L’état du débat sur la vaccination en deux tweets

Je n’utilise pas twitter, parce que je trouve que ça promeut mécaniquement le pire dans la manière de débattre, avec ces « petites phrases » choc qui remplacent une argumentation articulée, et que si je me laissais aller à ça, ça serait pas toujours très beau à voir (et je ne ferais plus que ça). Quand je vois des gens que j’aime bien proposer de vraies analyses filées en mode « thread », je me dis que les threader c’est bien – attention c’était une vanne de métalleux -  mais que tout ça serait bien plus clair et élégant  sous la forme d’un bon vieil article à l’ancienne.

Mais twitter, à travers ses formules ramassées et leurs excès, a quand même le mérite de donner la quintessence d’une pensée à un moment donné, de dire vers quoi elle tend quand elle ne s’embarrasse plus de nuances.

Prenons donc, à propos de la vaccination obligatoire,  deux tweet de personnalités politiques françaises pas complètement de quinzième rang, puisque ayant le titre de « député ».  Leur point commun qu’il faut avoir en tête a priori est que toutes deux, dans le grand cirque du jeu politicien bourgeois,  sont considérées comme faisant partie de l’opposition à Macron.

La première a tweeté ce 8 juillet le texte suivant :

« Nous avons une chance inouïe d’avoir un vaccin pour faire face au coronavirus ! Je me protège, nous nous protégeons, nous soulageons les hôpitaux ! Je suis vaccinée, mes enfants sont vaccinés, ma mère et vaccinée, etc... et vous ? L’immunité collective passe par nous ! »

 Voyons voir… Cette personne, une femme d’après la grammaire utilisée, a l’air d’être quelqu’un de raisonnable, qui n‘utilise pas sa fonction tribunicienne pour faire dans la démagogie anti-gouvernementale sans fondement et sait donner la priorité à l’urgence sanitaire de l’heure : la sortie rapide de l’épidémie par le seul outil crédible à notre disposition. Cette personne utilise au contraire  sa notoriété pour faire pencher du bon côté les hésitants qui peuvent exister dans son propre électorat (quitte à se fâcher avec certains d’entre eux s'ils font dans le complotisme antivaxx). La volonté de « soulager les hôpitaux » ainsi que surtout à la fin la référence à l’« immunité collective » indiquent que cette volonté de promouvoir  la vaccination ne cherche même pas, contrairement à Médiapart qui proposait à ses lecteurs de calculer leur propre balance bénéfices/risques individuelle, à titiller la fibre individuelle : elle met au contraire l’accent sur le caractère collectif de la démarche, sur la nécessité de penser pour soi les choses à l’échelle de la société.

Bref, on est à peu près certains d’avoir affaire à quelqu’un de gauche, et plutôt une figure assez « posée » de cette partie de l’échiquier politique.  Il y a peu de risques de se tromper là-dessus.

Le deuxième tweet, d’un autre parlementaire, est sensiblement différent. Il a été posté le lendemain, le 9 juillet, et voici son contenu :

 « Les plateaux télé et radio, devenus la fabrique de la vérité, relaient avec zèle les idées d’un régime autoritaire qui parle de vaccination Covid obligatoire oubliant dans ce cas précis le code de Nuremberg. Un détail. »

Bon là c’est trop facile : cette manière de reprendre à son compte le pur complotisme pour draguer les franges les plus barrées de l’électorat Gilets Jaunes en s’opposant à la vaccination obligatoire, cette morale libertarienne pour penser les libertés individuelles en mode « darwinisme social », cette façon de volontairement relativiser et banaliser l’horreur des crimes nazis (le Code de Nuremberg, mis sur le devant de la scène ces jours-ci par les antivaxx les plus radicaux, est une liste de dix critères éthiques qui ont servi lors de leur procès à Nuremberg pour juger les médecins nazis qui ont dirigé d’atroces expérimentations sur les prisonniers dans les camps), bref, tout ça signe son provocateur d’extrême-droite sans scrupules. La petite conclusion sur « le détail » peut faire penser à la provocation de Le Pen père sur les chambres à gaz, et pointerait le doigt vers quelqu’un issu du Front National qui chercherait à apparaître plus radical et moins respectable que Le Pen fille pour lui piquer une partie de la large composante antivaxx de son électorat. Bon, j’hésite pas trop : je mets 100 balles sur Florian Philippot, c’est très clairement sa ligne du moment (je pensais aussi à Dupont-Aignan, mais je crois que ce tweet est quand même too much pour sa stratégie, il doit être un minimum soucieux de sa respectabilité).

