Education : Pourquoi les intellectuels de gauche se trompent en accusant les élites ?

Les enquêtes PISA montrent que la France est un des pays qui reproduit le plus les inégalités, et la situation empire avec le temps.

La fable servi par les intellectuels de gauche accuse :

- une tradition élitiste avec des programmes chargés de sélectionner les élites,

- une volonté des favorisés d’empêcher de réformer le système vers une plus grande justice.

En analysant les dysfonctionnements du système éducatif et les stratégies personnelles qui font qu’ils perdurent, j’arrive à la conclusion que non seulement ils se trompent, mais que les représentations que sous-tendent leurs explications ont tendance à renforcer les inégalités.

 Les personnes qui utilisent l’Education nationale comme terrain d’actions pour mettre en place une stratégie consciente visant leur intérêt particulier ne sont pas les nantis.  Il s’agit d’un mécanisme de bureaucratisation très classique tiré par des positionnements d’entités qui gravitent dans ou à proximité de l’Education nationale et des stratégies personnelles d’individus  à l’intérieur ces entités. Les dysfonctionnements se sont pérennisés, voire cristallisés, à cause d'un  pilotage inefficace car inadapté du système « Education nationale » jusqu’en 2012.

Quand les évolutions négatives concernent les plus éloignées du système scolaire, personne ne les dénonce. Quand les évolutions négatives concernent les familles qui ont les codes et qui suivent leur enfant, celles-ci protestent et s’organisent.

Il ne s’agit pas de mauvaise volonté, car les problématiques sont très complexes et irrésolubles sans une énergie importante. Les bonnes volontés finissent toujours par se décourager. Moi qui ne lâche rien quand je me suis trouvée une mission, je n’ai pas trouvé le moyen de faire prendre en compte les dégâts que causaient les diagnostics erronés érigés en langue de bois officielle quand j’étais très active dans une association de parents d’élèves, entre 2002 et 2008.

Actuellement, en éducation prioritaire, les enfants ne croient pas en leur avenir, ne croient pas en l’intérêt de s’investir dans la réussite scolaire. Il est souvent quasi-impossible de créer une dynamique positive dans une classe. En leur disant que les dés sont pipés à cause de la mauvaise volonté des favorisés, vous augmentez le défaitisme et vous rendez plus difficile de résoudre les vrais problèmes. Les dés sont pipés car, à cause d’un pilotage inadapté pendant 40 ans, il y a eu une bureaucratisation de l’Education nationale qui a perdu de vue qu’elle était là pour instruire et éduquer des enfants. Les évolutions du système et les consignes données aux opérationnels n’étaient pas tirées par le besoin de connaissances et de compétences des élèves mais par les intérêts particuliers d’entités ou d’individus qui avaient un fonds de commerce pour lequel l’Education nationale étaient un terrain d’actions.

J’ai déjà formalisé ceci dans un billet de janvier 2013 : « L’indifférence de la communauté éducative à la souffrance scolaire générée par notre système éducatif »

« Des personnes qui considèrent l’Education nationale comme un terrain de jeu pour mettre en scène leur indispensabilité ont auto-construit collectivement, sans pour cela s’être forcément formellement concertées, des accords consensuels de valorisation mutuelle de leur fonds de commerce respectif. Ces personnes sont à l’intérieur ou à la tête de syndicats de professeurs, d’un parti politique ou de toutes sortes d’associations impliquées sur le sujet. Ce sont aussi des pseudo-pédagogues des ex-IUFM, ceux qui nient la part fondamentale de l’effet Hawthorne dans leurs « innovations pédagogiques forcément bénéfiques ». Ce sont des  cadres des services centraux complètement déconnectés des réalités des établissements et dont la culture d’infantilisation des enseignants fait des ravages. Le mécanisme est le suivant. Ces gens, en recherche de positionnement dans un groupe, rebondissent sur les affirmations d’autres protagonistes quand elles les arrangent, sans vérifier ni leur pertinence pour l’intérêt des élèves, ni la correspondance avec la réalité. Des diagnostics faux accompagnés de principes de solutions inadéquates deviennent des vérités reconnues pas un grand nombre de partenaires, véritables doctrines. Elles sont généralement basées sur des schémas cognitifs présumés que les jeunes utiliseraient pour apprendre, pour se motiver, ou pour prendre des décisions concernant leur avenir, qui ne correspondent pas à la réalité. Certaines de ces personnes cherchent les théories populistes qui plaisent à leurs électeurs, d’autres d’avoir la matière pour faire des communications sur l’apport de leurs « méthodes innovantes », d’autres d’avoir des financements pour leur activités (responsable d’association ou chercheur), d’autres de favoriser leur promotion dans hiérarchie auxquels ils appartiennent, d’autres d’asseoir leur position dans l’organisation à laquelle ils appartiennent ou d’autres enfin de participer à des changements radicaux qui donnent la sensation enivrante d’être un démiurge. »

Il s’agit d’auto-finalisation de systèmes sociaux et leur dérive en cas d’absence de régulation adéquate, bien connue en sociologie d’organisation. L’ouvrage de référence est « L’acteur et le système » de Michel Crozier et Erhard Friedberg (1977).

