Séralini contre l'AFBV : un procès inquiétant.

ou bien "Liberté d'expression, j'en veux pas" ? ou bien "Liberté d'expression, j'en veux pas" ?

 

Ce mardi 23 novembre s'ouvrira le procès en diffamation intenté par le biologiste moléculaire et militant anti-OGM Gilles-Eric Séralini à Marc Fellous, président de l'AFBV (Association Française des Biotechnologies Végétales). Loin de tout débat scientifique, il s'agit là d'un procès politique, qui doit être analysé comme tel.

Les anti-OGM ont déjà commencé à fourbir leurs armes, et ont monté leurs opérations habituelles pour le jour du procès, considéré manifestement par eux comme une tribune pour avancer leurs thèses. Celles-ci ont beau être très largement relayées par les médias dominants, elles n'en ont pas moins énormément de mal à convaincre la communauté scientifique. Il s'agit alors de progresser non par la conviction et par la démonstration, qui constituent le registre habituel du débat scientifique, mais par l'intimidation.

Ainsi, des manifestations et interventions publiques sont annoncées pour une journée de soutien à GE Séralini, organisée par son CRIIGEN, évidemment, mais aussi par Greenpeace, Europe Ecologie ou le Parti de Gauche (mais que vient-il faire dans cette galère, celui-là ? ). Il semble que le NPA, pour une fois, se soit abstenu, ce qui serait tout à son honneur. Par contre, en appelant elle aussi à la manifestation, la fondation Sciences Citoyennes de Jacques Testard tient ici manifestement à témoigner de sa conception toute particulière de la citoyenneté et du débat contradictoire... Il s'agit en quelque sorte pour eux de dire aux juges : « Au nom du pluralisme... bâillonnez nos opposants » !

 

Mais, au fait.... de quoi s'agit-il ? Au fond ?

Il vaut peut -être la peine de le rappeler, parce que les soutiens de GES dans cette entreprise semblent agir par réflexe pavlovien de militant anti-OGM, sans s'être posé la question du fond de l'affaire et des implications d'un tel procès (ou tout au moins, je l'espère). S'ils sont très bruyants, comme à leur habitude, ils sont par contre très discrets sur sujet précis abordé... Voici donc de quoi il s'agit :

Le 21 janvier 2010, Le magazine de la Santé de France 5 – une émission de qualité, par ailleurs – était consacré au thème : « Les OGM, une menace pour la santé ? », avec comme unique invité, je vous le donne en mille : le professeur Gilles-Eric Séralini.

Les 26 et 28 janvier, l'Association Française des Biotechnologies Végétales, qui est une ONG-lobby s'efforçant de promouvoir le développement des OGM – très exactement de la manière dont en sens inverse le CRIIGEN de Séralini s'efforce de faire rigoureusement l'inverse –, envoie des courriers de protestation à la direction de France 5 et au CSA, pour demander que cesse ce quasi monopole médiatique des anti-OGM, et que la pluralité de l'expression soit réellement assurée, au moins sur le service public.

Il est dommage que, pour autant que j'ai pu en juger, ces courriers ne soient pas reproduits sur le site de l'AFBV :

http://www.biotechnologies-vegetales.com/

 

D'après les extraits que j'ai pu néanmoins retrouver copiés ici ou là, le courrier à France 5 qualifie GES et ses acolytes de « marchands de peur » [expression que je reprends à mon compte.... dois-je m'attendre à un procès ?], et demande que l'AFBV puisse elle aussi s'exprimer sur France 5. Le courrier au CSA affirme que l'émission de France 5 relevait d'un parti pris militant anti-OGM, et estime qu' « il est complètement anormal de ne pas aussi donner la parole aux très nombreux scientifiques qui ne partagent pas son point de vue. ». Il ne s'agit pas de dénier à Séralini, Vélot, Testart et autres le droit à l'expression, absolument pas, mais de contester leur quasi monopole et d'en appeler au pluralisme, sur un sujet sur lequel leur point de vue est en fait minoritaire dans la communauté scientifique (comme Jacques Testart le dit lui-même clairement dans un texte paru dans l'Humanité le 26 janvier 2008 : « Nous sommes nombreux à mettre en avant, , et depuis longtemps, les problèmes que posent les OGM, sans avoir l'écoute de nos collègues scientifiques »). D'un strict point de vue quantitatif, si les indices de citations dans les revues scientifiques fournissaient la base des passages dans les médias, on devrait mécaniquement y entendre Marc Fellous au moins 3 fois plus souvent que GES. Ce rapport – qui devrait être calculé précisément, pour se faire une idée – est à mon avis au minimum plutôt de l'ordre de 10 ou 20 fois plus.... en faveur de Séralini.

