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Billet de blog 18 juil. 2019

Comment les RG (et Gérard Larcher ?) ont torpillé une action GJ contre les violences.

Le 5 juillet 2019, à Ruoms (07), plusieurs collectifs de Gilets Jaunes souhaitaient profiter du 24ème congrès des maires ruraux d'Ardèche pour solliciter l'attention des élus locaux sur la question des violences policières. C'était sans compter sur les Renseignements Territoriaux (anciennement : Renseignements Généraux) et sur l'invité surprise du jour : Gérard Larcher, l'actuel président du Sénat

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Cela fait deux mois, jour pour jour, que différents collectifs de Gilets Jaunes d'Ardèche, mais aussi du Gard et de la Drôme, ont décidé de faire front commun pour appeler chaque élu de la République à signer une motion contre les violences policières.
Notamment soutenus par le président des maires ruraux du Gard, M. Didier Bonneaud, ces collectifs cherchent chaque jour des opportunités pour sensibiliser l'opinion, de préférence politique, sur leur initiative. C'est dans cette optique que des membres de l'association Les Amis du 17 Novembre ont souhaité mettre en place une action pacifique aux abords du 24ème congrès des maires ruraux d'Ardèche. Un rendez-vous politique idoine dans l'esprit des Gilets Jaunes, puisqu'il leur permettait d'entrevoir la possibilité de solliciter l'attention de nombreux élus ardéchois dans le but de les convaincre de signer leur motion.
Dès son évocation fin juin, l'idée de l'action est rapidement validée en interne au sein des Gilets Jaunes. Pour l'ensemble des collectifs, un rendez-vous est ainsi fixé au 5 juillet aux abords du congrès des maires. Une journaliste du Dauphiné Libéré, Laure Fumas, présente dans le cadre d'un reportage sur Les Amis du 17 novembre, assiste également à cette prise de décision collégiale. Elle ponctuera d'ailleurs son article du jour par cette phrase lourde de conséquences : «Le 5 juillet, lors du salon des maires à Ruoms, ils [Les Gilets Jaunes] comptent sensibiliser les élus présents à leur cause.».
L'image ci-dessous est une copie dudit article daté du lundi 1er juillet 2019.

Article du Dauphiné Libéré du 1er juillet 2019 © Duaphiné Libéré, par Laure Fumas

Les Renseignements Territoriaux décident de prendre les choses en main.

Le mardi 2 juillet, soit le lendemain de la parution de l'article dans le Dauphiné Libéré, Christine, Gilet Jaune et membre de l'Association Les Amis du 17 Novembre, reçoit l' appel d'un policier se présentant comme un membre des Renseignements Territoriaux. Christine n'est pas surprise de cet appel. En effet, en habituée des luttes pour la cause animale qu'elle est, elle a déjà été amenée à échanger à de nombreuses reprises avec cet agent au cours des dix dernières années. Elle le connaît bien. Une relation de confiance s'est installée entre les deux individus au fil du temps.
L'agent des RT la questionne très longuement sur les membres de son collectif Gilets Jaunes et sur leur volonté de se rendre à Ruoms, le vendredi 5 juillet. Allant même jusqu'à lui demander s'ils «comptaient remettre leur demande directement à Gérard Larcher ».
Christine ne réalise pas tout de suite ce que le nom du président du Sénat vient faire dans la conversation. Elle répond : «C'est aux maires, dont ceux qui seront présents au congrès, et ensuite à l'Assemblée Nationale, que nous voulons remettre la motion citoyenne sur les violences policières». L'agent prend bonne note de la décision de Christine. Il ponctue son appel en lui expliquant qu'en tant qu'association, il est dans ce cas important de déclarer cette action afin d'être dans la légalité le jour du rassemblement.
Avec l'accord de chaque membre de l'association et dans un souci de se mettre en conformité avec la loi, la déclaration de manifestation est envoyée dès le lendemain, le mercredi 3 juillet, à la préfecture, à la police et à la mairie de Ruoms.
Ce même mercredi 3 juillet, l'agent des RT contacte à nouveau Christine et lui propose un rendez-vous avec Gérard Larcher. Étonnée, elle comprend alors que celui-ci est l'invité d'honneur du congrès cette année... et par là même, elle saisit la raison initiale de la prise de contact de l'agent des RT avec elle. Lui qui avait alors dû être si surpris de constater, lors de ce premier échange téléphonique, que le président du Sénat n'avait en réalité jamais été ciblé par les Gilets Jaunes lors de la préparation de leur action. Une information sur cette venue extraordinaire de Gérard Larcher ignorée des membres de l'association qui s'explique principalement par la quasi-absence de communication médiatique sur le sujet.

Un rendez-vous accordé avec Larcher, oui, mais...