Il y a trois types d’individus qui ont une responsabilité, organisationnelle ou morale, dans les dysfonctionnements du système Education nationale. Ce sont :

- les dirigeants de l’Education nationale entre 1980 et 2012 à cause de leur incapacité à mettre en place un pilotage adapté,

- les lobbyistes qui avaient accès aux dirigeants et qui ont agi stratégiquement pour leur intérêt en renforçant la perte des réalités du terrain,  

- les activistes dans les établissements, qui pour des raisons de pouvoir, promouvaient des diagnostics faux sur des sujets complexes, stérilisant ainsi toute réflexion.

Ces trois types d’individus ont créé des blocages, les premiers par manque de compétences, les autres à cause d’une stratégie volontaire implacable de valorisation de leur intérêt au détriment du reste. Ils ont rendu les diagnostics pertinents quasi-impossibles à faire.  A cela s’est ajouté, les actions légitimes et normales des entités impliquées nommés dans le paragraphe en italique plus haut. On dit généralement, qu'une organisation, entreprise ou fonction publique, a les syndicats qu'elle mérite. 

Après avoir présenté les tactiques des trois types d’individus ayant des responsabilités, je décrirai certains dysfonctionnements critiques avec un angle plus général en m’appuyant sur de précédents billets.

Les types d’individus ayant une responsabilité

Les dirigeants de l’Education nationale.

Depuis les années 1980 et jusqu’en 2012, les dirigeants de l’EN s’appuie sur une vision taylorisme du système Education nationale. « Il existerait des solutions miracles que les services centraux de l’Education nationale doivent trouver avec l’appui des pédagogues, puis les imposer aux enseignants et autres personnes sur le terrain ». 

La vision tayloriste consiste à tout décider en haut lieu et voir les enseignants comme des opérateurs dont la mission est d’appliquer avec diligence, les décisions prises à mille lieues des réalités du terrain. En éducation, cette façon de voir est inopérante. En effet, toutes les situations sont différentes (nombre d’enfants, nombre de perturbateurs, capacité d’aider des parents, phénomènes de groupes oppressifs ou non, niveau acquis des enfants, enfants avec des difficultés d’apprentissage particulières). Il est totalement impossible de trouver un mode opératoire générique qu’il suffirait d’appliquer. Il faut considérer l’enseignant comme un expert de haut niveau qui met en place des stratégies d’action pour faire progresser toute la classe en générale, et chaque enfant en particulier.

Il ne s’agit pas de mauvaise volonté, mais de l’application d’une manière de faire inadaptée pour le pilotage du système Education nationale.

Les lobbyistes ayant accès aux dirigeants de l’Education nationale

Des personnes ont  renforcé  la vision tayloriste de l’Education nationale, en fournissant en temps opportuns des doctrines pédagogiques à appliquer. La doctrine était fournie avec un accompagnement  clé en main « la doctrine, la propagande pour chacune des cibles et la sensibilisation des journalistes spécialisées et autres partenaires à impliquer ».

Une doctrine fournie par un de ces manipulateurs conscients avait les caractéristiques suivantes :

- elle s’appuie sur la vision taylorisme du système Education nationale qui est inadaptée pour faire progresser l'école,

- elle dénigre, généralement de manière sous-jacente, les enseignants. Le but est de braquer les enseignants pour qu’ils puissent être présentés comme étant de mauvaise volonté et de les faire taire quand ils voudront dénonceront les aspects contre-productifs de la doctrine.

- elle est construite avec une argumentation convaincante pour celles et ceux qui réfléchissent par eux-mêmes mais qui n’ont pas une connaissance des réalités du terrain, en particulier les journalistes spécialisés. L’argumentation se base sur un "refus volontaire de l'institution" de prendre en compte les dynamiques de groupe réellement observées. Souvent, elle impute à tous les élèves des mécanismes cognitifs en complète inadéquation avec les mécanismes cognitifs réels.

- elle est construite pour être facilement communiquée au grand public.

Pour plus d’informations, il faut lire le billet suivant :

Comment différencier les pédagogos des pédagogues sincères ?

