Séralini dribble des deux mains

Tout le monde connaît désormais Gilles-Eric Séralini, dont je me dis qu’il doit de fait être un des scientifiques français les plus célèbres dans le grand public.


Car il y  deux types de chercheurs  contemporains connus du grand public, me semble-t-il :

  •  D’abord il y  a ceux qui ont permis par leurs travaux une avancée décisive dans un domaine de la recherche, et qui ont été éventuellement récompensés pour cela par un prix Nobel. C’est le cas par exemple de …. de…. Comment s’appelle-t-il déjà ? ….

    Ha ben en fait on n’en connait pas tant que ça, voire pas vraiment, des scientifiques comme ça.

  • Et il y a les scientifiques qui sont connus parce qu’ils lancent des alertes à la télé et dans les  journaux et qu’ils sont très relayés dans les médias, mais généralement pas dans la rubrique scientifique. Je crois par exemple qu’en France  les noms des docteurs Joyeux (un militant anti vaccination) et plus encore Belpomme (un cancérologue qui raconte un peu n’importe quoi sur un peu tout, et notamment sur les ondes électro-magnétiques) sont plus connus que par exemple celui de Jean Jouzel, qui est une des pointures mondiales dans le domaine de l’étude des transformations du climat.

     

    Mais la star des stars, c’est peut-être Gilles-Eric Séralini, depuis qu’il a fait la Une du Nouvel Obs et qu’à peu près tous les médias ont fait la pub éhontée de son étude bidon sur un maïs OGM, une étude qui depuis a été retirée par la revue qui l’avait publiée :

    https://blogs.mediapart.fr/yann-kindo/blog/220912/gilles-eric-seralini-ou-le-cirque-publicitaire

     Qui n’a jamais vu dans un journal une photo de Séralini en blouse blanche avec un masque de protection sur la bouche parce qu’il est en train d’expertiser – sans doute au péril de sa vie – un produit hyper toxique généralement fabriqué par la firme états-unienne Monsanto ?

     Son heure de gloire médiatique a donc été atteinte lorsqu’il s’est affiché avec des photos de pauvres rats difformes en bafouant ainsi toutes les règles élémentaires qui régissent d’une part le bien être animal et de l’autre la communication scientifique (voir l’article dont le lien est ci-dessus). Depuis, même si on le voit régulièrement dans les médias, sa carrière de star des lanceurs d’alerte a un peu décliné quand même, et il a peut-être eu, comme beaucoup d’artistes de variété, du mal à franchir le cap du deuxième tube (à essai).


      J’ai pourtant essayé de suivre et de promouvoir  sa carrière sur ce blog en donnant un écho à ses brillants travaux, comme pour cette vieille affaire de vaches maltraitées en Allemagne  qu’il a exhumée en essayant d’accuser un OGM (tiens donc !) via une publication dans une revue de 274e  zone  avec cosignature du protagoniste direct de l’affaire (en toute indépendance)  :

    https://blogs.mediapart.fr/yann-kindo/blog/030216/oh-la-vache-g-e-seralini-encore-publie

     Là, on était à la limite des prestations de ces chanteurs has been qui font des animations dans des supermarchés, et c’est précisément pour aider Gilles-Eric Séralini à rebooster sa carrière et à revenir sur le devant de la scène que ce billet est rédigé.

     Si j’étais  conseiller en com, je recommanderais à M. Séralini de se recentrer sur ce qu’il sait faire le mieux en réemployant les bonnes mêmes vieilles recettes qui marchent, un peu comme pour Metallica qui ne sont jamais aussi bons que quand ils reviennent à leurs fondamentaux. Donc, je l’approuve entièrement quand il cible ses attaques sur les produits de Monsanto, comme pour cette publication de 2015 qui visait à établir l’extrême toxicité du Round Up, le célèbre herbicide du Grand Satan :

     https://theierecosmique.com/2015/06/22/nouvelle-etude-seralini-quand-les-rats-de-monsanto-sont-gaves-au-roundup/

     Voilà, coco, là t’es bon, et tu te fais réinviter un peu partout, c’est ça qu’on veut voir !


