Jean-Michel Blanquer ministre de l'Education Nationale, une erreur de casting?

Le choix de Jean-Michel Blanquer à l’éducation nationale a un peu étonné. L’ancien DGESCO de Chatel était à la manœuvre lors de la suppression de la formation des enseignants et il n’avait pas laissé que des bons souvenirs. Il a aussi beaucoup réfléchi sur l'école.

Il n’y a pas de doute, Blanquer est un fin politique sans état d’âme. Nous avons pu le constater l’époque de Chatel. Il est aussi un bon commercial, mais est-ce que cela suffit ? Il a un discours basé sur le retour de la confiance mais est-il crédible ? Il était le président de l’ESSEC où on fait une large part au management par la confiance et où se trouve la chaire Edgar Morin sur la complexité, mais a-t-il appris les éléments de langage ou est-il convaincu ? Je n’oublie pas qu’il y a quelques que années, il était adepte du management par les chiffres dont on connait aujourd’hui les conséquences catastrophiques.

Prenons, les faits en particulier sa dernière interview dans l’Obs du 24 au 30 Août.

Le système éducatif idéal

Les études comparatives de l’OCDE montrent que le système « idéal » a une école des fondamentaux jusqu’à 15 ans (c’est-à-dire en fin de collège), puis une variété de parcours dans un esprit de formation tout le long de la vie.

L’école des fondamentaux est une école inclusive, ce qui ne veut pas  dire que les enfants ont tous, les mêmes cours en même temps. Cela veut dire que les enfants sont gérés par le même dispositif, et une attention spécifique est donnée pour les enfants ayant des besoins particuliers.

Le collège que j’imagine à quatre missions :

Mission 1 –  Mettre en place une ambiance scolaire et un accompagnement des jeunes pour que chaque jeune soit dans une disposition d’esprit propice aux apprentissages.

Mission 2 – Faire que tous les jeunes soient armés au mieux pour s’intégrer dans le monde des adultes (fondamentaux de lecture et de calcul, connaissances des codes de vie en communauté et du respect, accompagnement vers une formation dans le but d’une vie d’adulte autonome).

Mission 3 – Faire que la quasi-totalité des jeunes aient les connaissances et connaissances du socle de compétence et de culture.

Mission 4 – Donner le goût pour la connaissance, faire progresser chaque jeune dans son envie d’apprendre et de connaitre le monde, faciliter l’autoapprentissage des meilleurs (par des ressources sur Internet).

Les moyens sont mis pour que la quasi-totalité des élèves aient les fondamentaux décrits dans la mission 2 au moment prévu. Les moyens sont mis pour que celles et ceux qui n' ont pas ces acquis aient un soutien spécifique indépendamment de toute notion de cycle.

Je n’ai trouvé aucune contradiction entre les orientations de Blanquer et ces basiques.

Par ailleurs, Blanquer reprend une analyse que j’ai formulée pour la première fois le 4 juin 2014 dans l'article« Pourquoi les intellectuels de gauche se trompent en accusant les élites » Blanquer indique que, à force de renvoyer un discours de victime d’un système, les déterministes sociaux ont été paradoxalement accentués.

Cela me semble identique à ce que je voulais dire quand j’écrivais. « La fable du complot des élites a deux conséquences négatives pour l’égalité des chances :

-         une attention insuffisante aux mécanismes qui créent des biais sociaux et les moyens ne sont pas mis pour les atténuer quand c’est possible,

-          la croyance que les dés sont pipés qui crée un découragement et une autocensure qui accentuent les biais sociaux. »

Convaincue par les actions pour l’école de Blanquer ?

NON. Prenons les actions une à une.

Je rappelle que "efficace", veut dire « on arrive au résultat » et "efficient" veut dire « on arrive au résultat au plus juste coût »

Actions 1 – Le dédoublement des classes de CP de Blanquer = Non efficient

Blanquer a raison de mettre l’attention sur le CP. Comme il le dit dans son livre « L’école de demain » : 80% des décrocheurs étaient déjà en difficulté au CP

Point de vue efficacité

Les études montrent que les diminutions d’effectif au-dessous de 20 élèves par classes sont peu efficaces. C’est d’ailleurs dans son livre page 39.

Qu’est-ce qui est le plus efficace :

  • Retour d’information immédiat donné aux élèves dans leur processus d’apprentissage. (Efficacité =9)
  • Aider les élèves à penser explicitement leur processus d’apprentissage (Efficacité=8)
  • Tutorat par les pairs (Efficacité =6)
  • Apprentissage collaboratif en groupe (Efficacité=5)

La réduction des tailles de classes au deça de 20 élèves est 5 fois plus cher que les actions précédentes et aurait une efficacité médiocre (Efficacité=3).

Passer à 12 élèves par  classe est donc un gâchis de 30% des moyens puisque le chiffre idéal est 18 élèves par classe. Par ailleurs, une baisse d'effectif (au-dessous de 20 élèves par classe) sera peu efficace, si l’enseignant n'a pas eu une formation adaptée à la diversité des élèves.

