Le 9 novembre 1989, j'ai compris que je ne serais jamais de ce monde

Je suis allé en RDA. L'Allemagne de l'Est était certes fliquée mais penser que la France ne l'est pas est d'une stupidité folle. La République démocratique allemande avait des acquis, son peuple fut bafoué et piétiné dans sa volonté de construire un vrai socialisme. C'est ce dont il faut se rappeler. C'est un bien triste anniversaire que ces 30 ans.

J'ai comme souvenir du 9 novembre 1989 que, le lendemain matin, je suis en train d'avaler mon petit déjeuner et que j'entends, sur France Inter aux anges, que, dans la nuit ou très tard la veille, le Mur (i.e. le mur de Berlin) est tombé.

Autant le dire d'emblée : du haut de mes presque 16 ans et quelques mois après un séjour de 3 semaines en RDA, je suis catastrophé. Parfaitement conscient (c'était bien plus lourd que la pression pro-Charlie en janvier 2015) que je vais être à rebours de la grande fête des nouveaux marchands du temple (capitaliste), marchands qui sont en train de triompher du bloc qui a entravé leur volonté politique de tout soumettre à la loi du profit maximal.

La question de la "liberté", de la "démocratie" me fait doucement rigoler mais aussi pleurer. Tout est clair : aussi détestables que furent les régimes socialistes bureaucratiques de l'Est, ils valaient mieux que les démocraties capitalistes de l'Ouest. En RDA, on mettait en valeur les ouvriers, le prolétariat, l'amitié prolétarienne internationale tandis qu'en France, on avait eu droit, via la gauche (signifiant politique en vérité foncièrement anticommuniste), au "Vive la crise" du renégat débile Yves Montand et à Talbot, épisode fondateur de l'islamophobie d'Etat contemporaine et consensuelle.

Si le bloc socialiste s'effondrait, alors ce ne serait pas un "désastre obscur" comme l'écrirait Badiou après la chute de l'Union soviétique (à mes yeux, la catastrophe absolue) mais un désastre tout court.

J'ai plus de respect pour Honecker que pour Kohl, de l'admiration pour Krasucki et non pour Walesa.

La chute du Mur était décisive pour l'expansion de la liberté libérale, i.e. celle du renard dans un poulailler. Cette date est sinistre, il n'y a rien à fêter. Juste à pleurer. Ah, certes, les Allemands de l'Est sont libres de circuler... Mais vu le taux de chômage de feu la RDA, combien sont-ils à pouvoir quitter Neubrandenbourg ou Francfort sur l'Oder ? Liberté capitaliste, liberté bien vaine sinon pour les ploutocrates.

Il fallait donc défendre, sur une ligne critique évidemment, la RDA et ses acquis réels. Qui sait, à cette aune, que l'école de musique de Berlin-Est a phagocyté celle de Berlin-Ouest ? C'était aussi ça, l'Est et ses soi-disants régimes gris, dictatoriaux : la culture, l'art et l'instruction pour tous. Ce n'était pas l'école Blanquer ni Parcoursup.

Je remarque aussi, comme souvent dans les profondes - irréversibles ? - défaites historiques, les visages pleins d'humanité mais qu'on ne verra plus, qui se montrent une dernière fois. À la place, on a l'AfD à Leipzig ou le lepénisme à Hénin-Beaumont. Le Capital a accompli sa mission, que ce soit contre l'Italie cathocommuniste de Pasolini, avec Mitterrand en Mai 1981 ou dans la destruction, avec la complicité des dirigeants gorbatchéviens stipendiés de l'Union soviétique, du camp socialiste.

Opiniâtrement, envers et contre tout, je salue la mémoire de la République Démocratique Allemande !

https://blogs.mediapart.fr/yvan-najiels/blog/011109/vingt-ans-apres-la-chute-du-mur-salut-celles-et-ceux-qui-ne-se-sont-pas-ecroules (Sur l'effondrement des états socialistes, il y a 10 ans).

Leninallee (OstBerlin) Leninallee (OstBerlin)

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