 Voilà pour l’analyse. Et si vous avez été convaincus par mes conclusions… et ben vous avez tout faux.

 Car voici le premier tweet :

tweet-morano

 Nadine Morano, ancienne ministre de Sarkozy, est une députée européenne de droite connue pour ses sorties scandaleuses et, disons-le, sa bêtise brute de décoffrage. Comme quoi...

 Quant au tweet clairement d’extrême-droite complotiste, le voici : 

Capture d'écran d'un tweet de Loïc Prud'homme le 10 juillet 2021 Capture d'écran d'un tweet de Loïc Prud'homme le 10 juillet 2021

Pour ceux qui comme moi ne connaissaient pas : Loïc Prudhomme est un député de La France Insoumise.

Hé oui, on en est là, comme on dit.

Comme il  dû sentir qu’il y avait un problème et se prendre une volée de bois vert pour ce gros dérapage ô combien significatif, il a supprimé ce tweet de son compte hier, peu après que je l’ai enregistré via une capture d’écran. Ce qui me permet aujourd’hui  de lui donner toute la publicité qu’il mérite, et d’en discuter les implications.

 On va vite passer sur le positionnement de Nadine Morano, qui est objectivement une bonne nouvelle (comme il faut que quelque chose comme 90% de la population soit immunisée pour en finir avec la circulation du virus, dans l’état actuel des choses où plus de 90% de la population n’est malheureusement pas trotskyste, ça veut dire qu’il faut bien que des gens avec qui on est par ailleurs en radical désaccord fassent la même chose que nous en matière de vaccination). Je suppose que le positionnement de cette disciple de Didier Raoult est dans la logique du tweet surprise du gourou en faveur de la vaccination généralisée des soignants (mais pourquoi que les soignants ???).

raoult

Là non plus, on ne va pas passer quinze ans sur ce revirement surprise de celui qui il y a un an expliquait qu’un vaccin contre la Covid relevait de la science-fiction, et qui il y a quelque jours encore considérait qu’il y avait autant de morts chez les non-vaccinés que chez les vaccinés. Je vais juste vous mettre ici un petit texte marrant qui circule et dont je n’ai pas pu identifier l’auteur initial, et qui résume bien l'ampleur des incohérences successives de celui qui a réussi à ne dire pratiquement que des conneries à propos de cette épidémie depuis qu'elle a commencé  :

« Attendez, je n'arrive plus à suivre, là : Didier Raoult est donc favorable à l'obligation vaccinale des soignants avec un vaccin qui n'existera jamais et restera de la science-fiction pour les protéger d'une pandémie qui n'arrivera jamais en France et il conseille vivement aux personnes fragiles de se faire vacciner pour éviter les formes graves même si les personnes vaccinées et les personnes non-vaccinées ont autant de chance de faire une forme grave à cause d'un virus qui ne tuera pas plus que les accidents de trottinette mais qui est tellement dangereux qu'il faut tout essayer même un médicament tellement inoffensif qu'il sait que de nombreuses personnes l'ont utilisé depuis longtemps pour se suicider et qu'il faut tout tenter pour guérir les victimes d'une deuxième vague qui n'arrivera jamais ? J'ai bon ?"

 Mais bon, la vie des gens de droite, Raoult ou Morano, c’est la vie des gens de droite, c’est leur problème.

Ce qui me pose évidemment plus souci, c’est ce que révèle le tweet du député de la France Insoumise à propos de l’état des gens de gauche.