 

Si l'on reprend le contenu de ces courriers...où est la diffamation ? Il serait souhaitable que les anti-OGM qui soutiennent le procès de Séralini commencent déjà peut-être par s'exprimer sur ce point. Par exemple, sur ce billet de blog de Médiapart posté en soutien au procès et annonçant les manifestations:

http://www.mediapart.frhttp://blogs.mediapart.fr/blog/dianne/171110/23-novembre-soutien-au-pr-g-e-seralini

 

on ne trouve pas la moindre mention de la moindre expression issue des courriers de l'AFBV qui sont en cause ! Voilà qui est d'emblée très étrange lorsque l'on parle d'un procès en diffamation....

J'imagine que dans les commentaires de mon propre billet, si cela s'emballe comme la dernière fois que j'ai posté un truc sur la question des OGM, tous ceux qui soutiennent ici Séralini ne vont pas manquer de développer tout cela, et de s'appuyer sur des passages précis pour expliquer en quoi la diffamation est constituée, puisqu'il pensent que le procès est légitime.

 

Ce serait aussi l'occasion d'expliquer quels sont selon eux les principes fondamentaux en jeu. Et comment s'appliquent-ils ici ? PRECISEMENT.

 

Personnellement, je me reconnais dans les positions de Chomsky sur la liberté d'expression, et je ne poursuivrai pas en justice quelqu'un qui me traite de nazi ou d'agent de Monsanto ou de je ne sais quoi (ni quelqu'un qui affirmerait que les chambres à gaz n'ont pas existé, aussi faux et écœurant cela soit-il). Question de principes.

 

Par exemple, l'AFIS (Association Française pour l'Information Scientifique) n'a jamais poursuivi en justice tous les internautes qui l'accusent d'entretenir des liens occultes avec Monsanto. Elle s'est toujours contentée de répondre : « avez-vous des preuves de ce que vous avancez ?». On a le droit de dire des conneries, aussi connes soient-elles, et on la le droit demander aux auteurs de conneries de prouver leurs dires, en comptant sur le fait que chacun se fera une opinion sur la base de la qualité des arguments avancés. A priori, il me semble que l'arme du procès en diffamation ne doit pas être utilisée dans le débat (en tous cas, je n'ai pas de contre-exemples qui me viennent spontanément). Par exemple, lorsque Lutte Ouvrière – l'organisation politique dont je me sens le plus proche - a été diffamée en étant à une époque qualifiée régulièrement de « secte » par des journalistes, il ne me semblait pas que la bonne réponse fût le procès en diffamation, pas plus que lorsque qu'un dirigeant du CRIF avait gravement insulté Olivier Besancenot en le traitant d' « antisémite ». J'avais vécu ces deux accusations comme odieuses et révoltantes, mais nécessitant une réponse politique, et pas judiciaire. Sinon, on nourrit cette tendance à la judiciarisation des rapports sociaux, qui n'est pas la meilleure chose qui nous soit arrivée des Etats-Unis ces dernières années – tout en sachant qu'aux Etats-Unis, il existe une défense principielle de la liberté d'expression qui est bien plus profonde qu'en France, et qui peut servir de garde-fou. Ce n'est pas le cas chez nous, et on peut s'inquiéter sérieusement des dérives qui apparaissent déjà.