Compte tenu de la relation déjà établie entre eux, l'agent propose à Christine d'être présente lors de ce rendez-vous fixé avec M. Larcher. Un entretien qui devra se tenir, en amont du congrès, dans la matinée du vendredi 5 juillet à la mairie du Ruoms. Christine accepte, et les deux interlocuteurs se quittent avec l'intention de régler rapidement les derniers détails du rendez-vous.

Emmanuel Macron et Gérard Larcher en Septembre 2018. © afp.com/Ludovic MARIN


C'est à Sandrine, membre de TUCIV30, un collectif contre les violences affilié à l'Association Les Amis du 17 novembre, que revient la tâche de finaliser les modalités de ce rendez-vous. Elle entre donc en contact avec l'agent, toujours dans la journée de ce mercredi 3 juillet, et s'accorde avec lui sur le nombre d'intervenants Gilets Jaunes autorisés à participer à l'entrevue et sur les différentes conditions imposées par les RT pour la tenue de cet entretien.
Des conditions aux critères bien précis, et très ciblés, imposées par l'agent à Sandrine :
- Pas de sit-in autorisé (« l'arme » préférée des pacifistes)
- Pas de manifestation avec des gilets jaunes
- Pas de banderole
- 4 représentants maximum autorisés à s'entretenir avec M. Larcher
Malgré ces conditions particulièrement contraignantes et antinomiques avec l'idée de départ de l'action, tout comme avec l'esprit général des manifestations de Gilets Jaunes, Sandrine se résout à accepter. La perspective de pouvoir atteindre le président du Sénat est bien trop importante dans la démarche des siens pour risquer de manquer une occasion qui ne se représentera sûrement jamais. Et rien n'empêchera pour autant les membres de l'association de tenter de solliciter chaque élu depuis l’extérieur du congrès, se dit-elle.
L'agent des renseignements lui indique alors le déroulement du rendez-vous : D'abord 10 à 15 minutes avec Gérard Larcher, puis une poursuite des échanges plus approfondie avec l'un de ses collaborateurs. Un compromis final enfin arraché que s'empresse de communiquer Sandrine à ses compagnons.


Le piège se referme inlassablement sur les Gilets Jaunes


Plus tard dans la journée, Christine reçoit à son tour deux nouveaux appels de deux gendarmes désirant s'entretenir avec elle pour l'interroger sur ses intentions autour de la manifestation qu'elle a souhaité déclarer... à la demande des RT. Passées les formalités habituelles, l'un d'eux, commandant de la Gendarmerie de Largentière (07), lui précise que tout rassemblement sera interdit aux alentours de la salle des fêtes de Ruoms, lieu choisi pour abriter le congrès et situé à deux pas de la mairie. Il ajoute que la rue permettant d'y accéder sera également entièrement fermée aux piétons et aux automobilistes par arrêté. Seule la délégation du collectif ayant été mandatée pourra se rendre au rendez-vous fixé à la mairie avec le président du Sénat et son collaborateur, mais comme convenu préalablement, aucun manifestant ne devra être visible à proximité.
Christine comprend alors qu'en ayant fait confiance à son contact aux RT, elle venait tout simplement de tuer toute chance d'action et/ou de manifestation pour son collectif. Elle et les siens n'avaient à présent plus aucune possibilité d'approcher les élus locaux, pourtant si précieux dans leur quête de porter à l'Assemblée Nationale une motion dénonçant les violences policières. Il ne lui restait dès lors plus que la seule « option Gérard Larcher ».
Blessée par le coup-bas reçu, elle optimise néanmoins et se convainc qu'un rendez-vous avec le président du Sénat n'est pour autant pas synonyme d'échec, bien au contraire. Elle se raccroche à cette vision en attendant le lendemain, date où l'heure de l'entretien sera définitivement scellée avec les RT.
Jeudi 4 juillet, veille du congrès, l'ensemble des collectifs attendent donc impatiemment le retour de l'agent afin de connaître l'horaire du rendez-vous. Le téléphone de Christine sonne. C'est bien lui au bout du fil. Mais, mauvaise nouvelle, il lui annonce que la rencontre avec Gérard Larcher est finalement annulée ! Pire, il lui explique qu'il n'a pas plus de précisions à lui donner pour le moment, mais qu'il reviendra vers elle plus tard.

« Vous savez, M. Larcher est très occupé, il donne parfois des rendez-vous, mais on n'est pas toujours au courant »

 
Désemparée, Christine, pourtant rompue aux différentes entourloupes de ce genre, prévient immédiatement Sandrine. Cette dernière décide d'appeler directement le Sénat pour demander de plus amples explications. Elle est alors mise en relation avec la secrétaire personnelle de M. Larcher, qui, incrédule, nie catégoriquement avoir eu connaissance d'une quelconque prise de contact de ce type, se justifiant tant bien que mal : « vous savez, M. Larcher est très occupé, il donne parfois des rendez-vous, mais on n'est pas toujours au courant » (sic).

