Y a-t-il vraiment « un antisémitisme chrétien » ?

Suite et fin de ma réaction face à l'étrange débat lancé par Joseph Confavreux le 2 mai dernier lors du Médiapart Live. Dans ce genre de débat qualifié de « grand débat », la question suffit à elle-même. Elle n’appelle pas de réponse. Les lourds sous-entendus sont supposés suffisamment explicites.

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L'apparition d'un prophète galiléen va bouleverser le Judaïsme.

Dans un premier temps, les partisans de Jésus vont tout faire pour démontrer la judaïté du Christ, et notamment son appartenance à la famille de David. Or Jésus ne peut être juif sous aucune acception du terme "juif". Il vient de Galilée et non de Judée. Et, selon le dogme catholique, ni lui ni sa mère n'ont de père biologique. Jésus ne peut donc être un descendant de Judah, fils d'Israel.

Le christianisme va alors se construire comme la négation du judaïsme.  Le Juif devient l'ennemi, parce que juif. La judéophobie sera alors d'essence chrétienne dès le IIème siècle de notre ère.

"Ce sont ces Juifs qui ont fait mourir le Seigneur Jésus et les prophètes, qui nous ont persécutés, qui ne plaisent point à Dieu, et qui sont ennemis de tous les hommes" Epître de Paul aux Thessaloniciens, Chapitre 1 verset 15.

Le peuple juif devient le "peuple déicide", celui qui a tué Dieu.

A l’époque, aucune autorité catholique ne relève l’incongruité à croire dans un Dieu susceptible de mourir sous la main de simples mortels.

En s’érigeant « fille aînée de l’Église », la France va devenir le fer de lance de cette nouvelle judéophobie. S'il est absurde de parler de ses racines judéo-chrétiennes, la France peut se targuer de ses racines judéophobes. Cette nouvelle judéophobie sera en effet une judéophobie d’état.

Y a-t-il vraiment un « antisémitisme français » ?

Tout commence en 533 lorsque Childebert Ier expulse les juifs de Paris.

Tout finira par l’interdiction de séjour définitive des juifs sur le sol français en 1394 par Charles VI.

Dès cette date, il n’y aura plus de juifs en France.

La judéophobie d’état française fait une pause. Les juifs français émigrent dans des terres plus clémentes, notamment musulmanes.

Cependant la France va annexer d’autres territoires, particulièrement la Provence en 1481 et l’Alsace en 1648. Or, dans ces pays, vivaient des juifs en toute liberté. C'est surtout l’intégration de l’Alsace à la France qui remettra la question juive à l’ordre du jour, notamment lorsqu'il fut question de leur émancipation.

Le siècle des lumières va transformer les ressorts de cette judéophobie franco-chrétienne avec l'apparition du concept d'état nation. Et, notamment en France comme plus tard en Allemagne, se posera l'intégration à la nation de sa composante juive.

La Révolution Française y répondra favorablement. En 1791, les juifs deviennent des citoyens à part entière.  Ils peuvent devenir médecins, enseigner voire intégrer l'armée. La judéophobie d’état n'a plus lieu d'être puisque l'état ne reconnaît aucune religion.

Dès lors, la judéophobie va changer de nature ; elle ne sera plus d'essence religieuse. Elle deviendra nationaliste. Le juif cesse d'être "déicide" pour devenir le "traître" à la nation.

La judéophobie va alors prendre les ressorts classiques du racisme ordinaire à l'égard des étrangers. L’étranger représente l’ennemi intérieur, la cinquième colonne, en un mot le « traître ».

Et c’est Napoléon qui va trancher la question. En 1806, l’Empereur crée le Grand Sanhédrin censé régir le culte israélite en France. Et il leur pose 12 questions. La réponse à ces questions conditionnera l’appartenance des juifs à la toute nouvelle nation française. Les questions portent sur 3 thèmes chers aux judéophobes :

  • Le mariage avec des non-juifs
  • La défense de la Nation Française
  • Les prêts à intérêts

Les réponses favorables du Grand Sanhédrin auront lieu de plaire à l’Empereur des Français. La judéophobie d’état fera une longue pause pour la première fois dans l’histoire de France.

Si l’affaire Dreyfus viendra réveiller les consciences judéophobes de notre pays, l’état français n’y souscrira pas. Les juifs resteront protégés par l’état français.

En 1870, le décret Crémieux viendra consacrer cette toute nouvelle judéophilie en accordant aux seuls indigènes juifs d’Algérie la nationalité française… au détriment des indigènes musulmans de ce même département français.

L’installation à Vichy d’un gouvernement raciste en 1940 viendra anéantir tous les acquis de la Révolution. Il faudra attendre le sacrifice ultime de 76 000 juifs de France pour voir enfin abolir toute judéophobie d'état en France.

Il est ridicule de vouloir traquer chaque comportement judéophobe d’un éventuel Dupont Lajoie au Café du Commerce, fût-il d'"apparence musulmane" pour reprendre une expression chère à l'un des signataires du Manifeste du Parisien.

Seul le racisme d'état doit être combattu sans relâche. Les actes racistes individuels sont déjà couverts par la loi.

Mais que faire quand la loi elle-même est raciste ?

Si 76000 juifs ont été déportés durant la Collaboration, ils l’ont été en toute légalité.

Si les juifs des départements algériens de la France ont été déchus de leur nationalité française, ils l’ont été en toute légalité.

Si des soldats français qui avaient pour seul tort d’être de confession juive ont été internés dans des camps de concentration dans les départements algériens de la France, ils l’ont été en toute légalité.

C'est là, et non dans d'hypothétiques banlieues, que se situe la nouvelle judéophobie. C’est donc à l’Assemblée Nationale et seulement là qu’il faut impérativement traqué tout soupçon de judéophobie.

Il semble qu’aujourd’hui ce soupçon soit définitivement écarté.

Alors d’où viennent les peurs qui voient surgir une nouvelle judéophobie ?

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Il n'y a pas de judéophobie en France car la religion juive y est totalement méconnue ici.

En France, la judéophobie a été remplacée par une israélophobie viscérale, définitive depuis le 11 septembre 2001 et les guerres coloniales qui ont suivies.

L'entité sioniste en Palestine occupée, de surcroît dirigée par un gouvernement de coalition d’extrême-droite, est aux antipodes des valeurs qui fondent notre nation.

Israël a basé sa citoyenneté sur la religion juive. Tout juif est citoyen israélien, à l'exclusion de tout autre.

La France a basé sa citoyenneté sur le Droit. Elle ne reconnaît aucune religion. Les citoyens français naissent libres et égaux en droits.

Ce principe républicain pourrait d’ailleurs être la solution en Palestine occupée : Un seul état avec des citoyens libres et égaux en droit, indépendamment de toute religion.

Mais il semble que cette solution évidente soit rejetée par les partisans d’une vision raciste du monde.

Et les hommes politiques français qui se revendiquent des « valeurs éternelles d’Israël » devraient quand même se poser la question de leur compatibilité aux idéaux de la République.

 

P.S. : On me (re)dit dans l'oreillette que Joseph Confavreux a lancé un débat sur l'"antisémitisme musulman". Décidément, j'ai dû mal à comprendre. Je laisse tomber.

 

 

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