Sur les enjeux de cette affaire particulière (Séralini contre l'AFBV) je me contente de renvoyer à ce billet (je dirais en gros la même chose, je ne vais donc pas le recopier) :

http://imposteurs.over-blog.com/article-gilles-eric-seralini-victime-de-diffamation-50274751.html

 

Il me semble qu'il s'agit ici d'un procès dans lequel le médiatiquement dominant attaque ceux qui n'ont que peu la parole dans cet espace. C'est tellement vrai que lorsqu'Alternatives Economiques a voulu rendre compte de cette affaire et manifester son soutien à Séralini, ils ont rédigé un papier qui partait du fait que c'est Fellous qui attaquerait Séralini en justice, alors que c'est exactement l'inverse qui est vrai !!!

http://imposteurs.over-blog.com/article-alternatives-economiques-victime-de-la-novlangue-du-criigen-57002581.html

 

Comme si Alternatives Economiques n'arriverait pas à envisager de quoi il s'agit vraiment, tellement c'est énorme. Tellement c'est contraire à leurs valeurs habituellement affichées.

Prenons par exemple, à titre de comparaison, le cas des climatologues français, qui se sont (à juste titre) sentis gravement attaqués par Claude Allègre. La diffamation était en l'espèce beaucoup plus constituée, puisque d'une part Claude Allègre parle de l' « imposture climatique » (ce qui veut dire que les partisans des thèses du GIEC seraient des imposteurs), et a pris la détestable habitude de traiter tous ceux qui ne sont pas d'accord avec lui de noms d'oiseaux divers et variés. Mais les climatologues ont-ils porté plainte ? Ont-ils confié à la justice le soin de trancher ce qui n'est pas de son ressort ? Absolument pas ! Quoi que l'on pense de leur lettre à Valérie Pécresse, on doit constater qu'elle a abouti à mener le débat dans un cadre qui est légitime pour le faire, comme celui de l'Académie des Sciences.

En fait, ce sont précisément les procédures habituelles du débat scientifique que les anti-OGM cherchent à contourner, en investissant les espaces médiatiques et maintenant judiciaires, s'inscrivant dans le cadre d'une tendance malsaine dont nous avons déjà d'autres exemples, comme celui de ce biologiste péruvien traîné en justice par des lanceurs d'alerte locaux pour avoir ironisé à leur propos :

http://imposteurs.over-blog.com/article-ernesto-bustamante-un-scientifique-peruvien-risque-la-prison-pour-avoir-use-de-la-liberte-d-expression-49800119.html

 

ou celui du journaliste scientifique anglais Simon Singh, poursuivi par une association de chiropracteurs pour avoir démonté leurs prétentions d'ordre thérapeutique :

http://www.pseudo-sciences.org/spip.php?article1172

 

Ce que font ici les anti-OGM qui soutiennent Séralini (tous ne le font peut être pas, d'ailleurs... Qu'il n'hésitent pas à se signaler !), c'est affaiblir encore un peu plus les bases d'un pluralisme que pourtant ils réclament paraît-il à corps et à cri.

Attendons de voir, mais l'on peut parier sur un caractère surréaliste de ce procès dans lequel, selon la logique d'inversion orwellienne habituelle, les bourreaux du débat pluraliste s'efforceront de passer pour de pauvres victimes. Il serait donc bon de mettre à la disposition de la justice un document de travail qui pourrait être du type de ceux constitués par l'Acrimed ou le Plan B, s'efforçant de recenser les passages médiatiques des uns et des autres, pour voir qui a la parole et qui ne l'a pas. On verrait alors apparaître tous ces plateaux, eux aussi surréalistes, dans lesquels des anti-OGM dialoguent paisiblement... avec d'autres anti-OGM. Je rappelais dans un autre billet le cas grossier du dernier forum de Libération :

http://www.mediapart.frhttp://blogs.mediapart.fr/blog/yann-kindo/111010/la-peur-des-ogm-construction-mediatique-dune-paranoia

On peut citer aussi, avec Anton Suwalki, le cas d'une émission de France Culture, Terre à Terre, en mai dernier, dans laquelle il n'y avait pas moins de 4 militants anti-OGM déclarés, dont Gilles-Eric Séralini, qui « débattaient » entre eux sans contradicteur.

http://imposteurs.over-blog.com/article-gilles-eric-seralini-victime-de-diffamation-50274751.html

 

La question se pose : les avocats de Séralini, pour ne pas troubler ces bonnes habitudes, vont-ils demander que ce procès en diffamation ne donne la parole qu'aux accusateurs ?

Mais avec plusieurs d'entre eux, bien évidemment.... pour assurer le pluralisme !

 

Yann Kindo

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.