Bilan du quinquennat de François Hollande sur le front de la compétitivité

Dès l’arrivée de François Hollande au pouvoir, et conformément à une politique classique de l’offre dictée par le grand patronat, la politique économique des gouvernements successifs n’aura eu pour seul maître mot la « compétitivité-prix », présentée par les économistes libéraux comme l’alpha et l’oméga de la lutte contre le chômage.

Dès les premiers mois après l’arrivée de François Hollande au pouvoir, le rapport Gallois sur la compétitivité de l’industrie française allait donner le cap de la nouvelle gouvernance économique du pays.  Conformément à une politique classique de l’offre dictée par le grand patronat,  la politique économique des gouvernements successifs Ayrault et Valls n’aura donc eu pour seul maître mot la « compétitivité-prix », présentée par les économistes libéraux comme l’alpha et l’oméga de la lutte contre le chômage. Un examen critique du bilan de la politique économique menée ces quatre dernières années doit donc porter à la fois sur l’objectif premier revendiqué, l’inversion de la courbe du chômage, et le chemin emprunté, à savoir l’amélioration attendue de  la compétitivité des entreprises hexagonales. Avec une progression du chômage de plus d’un million à Pôle emploi entre avril 2012 et octobre 2016 (très exactement, 1 246 500 demandeurs d’emploi en plus pour la France métropolitaine, toutes catégories confondues), l’échec sur le front du chômage est sans appel. Mais qu’en est-il très précisément de l’évolution de la compétitivité de l‘économie française, tant chérie par nos gouvernants depuis 2012 ?      

Tout d’abord, entendons-nous bien sur la définition de la compétitivité, pour laquelle il n’existe toujours pas de consensus établi, en dépit de son évocation permanente dans le débat public (1). En faisant néanmoins dans la simplicité rigoureuse, elle désigne, pour une entreprise ou une économie, la capacité à résister à la concurrence sur le marché domestique (compétitivité interne) et sur les marchés extérieurs (compétitivité externe). Les économistes distinguent alors deux types de compétitivité : la compétitivité prix, lorsque la compétition porte sur les prix pour des produits comparables en termes de qualité, et la compétitivité hors prix (qualifiée encore de structurelle ou compétitivité qualité), lorsque la concurrence porte de façon déterminante sur la nature des produits (performances, fiabilité, image de marque, etc.). Deux dispositifs d’allègements conséquents des charges sociales et fiscales patronales ont été alors mis en place sous le quinquennat de François hollande, à travers le Crédit d’impôt compétitivité emploi (Cice) et le Pacte de responsabilité, représentant en final un total de 40 milliards d’euros d’allègements par an, soit deux points de pourcentage de notre produit intérieur brut. Donc un  choc de compétitivité historique, au sens où aucun pouvoir en place jusqu’alors n’avait été aussi loin dans l’écoute des revendications patronales en la matière, au nom de la nécessité supposée de la réduction du coût du travail. Selon un raisonnement bien libéral, la baisse du coût du travail, en redressant la compétitivité prix, doit alors booster les exportations et favoriser une baisse des importations des produits manufacturés, d’où une progression des carnets de commandes des entreprises hexagonales et de leur niveau de production, et donc en final des créations d’emploi en perspective dans le secteur marchand. Mais, force est de constater que les allègements consentis aux entreprises, en dépit de l’ampleur de l’enveloppe mise sur la table par le gouvernement, n’ont pas été suivis d’une amélioration de la compétitivité de l’économie française. Constat d‘autant plus amère que celle-ci aura pu bénéficier, ces dernières années, d‘un contexte international conjoncturel exceptionnellement favorable (dépréciation de l’euro, faiblesse du prix du baril de pétrole et niveau historiquement bas des taux d’intérêt).

Plusieurs indicateurs témoignent en effet de l’absence de la moindre amélioration sur le front de la compétitivité, tant du point de vue de la compétitivité prix que de la compétitivité hors prix dépendant, elle, très fortement de la qualité de la spécialisation de notre appareil productif et ne pouvant s‘améliorer qu‘à l‘initiative de la montée en gamme des entreprises, grâce à leurs investissements matériels (les biens d‘équipement) mais aussi immatériels (dépenses en recherche-développement, en formation, etc.). Tout d’abord, on constate une poursuite de la dégradation, déjà engagée en 2008, du  déficit de nos échanges extérieurs manufacturiers, avec un solde déficitaire de 24,5 milliards d’euros au cours du premier semestre 2016 (cf. graphique ci-joint).