Point de vue communication

Dire que l’on va s’intéresser à l’apprentissage de la lecture des plus en difficultés peut créer un choc de confiance dans le grand public. Cependant, ce choc aurait eu lieu aussi si le but était 18 élèves par classe. Les enseignants nécessaire  pour arriver à l’inutile 12 élèves par classes sont pris sur des dispositifs qui n’ont pas été évalués comme « plus de maîtres que de classes » ou sur les moyens d’autres niveaux. On peut dire que c’est du gâchis. Par ailleurs, il aurait pu avoir quelques mots de reconnaissance à sa prédécesseure. Vallaud-Belkacem a organisé  les études qui ont permis que tous les enseignants acceptent l’abandon total des méthodes globales et la reconnaissance des pratiques véritablement efficace (Etude Goigoux). La conférence de consensus a mis à l’honneur les neurosciences. C’est-à-dire la mise en place des actions concrètes sur le thème n’est possible que parce que Vallaud-Belkacem a agi pour l'installation de fondations saines en associant les enseignants. Il pourrait être reconnaissant. D’autant qu’elle n’a jamais fait de battage pour dénoncer l’inefficacité du lycée Châtel, basé sur une analyse fausse.

L’abandon de 50% des dispositifs plus de maître que de classes sans évaluation est un mépris des enseignant qui s’étaient impliqués. Le plus de maîtres que de classes n'est peut-être pas le meilleur des dispositifs mais en absence de formations, il permet l'échange entre enseignants sur leurs pratiques et c'est un système auto-apprenant.

Actions 2 – Des études dirigées gratuites dans tous les collèges de France - Avis sur l’action : Inefficace pour les plus en difficulté – Inefficient en général

Point de vue efficacité

Ce dispositif a l’intérêt de supprimer dans les familles dont les 2 parents travaillent et qui croient en l’école, les tensions autour des devoirs sur cette période courte où la famille se trouve réunie.

Cependant, le dispositif a été testé en Angleterre, et il est contreproductif pour les plus faibles. C’est, en première approche, contre-intuitif. Mais reprenons les critères déterminés dans le paragraphe précédent. Un encadrant non-qualifié ne saura pas vérifier que l’élève a mis en place les processus de la compréhension, ne saura pas expliciter les processus d’apprentissage.

Il y a deux articles du café pédagogique sur les limites du « devoir fait ».

http://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Pages/2017/06/27062017Article636341476299555445.aspx

Le coût du dispositif est chiffré à 150 millions si on en croit le café pédagogique. Cet argent pourrait être mieux utilisé.

Point de vue communication

C’est quelque que chose qui plait aux parents-électeurs. Dommage que les plus en difficulté soient sacrifiés à la com du ministre.  

Actions 3 – Des stages gratuits d’une semaine avant l’entrée en 6ème – Avis sur l’action = Efficace mais pas nouveau

Point de vue efficacité

Ce n’est pas toujours ceux qui en ont le plus besoin qui y participent.

Point de vue communication

Ils existent déjà. Le ministre n’a rien inventé.

Actions 4  – Les classes bilangues/européeenes et des options latins/grec – Avis sur l’action = Contreproductive pour les plus en difficultés

Point de vue efficacité

Le collège idéal à terme, demande la suppression de ces options, nids à délits d’initiés et consommateurs de dotation horaire qui serait plus utile pour ceux qui n’ont pas acquis les fondamentaux. Cependant, j’ai toujours pensé que c’était une erreur de les supprimer à court terme.

  • Parce que les enseignants en ont besoin pour se ressourcer tant que les problèmes de fond de l’école française ne sont pas résolus.
  • Parce que les parents des très bons élèves, ne sont pas convaincus par le collège, où on ancre le socle de connaissance pour tous et où les élèves ayant des facilités apprennent autre chose qui n’est pas dans le programme, comme résoudre un problème en équipe, faire un exposé après une recherche sur internet. Le fait que les bons élèves ont 20% de connaissance en moins que dans un collège élitiste n’a pas de conséquence sur le long terme. A condition que les fondamentaux de rédactions soient bien ancrés, ainsi que les compétences d’apprentissage.

Point de vue communication

Calme les tensions et un peu un leurre car les moyens supplémentaires ne sont pas donnés.

Actions 5  – La rentrée en musique –Avis sur l’action : du gadget

Point de vue efficacité

Sympa pour les élèves. Ce type d’injonction envers les profs, qui ont des autres priorités, n’améliore pas la « confiance »

Point de vue communication

Faire plaisir aux traditionnalistes à moindre coût.

Actions 6  – Le retour du redoublement – Avis sur l’action : Une mesure transitoire indispensable

Point de vue efficacité

J’ai toujours pensé que la suppression totale du redoublement jusqu’à la fin de collège, n’est souhaitable que lorsqu’il y aura une prise en charge efficace des élèves ayant de fortes lacunes sur les fondamentaux. Le redoublement DOIT être autorisé une fois à chaque sas d’orientation.