    Sauf que j’ai été très déçu par le manque de relais médiatique vis-à-vis de la face B du nouveau single de Gilles-Eric à propos du Round Up. En effet, cela n’a pas fait beaucoup de bruit, mais le professeur Séralini vient de republier une étude qui concerne encore une fois  le Round Up. Pourtant, je n’en entends parler nulle part, et c’est bien dommage, d’où ce coup de promo pour relancer la carrière médiatique du professeur qui, comme tous les grand artistes, est incompris dans son milieu de scientifiques (qui ne  font rien qu’à dire que ses travaux sont bidons). Mais de toutes façons, il s’en fout, Gilles-Eric, parce qu’il a trouvé la parade : si son œuvre est mal accueillie par la critique, ce n’est pas parce qu’elle est nulle, évidemment,  mais parce que les critiques sont tous des vendus :

    « D’après moi, 60% à 80% des gens qui se disent experts sont des lobbyistes cachés. »
    http://www.lecourrier.ch/139185/les_ogm_sont_des_eponges_a_herbicides

     Voilà, 60 à 80% des experts sont des vendus, rien que ça. Et ce n’est pas être paranoïaque complotiste  que de dire cela, évidemment.

     Heureusement  donc qu’il est là, Gilles-Eric, pour relever le niveau et être le champion du monde de l’indépendance du scientifique, on va le (re)voir.

     Ainsi, méprisés par la critique vendue au système, les nouveaux travaux de M. Séralini seraient passés complètement  inaperçus sans un billet de blog du très bien informé Wackes Seppi, qui a bien voulu en faire une publicité bien méritée:
    http://seppi.over-blog.com/2016/08/c-est-prouve-par-m-gilles-eric-seralini-on-peut-boire-du-glyphosate-moyennant.html

     Je renvoie le lecteur à la lecture de ce billet de Seppi, qui est bien plus compétent que moi pour analyser tout ça. Ce que je voudrais faire ici, c’est à partir de ce papier de Seppi, tirer pour le  lecteur la substantifique moelle de tout ça et  souligner à quel point tout cela est savoureux eu égard à la présentation que les anti-OGM aiment faire de Séralini le chevalier (en blouse) blanc(he) .

     
    Donc, le professeur de Caen a cette fois-ci expertisé un produit du laboratoire Sevene Pharma qui vise à détoxifier l’organisme en cas d’absorption de Round Up, ce produit supposé très toxique qui avait fait l’objet de la publication précédente, si vous avez bien suivi.

     Ce n’est pas la première fois que Séralini travaille avec Sevene Pharma, comme l‘avait montré Gil Rivière-Wekstein,  et comme je l’avais rapporté à sa suite dans ce billet, intitulé « Séralini entre détox et intox », qui racontait comment le leader médiatique du Criigen avait en toutes indépendance évalué des produits de ce labo…..avec dans l’équipe des employés du  labo en question, pour lequel il avait dans le passé fait des formations  rémunérées. Le tout sans jamais déclarer aucun conflit d’intérêt en fin d’article. Ça évoque aussi  par ailleurs les liens de Sevene Pharma avec un groupe de guérisseurs catholiques illuminés :

    https://blogs.mediapart.fr/yann-kindo/blog/030213/seralini-entre-detox-et-intox

     La particularité des produits de Sevene Pharma, c’est que ce sont des trucs plus ou moins homéopathiques, comme c’est le cas pour le nouveau produit miracle qui vous nettoie du Round Up qui vous ronge de l’intérieur. C’est assez particulier, quand même,  ce rapport des chercheurs anti-OGM à l’homéopathie, cette pseudo-médecine qui permet à des labos de vendre du sucre mélangé à du vide à un prix extrêmement prohibitif pour ce que c’est. L’homéopathie, ça heurte de front à la fois les connaissances accumulées en science jusqu’ici – (en gros, si l’homéopathie marchait comme elle prétend le faire, il faudrait revoir toute la physique au niveau moléculaire)-, et plus encore la méthode scientifique elle-même, puisque ces produits s’exonèrent forcément des études en double aveugle visant à établir leur efficacité supposée (pensons un instant que ce sont souvent  les mêmes qui trouvent  que les OGM ne sont pas assez étudiés avant d’être commercialisés !). Et pourtant, Séralini évalue des produits de Sevene Pharma à dosage homéopathique et constate que ça marche très bien, tiens donc !, pendant que le conseil scientifique du Criigen, l’organisme scientifico-militant de Séralini, est présidé par un homéopathe de métier. Pour autant, je n’ai jamais entendu aucun des scientifiques sérieux comme Pierre-Henri Gouyon, qui prétendent que leur opposition aux OGM aurait quelque chose à voir avec un fond scientifique, émettre ne serait-ce que le début d’une petite protestation publique à l’égard de la promotion de la pseudo-science homéopathique par leurs confrères du Criigen.