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Un tel échec était largement prévisible, dans la mesure où l’on assiste en Europe à une course folle à la baisse du coût du travail, ce qui annule bien évidemment pour chaque pays les bénéfices relatifs en termes de compétitivité prix d’une telle politique. Aucune reprise également n’est à observer du côté de la production industrielle mensuelle manufacturière, de niveau inchangé en août 2016 par rapport à celui qui prévalait à l’été 2012, et qui reste toujours inférieur (de l’ordre du dixième) à celui d’avant le grand plongeon dans le bouillon de la crise à partir de 2008. L’atonie de la production industrielle manufacturière française sur la période 2012-2016 contraste même avec la tendance affichée pour l’ensemble de la zone euro, où l‘on observe un léger redressement. Enfin, si les entreprises ont pu redresser leurs marges bénéficiaires, grâce aux allègements accordés dans le cadre des dispositifs du Cice et du Pacte de responsabilité, l’investissement n’a pas suivi le redressement de la profitabilité, comme en témoigne l’évolution récente du taux de marge et du taux d’investissement des sociétés non financières (cf. graphique ci-contre).
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Or, l’investissement est un déterminant essentiel à long terme de la compétitivité. Là aussi, un tel résultat était très largement prévisible puisque le choc de compétitivité ainsi engagé a consisté à financer les cadeaux patronaux par un alourdissement de la fiscalité pesant sur les ménages (de l’ordre de 10 milliards d‘euros) et une diminution des dépenses publiques (de l‘ordre de 30 milliards), dans le cadre d’une politique de consolidation budgétaire visant à réduire le déficit budgétaire en % du PIB, pour répondre aux injonctions bruxelloises. Si la politique d’austérité ainsi menée a plutôt bien réussi à la santé des comptes publics - c‘était son unique objectif -, le déficit public ayant été en effet ramené de 4,8 à 3,5 points de pourcentage du PIB entre 2012 et 2015 (cf. tableau ci-dessous), il est pour autant évident que la politique économique hollandaise a provoqué simultanément un choc d’offre positif et un choc de demande négatif, ce dernier pesant lui-même sur le pouvoir d’achat et la consommation des ménages (2).
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En final, faute d’anticipations de la part des chefs d‘entreprise d’une demande globale suffisante (demandes intérieure et externe), la reprise de l’investissement se fait toujours attendre. Décidément, nos dirigeants politiques libéraux ne cesseront jamais de feindre d’omettre que le profit est une condition nécessaire mais non suffisante à l’investissement !

Le choc de compétitivité version François Hollande n’a donc pas permis d’améliorer la compétitivité de l’économie française. Cruel constat pour un chef de l’État qui a fait de celle-ci, dès son arrivée à l’Élysée, son mantra principal, à l‘unisson avec les voix des sirènes du Mouvement des entreprises de France (Medef) ! Concernant la compétitivité prix, les entreprises ont préféré de toute évidence améliorer avant tout leurs marges plutôt que baisser leurs prix, et lorsque la stratégie de la diminution des prix a été adoptée pour certaines, la course généralisée au moins-disant salarial en Europe a fait le reste. Quant à la compétitivité qualité, on voit mal comment elle aurait pu se redresser sans reprise de l’investissement productif. Sans compter que, sous la contrainte de l’ajustement budgétaire imposée par le respect des règles stupides du pacte européen de stabilité et de croissance (notamment celle de ramener le déficit public en-deça de la barre des 3 % du PIB), François Hollande est resté dans le sillon tracé par ses prédécesseurs, en renonçant à la mise en œuvre d’une politique industrielle ambitieuse, autre pilier pourtant déterminant de la compétitivité structurelle. Au terme de ce quinquennat, c’est donc bien un zéro pointé pour le Cice et le Pacte de responsabilité du point de vue de la compétitivité, une thématique bien trop complexe par rapport à la question de l’emploi, pour la laisser à la seule expertise limitée des libéraux, enfermés et aveuglés sont-ils  par leur sacro-sainte obsession du coût du travail. Et bien trop dangereuse pour le progrès social et les droits des travailleurs, lorsqu’elle devient pour les décideurs publics l’unique horizon possible de toute une politique économique d'un pays, et donc par la même une source terrible d'aveuglement et l'alibi des vents mauvais d'une régression sociale programmée !  

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(1) « La compétitivité des pays », Flora Bellone et Raphaël Chiappini, La Découverte. 
(2) Lire notamment sur le sujet :
« Le quinquennat de François Hollande : enlisement ou rétablissement ? », OFCE, Blog de l’OFCE, policy brief 2, 5 septembre 2016.
« Éléments de macroéconomie élémentaire pour le président Hollande et ses conseillers… », Yves Besançon,  26 octobre 2016, Blog sur Médiapart.

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