Il s’agit bien de manipulations conscientes pour des raisons de mise en valeur personnelle sans s’occuper des conséquences pour l’avenir de millions d’enfants.

Les activistes à l’intérieur des établissements scolaires

Des individus sont formés, généralement par un syndicat, à utiliser une tactique permettant de décrédibiliser injustement d’autres personnes.

Cette tactique consiste à déclencher une polémique sur un « principe opposé à l’intérêt des jeunes, permettant une propagande faisant croire le  contraire et qui est très difficile à démonter car le sujet est complexe». Elle  a été utilisée à maintes reprises, pendant les 7 ans où j’ai été impliquée dans une association de parents d’élèves.  Les personnes intègres argumentent que le principe est inadapté et sont alors dénigrées.  Le but est double : la démotivation de celles et ceux qui pourraient faire de l’ombre à la personne qui utilise ces méthodes et la mise en valeur de l'entité à laquelle on appartient. L’inconvénient est que certains sujets étaient devenus « tabous » : Il était devenu structurellement impossible d’avoir des discussions de fond sur les sujets complexes comme l’aide aux jeunes en grandes difficultés ou l’orientation.

Je l’ai vu utiliser cette tactique dans les années 1970 où ma mère était responsable d’une association de parents d’élèves et dans les années 2000 où j’étais responsable au niveau d’un collège d’une association de parents d’élèves. Les personnes qui l’utilisaient étaient, en règle générale des membres élus de la FCPE. Les personnes dénigrées étaient dans l’association concurrente ou parmi les enseignants les plus dynamiques. Il y a eu à partir de 2005, dans la zone où j’habite et suite à une prise de conscience liée aux émeutes des banlieues, des efforts considérables de la FCPE pour éliminer de leurs rangs, les personnes qui utilisaient de telles méthodes. A la pire époque, j'évalue un établissement sur 8 où le responsable local de la FCPE utilisait cette tactique. Je n'ai aucun élément pour avoir une appréciation de l'état des lieux d'aujourd'hui. Aussi, j'ai l'habitude d'écrire qu'il n'y en a pratiquement plus. 

Pour avoir des exemples concrets, il faut lire ce billet. L’accoutumance de la communauté éducative à la souffrance scolaire : le décryptage d’une observatrice du système scolaire.

Ces gens-là ont une immense responsabilité dans les 30 ans de retard de la France pour la mise en place d’une prévention de la Violence Scolaire et dans l’incapacité de trouver des solutions pour les plus élèves en difficultés avec les apprentissages, comme je vais le justifier dans la suite du texte.

Lorsqu'un enfant était victime d'harcèlement, il était bon ton de ne pas en parler pour ne pas stigmatiser certaines populations (Ce qui est idiot car les harceleurs appartiennent à toutes les populations). Alors, que suite à une prise de conscience, sur le terrain ce refus volontaire de voir la réalité avait disparu, il est assez intéressant de constater que, par un phénomène d'hystérésis, les inspecteurs généraux de l'Education nationale ont gardé ce tabou jusqu'à une période très récente. Le rapport de diagnostic sur l'éducation prioritaire, réalisé à la fois par l’Education nationale et le secrétariat général pour la modernisation de l’action public (SMAP) et présenté en commission de l'Education nationale le 23 juillet 2013, a abordé le sujet avec beaucoup de circonvolutions. Le rapport « L’égalité entre filles et garçons dans les écoles et les établissements » de 2013  a fait une impasse visiblement volontaire sur les problèmes que rencontraient les jeunes filles dans les filières courtes.

L'introduction des parents d'élèves dans l'école a eu comme conséquence, l'introduction de ces activistes bien peu constructifs. Il conviendra de repenser la place des associations de parents d'élèves dans les établissements et la formation des chefs d'établissement en prenant en compte le risque que représentent ces gens-là.

Les dysfonctionnements critiques

Ce paragraphe va décrire quelques dysfonctionnement qui ont perduré pendant des années, en tentant d'en analyser les causes.

Le bien-être des élèves

Pendant des années les conséquences des violences entre élèves étaient niées alors qu’il est établi que celles-ci peuvent détruire psychologiquement les enfants, et que le harcèlement contre les élèves qui s’investissent dans les apprentissages est une des causes des biais sociaux dans les destins scolaires. Dans le même temps, certaines pratiques des enseignants étaient présentées par des vendeurs de doctrines pédagogiques comme des violences, alors qu’indubitablement l’utilisation de ce mot est inadaptée, clairement exagérée. Un des exemples est la notation qui n'est pas une violence en elle-même. La violence est que le système donne des contrôles à des enfants qu'ils ne peuvent pas réussir quels que soient leurs efforts. Le jour où ils décident de faire des efforts pour s'en sortir, il n'y a aucun changement. Ce qui entraîne la spirale de la démotivation.