Le redoublement n’est pas une solution, il faut qu’il soit exceptionnel.

L’étude faite par le CNESCO sur les aspects néfastes du redoublement à long terme a deux erreurs de méthodologie. La première erreur est ce qu’on appelle "la confusion entre la carte (ce qui est mesurable) et le territoire (la réalité)". Deux élèves qui ont les mêmes notes l’un est passé, l’autre pas, ne sont pas comparables. Le  conseil de classe a fait passer l’un et pas l’autre, car il a considéré que le premier avait un potentiel pour réussir et l’autre pas. La deuxième erreur est de prendre en compte de la perte d’une année sur la retraite. (Mécaniquement l’élève aura les points pour partir à la retraite une année plus tard). Oui, mais c’est la même chose avec une année de césure et une année sabbatique, que tout le monde trouve bénéfiques.

Point de vue communication

Indispensable pour éviter les tensions.

Actions 7  - L’assouplissement des rythmes scolaires – Avis  sur l’action : contreproductif

Point de vue efficacité

Quand les enfants ont cinq matinées pour faire les routines qui ancrent les fondamentaux plutôt que quatre, c’est 25% de bon temps scolaire en plus.

Point de vue communication

Du populiste à destination des familles aisées, dont les enfants n’ont pas besoin du temps supplémentaire pour apprendre et qui peuvent aller à des activités extra-scolaires haut de gamme. Comme cela sera encore plus dur de revenir en arrière, on peut parler de gâchis gratuit et de destruction du potentiel d’apprentissage du pays.

Actions 8 – Retour des internats d’excellence – Avis sur l’action : Classes caméra pour la com

Point de vue efficacité

C’est une solution d’amorçage qui permet à quelques uns d'aller plus loin dans leurs études, mais absolument pas une solution globale pour les difficultés de l’école. C’est ce que j’appelle les classes « caméra », les classes utiles pour faire des reportages qui passent bien aux infos du 20h, mais qui ne résolvent rien.

Par ailleurs, en mettant de bons élèves à 24 par classe, je me dis qu’ils pourraient être 30 élèves sans problème. Il y a un gâchis de 6 places pour optimiser le storytelling devant la caméra.

Point de vue communication

Penser au 99,98% autres élèves de la même cohorte.

 

Actions 9  - Le dépoussiérage du bac -  Avis sur l’action : cela dépend…

Point de vue efficacité

Cela dépend du lycée. Il faut voir le problème en regardant  lycée + bac + prérequis pour chaque filière d’étude supérieure + processus d’affection (APB rénovée) comme un tout. Cela dépendra de la manière de procéder. Changer le bac tout seul n’a pas de sens.

Point de vue communication

La rénovation du lycée est indispensable surtout à cause des dysfonctionnements mis en place par la réforme Châtel, bâti sur un principe faux. L'orientation progressive ne peut pas marcher. Il faut voir l'orientation dans une vision essais-erreurs, avec un droit au changement de filière avec la même priorité.

Actions 10  - Donner aux  établissements la possibilité d’embaucher – Avis sur l’action : pas le moment

Point de vue efficacité

Ne sait pas. Il faut éviter le « consumériste des parents ». C’est-à-dire de donner l’impression aux parents que c’est normal de comparer systématiquement  les établissements. Car dans ce cas, une hiérarchie des établissements se crée, en grande partie, artificielle, mais se renforçant mécaniquement. Même si les chiffres des origines sociales des parents sont impeccables, le  nombre de parents qui ont développé une compréhension des règles du jeu scolaires est très différent. Dans les établissements les moins demandés, les enseignants rament. Tout cela bouffe une énergie qui n’est pas utile au bon fonctionnement des établissements.  

Point de vue communication

La gestion des ressources humaines est à rénover. Mais, ce n’est pas un sujet à porter tant que les problèmes de fond de l’école ne sont pas résolus, c’est-à-dire que la confiance des enseignants en leur hiérarchie ne soit pas rétablie.

CONCLUSION

Beaucoup de trop d’actions proposées sont contre-productives ou ne servent qu’à la communication.

La diminution des emplois aidés n’aidera pas à redonner confiance dans les établissements qui ont besoin d’AVS pour les handicapés et de personnel dans les couloirs pour assurer un bon climat scolaire.

Blanquer avait, il n’y a pas si longtemps une politique de pilotage par le chiffre qui est inadapté pour un système complexe comme le système éducatif. Dans les systèmes complexes, il y  a toujours une déconnexion entre ce qui est mesurable et ce qui est s important.  La multiplication des évaluations entraînent toujours des « adaptations » qui font que la mesure n’est plus valable. Demander à des enseignants de prendre un temps monstre pour des évaluations contestables qui servent après à permettre à des gens qui ne vivent pas la réalité des établissements de leur mettre des bâtons dans les roues, ne peut que faire perdurer les dysfonctionnements de l'école.

Je ne suis pas convaincue.

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