eG8: l'affront fait au ministre

Le ministre de la culture n'était pas content. Dans ce joli petit panel très consensuel sur «la propriété intellectuelle à l'ère numérique», c'est la contradiction qui a été applaudie.

Le ministre de la culture n'était pas content. Dans ce joli petit panel très consensuel sur «la propriété intellectuelle à l'ère numérique», c'est la contradiction qui a été applaudie.

Sur la scène, Antoine Gallimard (Editions Gallimard), James Gianopulos (20th Century Fox), Frédéric Mitterrand (ministre de la culture), Pascal Nègre (Universal Music France), Hartmut Ostrowski (Bertelsmann). Et l'incongru: John Perry Barlow. Un artiste. «Le parolier du Grateful Dead», a tenu à rappeler le modérateur Bruno Patino (France Télévisions).

Tout avait bien commencé. «Le débat est pacifié, avait annoncé Frédéric Mitterrand. Tout le monde reconnaît le principe même de droit d'auteur.» Il avait manié la menace à l'encontre des contradicteurs: «L'effondrement du marché des disques est révélateur des dangers qui menacent la création» (en 2010, le marché de la musique enregistrée a représenté 817 millions d'euros, avec une baisse en valeur de 12,7% sur la vente en magasin, mais une hausse de 32,4% pour le téléchargement légal).

A peine avait-il regretté l'incompréhension hexagonale, alors que les mérites de la solution française sont reconnus mondialement, de sa propre expérience: «A Hollywood, Hadopi est considéré comme une avancée dans la protection des droits, qui mérite d'être observé et peut-être même adapté. Hadopi marche en France, mais on ne le sait pas; aux Etats-Unis, on le sait et on s'y intéresse.»

Acquiescement du représentant de la Fox: «Les accords volontaires sont préférables, mais s'ils échouent, les gouvernements ont le devoir d'intervenir pour protéger l'industrie.» Mais contradiction ultratlantique. John Perry Barlow: «J'ai l'impression de venir d'une autre planète. Une propriété, c’est quelque chose que quelqu’un peut me prendre; ça ne s'applique pas à l'expression. Vous parlez de contenu comme s'il existait encore un contenant que l'on pouvait s'échanger mais ça n'existe plus. C'est refuser de reconnaître que l'Internet est un domaine continu et que si l'on commence par en contrôler une partie, pour protéger la propriété intellectuelle, on finira par contrôler la liberté d'expression, parce que ce sera devenu possible. Cette conférence ne parle que d’imposer les normes d’un autre âge sur l’avenir. Je ne vois que des institutions prédatrices qui se nourrissent de la création des autres, qui essayent de préserver des modèles économiques éculés sans reconnaître la relation particulière entre la création et son public sur Internet. Pour la première fois de l'histoire, il est possible d'offrir à tout un chacun, où qu'il soit, le droit à l'information et la liberté d'expression. C'est un héritage important pour nos enfants. Si nous leur refusons cela, nous serons de mauvais ancêtres.»

Exaspération du ministre, sur l'air de «mais moi aussi je suis un artiste». Il ne voit pas en quoi le fait qu'il ait touché des droits d'auteurs en tant qu'écrivain et que réalisateur pourrait empiéter sur sa propre liberté, puisqu'ils lui ont donné les moyens d'en vivre. «Il s'agit d'apporter une réponse économique à un problème économique: la rémunération des auteurs», tranche-t-il.Mais lorsque John Perry Barlow démonte les exagérations de Pascal Nègre qui chiffre le secteur à 3.000 milliards de dollars et l'investissement de l'industrie du disque sur les nouveaux talents à 5 milliards chaque année, Frédéric Mitterrand ne veut plus entendre parler de chiffres. Ce n'est pas ça qui compte. C'est la création. Et «si les incitations à la création n'existent pas alors que le problème se pose depuis dix ans, c'est qu'elles ne peuvent pas exister».

John Perry Barlow, encore : «Au Grateful Dead, nous avons abandonné nos droits de propriété intellectuelle, mais nous avons gagné beaucoup d'argent car nous avons compris que dans l'économie de l'information, la valeur basée sur la rareté n'existe plus. La valeur est dans l'attention.»

C'en est trop, le ministre ne veut pas entendre la réponse de l'Américain, il ordonne que l'on passe illico aux questions et, gaullien, il choisit d'avance qui doit poser les bonnes questions: «Dans la salle il y a Patrick, Bruno, Patrick...» Patrick Zelnick, auteur d'un rapport «Création et Internet» en 2010, ancien président du Syndicat national de l'édition phonographique et fondateur du label Naïve.

Jeremie Zimmermann © Manuel Dorne
Frédéric Mitterrand obtiendra satisfaction. Mais pas sans avoir essuyé une nouvelle rebuffade sous la forme d'une première question de Jérémie Zimmermann, dans le public. «Lorsqu’on aime, on est toujours prêt à soutenir la création. On n'est pas des voleurs», scande le porte-parole de La Quadrature du Net, qui rappelle à l'homme de la Fox qui disait le contraire, que les meilleurs consommateurs de bien culturels licites sont aussi ceux qui consomment le plus de biens illicites (comme l'ont montré l'Hadopi et la Cour des comptes américaine).

Deuxième et dernière question de Patrick Zelnick, qui détournera sur l'organisateur Publicis la joie mauvaise d'un public ravi de ce débat venu réveiller un eG8 plutôt soporifique. Le producteur de Carla Bruni joue les petits contre les géants du Net et formule le soupçon général d'un eG8 où il faut payer pour être sur scène: «Les PME n’ont pas leur place ici parce qu'elles ne peuvent sponsoriser un tel événement. Pourtant, elles représentent 80% des nouveautés.»

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