Les effets pervers de la doctrine de l’école bienveillante

L’incapacité de diagnostiquer la priorité à la maîtrise du langage

Depuis la mise en place du collège unique, les élèves qui arrivent en 6ème avec des difficultés en expression se retrouve à partir de la 4ème devant des devoirs que, quels que soient ses efforts, il ne peut pas réussir et est condamné à finir en fin de 3ème avec des savoirs extrêmement faibles et une estime de soi détruite. Alors que la communauté éducative était parfaitement conscience, il n’a pas été possible de mettre en place une solution adaptée.

Voici deux billets qui expliquent les mécanismes qui ont conduit à ce dysfonctionnement.

Jetons nos enfants au milieu de la piscine sans bouée pour leur apprendre à nager

Pourquoi un collégien ayant de fortes lacunes en expression écrite est condamné à l’échec ?

Les mécanismes qui font que le collège reste un petit-lycée et excluant les plus éloignés de l’apprentissage ne sont pas liés à des pressions des nantis, mais un mélange de celles des activistes locaux (qui sont souvent liés à la gauche de la gauche) et de celles des associations d'enseigants liées à une matière. Les syndicats d'enseignants, qui tirent leur pouvoir d'un certain niveau de mal-être des enseignants, ont exploité les représentations dues à ces pressions.

La nécessaire priorité à la maîtrise du langage est aujourd'hui diagnostiquée et acceptée par la communauté éducative.

Le mythe de l’orientation vers la S à cause du prestige

Les élèves choisissent la filière généraliste improprement appelée scientifique, non pas pour des raisons de prestige mais car elle permet de garder toutes les portes ouvertes pour l’orientation supérieure.  A cause,de la fable de l’orientation par le prestige de la S, depuis 20 ans, toutes les réorganisations du lycée ont conduit à rendre la filière S plus généraliste et donc plus désirable pour les bons élèves qui n’ont rien contre la physique. Aujourd’hui, 25% des élèves de la plus sélective des filières littéraires, l’hypokhâgne, viennent de S. 0% des élèves en classes préparatoires scientifiques viennent de L.

Ce sujet est traité,  entre autres, dans ce billet. Une proposition pour le lycée général

Le diagnostic faux de la désespérance vis-à-vis de l’orientation

Le principal problème de l’orientation se situe au niveau de l’affectation dans les filières professionnelles. L’affectation se fait par un logiciel aveugle basé principalement sur les notes, qui ne permet pas l’implication des jeunes dans leur futur métier et qui a pour résultat qu’un tiers des jeunes se retrouvent à préparer un métier qu’ils n’ont pas choisi. Pourtant l’Education nationale est toujours dans le "refus volontaire" de voir de ce problème, préférant permettre la 2nd générale à tous les jeunes qui en font la demande, ce qui va apporter des dysfonctionnements sans aider à vaincre l’autocensure, ni donner les repères pour construire un projet d’orientation permettant une réussite de vie.

Pour comprendre les enjeux lire ces deux billets

L’orientation en fin de 3ème par une boîte noire informatique, est-ce une bonne chose ?

Les biais liés à l’origine sociale dans l’orientation scolaire

En conclusion

Les mécanismes qui ont conduit à l’introduction de dysfonctionnements dans l’Education nationale ne sont nullement dus à un complot des nantis, mais à un mécanisme de bureaucratisation très classique où de nombreux partenaires de l’Education nationale ont eu un rôle négatif.

Il est bon d’avoir conscience de ces mécanismes pour anticiper les freins aux changements que la refondation risque de rencontrer.

Par ailleurs, une des priorités de la refondation est de redonner confiance aux jeunes des milieux prioritaires en leur avenir. Ce n’est pas en leur disant que les dés sont pipés par la volonté des nantis alors que c’est faux (les mécanismes sont ailleurs) qu’on leur redonnera confiance. Les principales raisons des biais sociaux à niveau scolaire égale, sont les représentations fausses de la société qui entraînent une autocensure et une moindre capacité à réussir quand l'élève a des difficultés moyennes dues à l'insuffisance d'acquis. Aujourd'hui, on traite de faux problèmes.

Ce n’est pas en niant qu’il existe une diversité de parcours après l’équivalent de la 3ème dans tous les pays et que c’est dû à la maturité humaine qui arrive à 13 ans, que l'on proposera un moyen harmonieux pour s'orienter.

L’avenir de l’école nécessite une acceptation de la réalité et la recherche de solutions pragmatiques.

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