     Et donc, là, Séralini aurait prouvé avec ce nouveau papier –publié selon Seppi dans une obscure revue plus ou moins ésotérique et en open access… c’est à dire qu’on paye pour y publier, sans qu’il n’y ait de vrai contrôle de la qualité du papier -, qu’un produit homéopathique de Sevene Pharma parviendrait à purifier votre organisme si vous l’avez pollué par exemple avec du Round Up résiduel sur les aliments que vous consommez ou en en buvant un verre comme ce mec (qui le fait pour expliquer dans le cadre d’une démonstration sur sa faible toxicité – c’est en anglais) :
    https://www.youtube.com/watch?v=M8sgEhpHM4k

     
    Seppi ironise à juste titre en disant que ce que cette nouvelle étude  tendrait à montrer, c’est que le Round Up, ce n’est pas grand-chose, si un produit homéopathique suffit à largement l’éliminer. De l’art de se tirer une balle dans le pied ou de (prétendre) montrer une chose et son contraire d’une étude à l’autre. Seppi examine aussi les conditions de production de l’étude et la déclaration de conflits d’intérêts, et l’on constate encore fois toute l’audace de Séralini, qui déclare n’avoir aucun conflit d’intérêt, alors que toute son étude a été financée par le laboratoire dont il examine le produit. Quand on connaît les jérémiades des anti-OGM par rapport aux conditions dans lesquelles sont expertisés les OGM soumis à une demande d’autorisation – le fabricant doit payer un laboratoire assermenté qui expertise selon un cahier des charges défini par l’agence publique qui doit donner son agrément - , on est sidéré de l’impudence avec laquelle Séralini travaille parfois avec des employés de Sevene Pharma et parfois sur financement direct de Sevene Pharma quand il expertise leurs bidules à haute dilution. Mais lui déclare systématiquement n’avoir aucun conflit d’intérêt, alors que le principe de ces déclarations est de fournir ces informations au lecteur pour éclairage, même si elles ne préjugent en rien de la qualité du papier publié (ça, c’est l’examen et la discussion  par les pairs qui le fait, pas la déclaration de conflits d’intérêts).


    Je résume tout ça en conclusion  :

    D’une main experte, Séralini manie les tubes à  essai pour prouver en 2015 que le Round Up est hyper toxique
    De l’autre main, il secoue les éprouvettes et démontre en 2016 qu’un produit homéopathique d’un laboratoire avec lequel il   collabore à plusieurs reprises vous guérit efficacement en cas d’ « intoxication » au Round Up.

    Autrement dit : d’une main il vous fait peur, et de l’autre il assure le service avant-vente du labo des copains.

    C’est ce que l’on appelle mener une politique de recherche cohérente, on ne peut pas lui enlever ça.


    Je signalerais pour finir que ce cas de figure pour le moins étonnant n’est pas une nouveauté dans le petit monde des lanceurs d’alerte technophobes, et que d’autres font encore pire, si l’on pense par exemple à l’américaine Cindy Sage, qui d’une main coordonne le rapport Bioinitiative qui met en garde contre les dangers des ondes électro-magnétiques, et qui de l’autre gère à son profit un cabinet de consultants qui vit de la vente de « solutions » pour se prémunir des dangers (supposés) des dites ondes :

    http://www.pseudo-sciences.org/spip.php?article1133

     On peut aussi parler du Criigen qui a vendu son expertise pour déceler des OGM dans les champs à une époque où il pouvait encore y en avoir, ou bien encore, pour revenir au monde merveilleux des anti-ondes, au docteur  Belpomme qui, après avoir fait peur à tout le monde sur le sujet en lançant des alertes foireuses, propose ensuite  dans son cabinet des traitements couteux avec batterie d’examens inutiles et gros suppléments à prévoir par rapport à ce qui est remboursé via la carte vitale :

    http://www.pseudo-sciences.org/spip.php?article2143

    http://www.pseudo-sciences.org/spip.php?article2310

     
    Il est pas bien fait, le monde de la science indépendante des lobbys et sans conflits d’intérêts ?

    YK

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.