La famille des cinq crises du modèle libéral-productiviste (suite : III/IV)

La crise structurelle que traverse le modèle libéral-productiviste est globale. Les grandes fissures n’apparaissent pas seulement au niveau de son infrastructure économique mais également, et de façon liée, dans la sphère de sa superstructure politico-médiatique. Analyse de la crise des institutions politiques.

Il s'agit de la troisième partie d'une analyse consacrée aux grandes crises qui animent l'édifice libéral-productiviste depuis plus de quarante ans dans les pays riches. La première partie avait permis de mettre en lumière l’interaction entre la crise économique et la crise des inégalités (lire ici), tandis que la seconde présentait la crise écologique (lire ici). 

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Une crise des institutions politiques
Comme lors des plus grands chaos économiques de l‘histoire, à l’image de celui des années trente, il ne pouvait pas en être autrement qu’une grave crise des institutions politiques émerge comme l’aboutissement d’une crise économique et sociale qui n’en finit pas de durer, et pour laquelle il est demandé toujours aux mêmes d’en supporter le lourd fardeau. Cette crise politique, entendue ici comme la déliquescence des fondations de l’édifice démocratique, héritées des grandes révolutions politiques à partir de la fin du XVIIIè siècle et des sursauts démocratiques suite à la Seconde Guerre mondiale (comme en France, la mise en œuvre, à la Libération, du programme du Conseil national de la résistance), est le résultat de la démission des partis dits sociaux-démocrates face à leur responsabilité historique à porter un projet de société progressiste et alternatif au modèle libéral-productiviste. C‘est cette responsabilité qui en faisait, auprès de leur électorat traditionnel, de par l’histoire des luttes et des conquêtes sociales au cours des deux derniers siècles, les légitimes partis défenseurs du progrès social, face à des partis politiques libéraux défendant, eux, les seuls intérêts des forces du grand capital, même si ces derniers, bien évidemment, ont toujours été dans le mensonge à prétendre porter l’intérêt général, afin de séduire une fraction suffisante de l’électorat populaire pour s’accaparer le pouvoir. Et, pire, une démission de la part de ces partis jamais assumée, à en juger par le grand écart systématique, depuis plus de trente ans, entre un discours contestataire social-démocrate dans l’opposition et une gestion néolibérale régressive au pouvoir. En France, même après avoir soutenu dans sa plus grande majorité les choix libéraux de la présidence de François Hollande, et en dépit de sa débâcle cinglante lors des dernières élections présidentielles et législatives, le Parti socialiste semble d’ailleurs toujours incapable de faire son examen de conscience, entendons par là de reconnaître son inféodation volontaire à l’ordre néolibéral - en marche dès 1982, avec le « tournant de la rigueur » sous le premier septennat de François Mitterrand - que lui reproche légitimement son électorat traditionnel. Un parti « socialiste » qui se paye même le luxe de critiquer les choix libéraux d’Emmanuel Macron……et de continuer à s’appeler « socialiste ».

Dans ces conditions, c’est l’immense majorité des électeurs traditionnels de ces partis sociaux-démocrates qui se sont sentis trahis, et qui ont été aspirés par les forces populistes, ce qui nous amène à l’un des symptômes le plus évident et dangereux de la crise de nos démocraties, la montée préoccupante des populismes en Europe et aux États-Unis. Elle est maintenant perceptible partout en Europe, y compris dans les pays scandinaves, à travers la progression des partis d’extrême droite et de la droite dure à l’image, bien sûr, en France, de l’ascension du Front national ou, plus récemment, à l’occasion des élections législatives d’octobre 2017 en Allemagne, en Autriche et en République tchèque. Outre-atlantique, elle a été consacrée par la victoire de Donald Trump à la dernière élection présidentielle américaine en 2016. Des deux côtés de l’Atlantique, le populisme séduit par son discours simpliste et nationaliste, anti-système et anti-immigrés, auprès d’une fraction de plus en plus large des victimes de la mondialisation néolibérale, ceux-là mêmes que les dirigeants politiques de ces quatre dernières décennies ont décidé de sacrifier sur l’autel des intérêts des firmes transnationales (FTN), dont la stratégie première a consisté à mettre en concurrence, à l’échelle globale, les travailleurs peu qualifiés, dans le cadre du libre-échange et de la décomposition internationale des chaînes de valeur ajoutée,….. ……pour satisfaire les exigences de plus en plus gourmandes de leurs actionnaires en matière de distribution de dividendes. 

