Les mécompréhensions autour des cycles d’enseignement

Les cycles d’enseignement sont mis en place, en théorie, depuis vingt ans cependant les bénéfices se font encore attendre. Je pense que le problème provient d'une croyance inexacte, mais assez partagée dans la communauté éducative. Cette croyance empêche une utilisation adaptée des cycles. Par le mécanisme de stabilisation du système "éducation nationale" autour d'intérêts particuliers que j'ai déjà expliqué plusieurs fois, cette croyance a été promue « langue de bois obligatoire ». Cette mécompréhension transparaît dans la  « loi de programmation et d’orientation pour la refondation de l’école » du 9 juillet 2013.

Comme le précise la loi,  « la scolarité est organisée en cycles pour lesquels sont définis des objectifs et des programmes nationaux de formation, qui suivent une progression régulière et comportent des critères d'évaluation. » (Annexe page 25)

Comme le prévoit la loi, le nombre de cycle et la durée sont fixés par décret (article 34). Ils sont au nombre de quatre :

- Maternelle,

- CP, CE1, CE2

- CM1, CM2, 6ème

- 5ème, 4ème, 3ème.

La maternelle a retrouvé son unité. D’après cette même loi la création d’un cycle associant 6ème et CM2 devrait apporter une meilleure continuité pédagogique.

« Au-delà de la création de ce cycle et afin de contribuer à l'acquisition par tous les élèves du socle commun de connaissances, de compétences et de culture, chaque collège et les écoles relevant de son secteur déterminent conjointement des modalités de coopération et d'échanges qui devront désormais être inscrites dans le projet des écoles concernées et le projet d'établissement du collège. A cet effet, un conseil école-collège est institué. Il sera chargé de proposer les actions de coopération et d'échanges. » (page 25 – annexe de la loi).

Je suis parfaitement d’accord avec ces choix.

Par ailleurs, les cycles sont un « outil » pour équilibrer et donner une cohérence aux programmes car ils permettent de donner une vision d’ensemble des programmes sur la totalité de l’école du socle. Ceci est expliqué page 23 de l’annexe.  

Il  [le conseil supérieur des programmes] fait des propositions sur le contenu du socle commun de connaissances, de compétences et de culture ainsi que sur les programmes scolaires et leur articulation avec les cycles d'enseignement.

Afin d'avoir une vision globale des programmes et de leur articulation avec le socle commun, le conseil devra organiser ses réflexions non seulement par grand domaine disciplinaire, mais aussi par cycle, afin de garantir une cohérence interne forte en termes de connaissances, de compétences et d'apprentissages à chaque cycle. »

En effet, il est plus facile de discuter d’équilibrage sur 4 blocs ayant chacun une logique liée à la maturité de l’élève que sur 12 blocs correspondants à une année. Par ailleurs, ce regroupement facilitera la communication sur le contenu des programmes vis-à-vis d’un public non-expert.

La croyance imposée par la « langue de bois de l’éducation nationale » est la suivante. Normalement à la fin du cycle,  tous les élèves (sans exception) auraient les connaissances du cycle. Cela a pour conséquence que ce n’est pas la peine de s’intéresser aux élèves qui n’ont pas les acquis du cycle précédent car, d’après la langue de bois en vigueur, ces élèves ne doivent pas exister. C’est bien à cause de cette croyance que les élèves qui arrivent en 4ème et en 3ème sans maîtriser les fondamentaux de lecture ou d’expression sont condamnés à la spirale de l’échec et de la perte de l’estime de soi. Parce que les programmes sont faits comme si ces enfants n’existaient pas. D’ailleurs, il est sous-entendu que « Si les enseignants du cycle précédent auraient fait leur travail, les enfants auraient tous acquis les compétences du cycle ». Bien sûr, c’est faux. Il faut bien accueillir les enfants venant de l’étranger. Il y a toujours des enfants particuliers avec qui il faut trouver la clé. Même dans les meilleurs systèmes éducatifs, 5% des élèves n’ont pas acquis la maîtrise des fondamentaux de lecture et d’expression, si on se réfère au test international PISA.

Les programmes sont trop lourds et il est souvent impossible de porter l’attention nécessaire à tous les enfants et finir le programme. Nous sommes dans un mécanisme proche de celui que j’ai expliqué dans un autre billet( http://blogs.mediapart.fr/blog/viviane-micaud/111013/la-mise-en-accusation-des-enseignants-une-collusion-entre-les-services-centraux-de-l-education-n)

La croyance est sous entendue dans cette phrase concernant le redoublement.

« Enfin, il convient de poursuivre la réduction progressive du nombre de redoublements, car il s'agit d'une pratique coûteuse, plus développée en France que dans les autres pays et dont l'efficacité pédagogique n'est pas probante. Dans le cadre de l'acquisition des connaissances, compétences et méthodes attendues en fin de cycle et non plus en fin d'année scolaire, le redoublement d'une année scolaire doit être exceptionnel. »

En effet, le redoublement n’est ni plus ou moins justifié en fin de cycle qu’en milieu de cycle. Aujourd’hui, il est inutile pour les élèves déjà noyés. Il est parfois bénéfiques pour les élèves ayant des lacunes moyennes et bénéficiant un soutien des parents. Dès aujourd'hui, il est tout à fait souhaitable de dire que jusqu’à la fin de 3ème, le redoublement est supprimé sauf demande des parents dans la limite d’une fois sur le collège.

 Il faut construire le programme et les contrôles associés de manière que ceux qui n’ont pas acquis la lecture et l’expression ne soient pas noyés et ce, jusqu’en fin de 3ème

http://blogs.mediapart.fr/blog/viviane-micaud/130813/le-college-unique-dans-la-loi-sur-la-refondation-de-l-ecole

Ensuite la notion de cycle est une notion inutile pour l'enseignement concret, il convient de procéder cours par cours, connaissance par connaissance. Les programmes sont faits pour permettre l’hétérogénéité des classes. Les enseignants sont formés pour vérifier que les élèves ont bien les connaissances et compétences nécessaires pour tirer parti du cours, ils mettent en place le soutien utile avec si nécessaire une organisation spécifique. Il s’agit d’un processus continu entre le CP et la 3ème pour lequel le cycle n’est pas une limite pertinente.

Le lien entre le CM2 et la 6ième concernent principalement la préparation des élèves à l’entrée au collège et la recherche de solution pour l’atténuation du choc de passer d’un enseignant référent unique à une multitude d’enseignants différents.

Conclusion

En réalité, les cycles sont utiles pour la construction du programme, pour la vérification de la cohérence des apprentissages mais pas pour permettre au système éducatif de s’adapter à l’élève. L’adaptation de l’enseignement au besoin de l’élève est un processus continu entre le CP et la 3ème pour lequel le cycle n’est pas une limite pertinente. La croyance qui suppose qu’à la fin d’un cycle tous les enfants ont les connaissances du socle alors que les meilleurs systèmes éducatifs arrivent à 95%, est une croyance dangereuse, car elle empêche de mettre les moyens pour aider les élèves les plus en difficulté avec les apprentissages. Cette croyance, qui est un élément de la langue de bois ayant cours à l’Education Nationale, explique l’échec dans l’application des cycles en France depuis 20 ans.

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