Gérard Larcher présent lors du 24ème congrés des maires ruraux d'Ardèche © http://www.jacquesgenest.fr


Un vrai bourreau de travail autonome ce Gérard Larcher, mais avec une mémoire de poisson rouge ? Une explication qui ne sied que trop peu à Sandrine, mais l'assistante ne lui laisse guère d'autres voies d'échange possible. Elle préfère plutôt le conclure dans la foulée: « je vous invite à reprendre contact avec l'agent des renseignements territoriaux ».
Sandrine s’exécute. Elle tente de joindre l'agent, ce vieil ami de 10 ans de Christine, mais en vain. Ses messages laissés sur sa boite vocale n'y changeront rien. Elle rappelle alors le Sénat et demande à être à nouveau mis en contact avec la secrétaire personnelle de Gérard Larcher. La standardiste lui répond par une fin de non recevoir ferme et sans équivoque. Dès lors, ni Sandrine, ni Christine n'auront reçu jusqu'à aujourd'hui le moindre nouvel appel de l'agent ou de l'un des membres du cabinet de Gérard Larcher.
L'histoire était terminée. Sans happy end. Comme souvent depuis novembre 2018.
Partie d'une démarche démocratique et pacifique soutenue par des élus locaux, la montagne avait accouché d'une souris. Entre temps, les renseignements territoriaux étaient passés par là...
Au final, une dizaine de Gilets Jaunes a pu approcher du congrès, sans jamais pouvoir atteindre le moindre élu. Les maires ruraux d'Ardèche s'étant introduits dans la salle des fêtes par une porte dérobée.
Une désillusion synonyme d'échec définitif pour les Gilets Jaunes engagés pour défendre cette motion citoyenne contre les violences policières ? « Absolument pas ! » semblent-ils tous vouloir s'accorder à dire après cette expérience. C'est, selon eux, avant tout une bonne leçon et un rappel que leur lutte sera toujours semée d'embûches. Des obstacles rencontrés et placés sur leur chemin qui leur donnent plutôt le sentiment de poursuivre une juste cause, s'ils en jugent le besoin ressenti par le pouvoir de faire appel à ses services de renseignements pour torpiller cette action locale et pacifique souhaitant demander des comptes sur un tabou récurrent de l'État français : la répression exercée par un pouvoir via la violence exacerbée de sa police.
Par Wolf Wagner.
(ndla : malgré de nombreuses tentatives, impossible de "justifier" la mise en forme du texte, veuillez excuser ce problème technique issu du blog de médiapart)
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Résumé de la chronologie des faits :


Fin Juin 2019 :
L'Association les Amis du 17 novembre, en présence d'une journaliste du Dauphiné Libéré, prend la décision de se rendre à Ruoms, le 5 juillet 2019, pour solliciter, dans le cadre de leur congrès annuel, l'attention des maires ruraux d'Ardèche sur les violences policières.


Le 1 juillet 2019 :
L'article de la journaliste du Dauphiné Libéré mentionne la volonté exprimée par les GJ de sensibiliser les maires lors de ce congrès


Le 2 juillet :
Un agent des Renseignements Territoriaux contacte Christine pour lui demander de déclarer sa manifestation.
Il évoque également la possibilité d'un rendez-vous avec Gérard Larcher.


Le 3 juillet :
L'Association des Amis du 17 novembre envoie une demande de déclaration de manifestation.
Christine reçoit un appel de l'agent des RT qui lui confirme la tenue de l'entretien avec G. Larcher.
Sandrine accepte les conditions de l'agent sur les restrictions autour de la manifestation.
Christine reçoit ensuite un coup de téléphone de gendarmes, dont l'un qui lui indique que l'accès aux abords du congrès serait interdit à tout manifestant et que la rue serait fermée aux piétons et aux automobilistes, empêchant ainsi toute forme d'action.
Le 4 juillet :
L'agent des RT annonce à Christine que le rendez-vous avec Gérard Larcher prévu le lendemain est annulé
La secrétaire personnelle de Gérard Larcher nie avoir été informé d'un tel contact et ne donne pas davantage d'explications.
Le 5 juillet :
Seule une dizaine de Gilets Jaunes parviendra à approcher de l'enceinte, sans succès.
Les membres de l'association repartiront sans avoir rencontré aucun élu, ni sans avoir pu s'entretenir avec le président du Sénat.

Écusson du SCRT


Le Site internet relatif au collectif TUCIV30 : https://article35dh.com/



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