Dans ce contexte, dans les pays riches, la progression des inégalités entre travailleurs qualifiés et peu qualifiés était inéluctable, ainsi que la tentation permanente des gouvernants de remettre en question les acquis sociaux, sur fond de dumping social et fiscal tous azimuts de la part des FTN. Aujourd’hui, le succès d’audience du discours populiste de l’extrême droite ou de la droite extrême (en France, une frange croissante et décomplexée du parti « Les Républicains » courant derrière le Front national….avec ou sans « Sens Commun » ) ne se limite plus, depuis de nombreuses années, aux seules catégories sociales exposées à la pauvreté et à l‘exclusion sociale, mais concerne également les fractions inférieures des classes moyennes, situées tout juste au-dessus des seuils de pauvreté, au sein desquelles, selon les enquêtes d’opinion, un sentiment de déclassement social est en progression rapide. Ainsi, que ce soit par le vote populiste d’un côté ou le comportement abstentionniste de l’autre, deux comportements en progression sensible au sein des « perdants et perdus » de la mondialisation néolibérale, nous avons là deux marqueurs politiques essentiels du délitement du lien social dans nos sociétés d’opulence, et de la fragilisation de la cohésion sociale qui en résulte. Des éléments dangereusement négligés de façon irresponsable en France, depuis quarante ans, par une véritable caste au pouvoir de professionnels de la politique, à la botte des intérêts bien compris de la minorité possédante en portant le projet néolibéral, historiquement et traditionnellement issue des forces de droite et du centre, et à laquelle se sont jointes les forces dites sociales-démocrates en toute bonne haute trahison de leur électorat de base !

Par rapport aux principaux aspects de la crise de nos instituions républicaines, l’arrivée au pouvoir d’Emmanuel Macron et la recomposition du paysage politique qui l’accompagne, ne laissent présager rien de bon pour notre démocratie. D’une part, le nouveau président de la République entend bien préserver les institutions de la Cinquième République, donc s’installer dans l’impasse de la monarchie présidentialiste qui les caractérise et qui en fait un autre aspect important de leur anachronisme par rapport aux principaux défis actuels économiques, sociaux et écologiques et aux nouvelles aspirations citoyennes en faveur des formes de démocratie directe et participative. Par ailleurs, il n’aura sûrement échappé à aucun observateur avisé de la vie politique française, qu’Emmanuel Macron et son petit cercle étroit de fidèles collaborateurs n’ont nulle intention d’arrêter la vie politique en 2022. Bref, une nouvelle caste politique se dessine à l‘horizon, la caste de la « macronie », qui s’apprête à remplacer tout simplement l’ancienne caste de politiciens carriéristes et arrivistes, mais une caste pas si nouvelle que cela, si l’on en juge par le recyclage de bon nombre des vieilles figures et/ou des secondes mains du Parti socialiste dans le nouveau parti politique « La République en marche » (LREM) de la majorité présidentielle,….à commencer par son futur Délégué général, l’actuel porte-parole du gouvernement et ex-socialiste Christophe Castaner, qui sera très probablement choisi par le fait du prince Macron, monarchie présidentielle oblige ! De ce point de vue là, la véritable crise de défiance des Français vis-à-vis de la classe politique ne risque pas de s’arranger, lorsqu’ils vont commencer à déchanter, en réalisant du caractère en « trompe-l'œil » de l’apparent renouvellement de la classe politique dont le « macronisme » se revendique être porteur, en mettant habilement en avant de nouvelles figures issues de la société civile.  

D’autre part, les premiers pas d’Emmanuel Macron à l’Élysée confirment bien ce que l’on attendait de lui, conformément à ses engagements de campagne, à savoir la mise en œuvre d’une réelle politique économique de droite qui entend, dans la continuité de ses prédécesseurs, et avec un zèle renouvelé, préserver les plus riches du poids des ajustements lié au fardeau de la crise en faisant, dès le début de sa mandature, de la redistribution inversée [1]. Le risque est donc grand d’aggraver à nouveau les fractures sociales et territoriales, pourtant terrain privilégié de l’extrême droite pour prospérer. A défaut d’une union des forces politiques de gauche qui pourraient alors parvenir à reconquérir un électorat populaire qui s’est perdu dans le vote Front national (FN) ou l’abstention, le péril FN risque donc bien de se réinviter encore plus fort aux prochaines élections présidentielles de 2022. Enfin, ce n’est pas la grande supercherie du prétendu positionnement politique « et de droite et de gauche », revendiqué par LREM, qui va aider à améliorer la lisibilité et la transparence dont a besoin le paysage politique français pour favoriser des choix éclairés et cohérents des électeurs. Une démocratie représentative est aussi gravement en péril lorsque les partis politiques dissimulent leur vraie identité, trompant ainsi sciemment le corps électoral, comme s’évertue à le faire LREM, qui n’est rien d’autre qu’un parti de « et de droite et de droite », s’ajoutant en cela aux autres formations politiques de droite (LR, UDI, Modem… et PS) qui, toutes, elles aussi, trichent par rapport aux intérêts qu’elles prétendent défendre.

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[1] Voir les calculs et analyse de l‘Ofce et d’Oxfam France en la matière, sur le risque important d’effets anti-redistributifs des premières grandes mesures fiscales et budgétaires adoptées par la nouvelle majorité au pouvoir :
https://www.oxfamfrance.org/actualites/justice-fiscale/precisions-sur-methodologie-rapport-reforme-fiscale-pauvres-en-paient

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