Non pas que la « gauche » ça me parle encore beaucoup en tant que référence politique, mais bon, normalement, la tradition veut que les gens de gauche soient un peu plus rationalistes et moins cul-bénits que les gens de droite, et surtout qu’ils soient moins individualistes et pensent plus en termes collectifs.
Pourtant,  le complotisme qui suinte de tous les pores de l’actuelle hésitation vaccinale parmi les gens de gauche est  historiquement un marqueur assez typique de l’extrême-droite.

Ce blog a été largement créé pour montrer depuis 10 ans comment via l’écologie politique et le culte du naturel, des schémas de pensée historiquement porté par l’extrême-droite sont devenus largement partagés voire dominants à gauche. Si on y rajoute la manière dont la quête de n’importe quel scandale sanitaire, y compris sans fondement, est devenue un axe majeur pour se faire « Big Pharma » ou « Big n’importe quoi » (car Big is pas beautiful dans la gauche contemporaine localiste et anti-industrielle), on comprend un peu comment on a pu en arriver là (même si parfois, on en reste quand même abasourdi). La méfiance actuelle vis-à-vis des vaccins n’est évidemment pas tombée du ciel. Si dans certaines parties de la population, elle est très certainement le produit d’une méfiance généralisée vis-à-vis des « autorités » ou des « élites » - sans plus aucune boussole à ce niveau-là, en ne distinguant plus l’autorité d’un collectif d’experts scientifiques de celle d’un gouvernement à juste titre mille fois honni -, chez les gens de gauche, et notamment leur frange militante, on peut par contre pointer du doigt toute la propagande antiscience qui depuis des années s’est donnée des airs d’anticapitalisme, à propos de supposés dangers sanitaires en ce qui concerne : les OGM, les ondes électro-magnétiques, l’irradiation des aliments, le glyphosate, les sels d’aluminium dans les vaccins (et oui, déjà…) , etc. etc. (la liste est longue, plus longue que celle des vrais scandales sanitaires, en fait)

 Combien ont balancé des campagnes d’incitation à la méfiance sans dossier scientifique probant à leur appui, parce que ça ne mange pas de pain et que, on sait jamais, au cas où par hasard on tombe juste ?

 Combien se sont pris pour la nouvelle Irène Frachon, alors qu’ils n’étaient que la nouvelle Michèle Rivasi ?

 A l’origine de la situation actuelle, si on va creuser plus profond que les prises de position débiles de la France Insoumise sur le vaccin depuis décembre dernier, il y a eu toutes ces campagnes que j’évoque qui ont dessiné le triste paysage actuel, comme par exemple celle de France Nature Environnement en 2011, qui déjà nous faisait le coup de « on n’a pas assez de recul ».

 

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En 2011, on avait déjà 15 ans de recul sur la consommation de plantes OGM par des millions d’êtres humains et sans doute par des milliards d’animaux d’élevage sans que le moindre problème sanitaire n’ait jamais été constaté ailleurs que dans l’imagination des anti. Mais bon, pour France Nature Environnement, on n’avait pas assez de recul. M’est avis que 10 ans plus tard, pour eux on n’a toujours pas assez de recul. Et que dans 10 ans on n’en aura toujours pas assez….

Aujourd’hui ce mécanisme de pensée s’est juste déplacé sur le vaccin, qui, comme les OGM, a pourtant fait l’objet de toute une batterie de tests rigoureux avant homologation et d’un suivi scrupuleux après mise en circulation.

 Pour convaincre quelqu’un d’hésitant de se faire vacciner, on ne peut pas surfer sur ces mécanismes qui ont distillé une méfiance qu’Internet a certainement contribué à généraliser. Il faut au contraire rompre avec ces habitudes démagogiques et travailler à restaurer la confiance dans la science, qu’on la comprenne comme un univers social avec ses règles de fonctionnement  specifiques ou comme une méthode qui permet parmi toutes celles à disposition de s’approcher de ce qui est « vrai ».

Et donc de pouvoir décider ce qu’il faut faire.

En l’occurrence : se faire vacciner et inciter les autres à faire de même.


Yann Kindo

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