Baccalauréat 2021 : un « très problématique » sujet sur le chômage...

Lorsqu'un sujet de baccalauréat, portant sur les politiques de lutte contre le chômage, est instrumentalisé par un pouvoir politique tout acquis aux intérêts du grand patronat... Décryptage et déconstruction d'une rhétorique propagandiste qui ne dit pas son nom, imposée à des candidats bacheliers pris en otage, le temps d'une épreuve, par l'hégémonisme de l'idéologie néolibérale.

Les offensives idéologiques belliqueuses des tenants de l’économie néolibérale contre l’enseignement des sciences économiques et sociales (SES) au lycée auront été d’une violence et d’un cynisme inouïs durant la mandature d’Emmanuel Macron. Après avoir tenu la plume des économistes mainstream ayant participé à la rédaction des nouveaux programmes de SES issus de la réforme des lycées de 2019, avec la bénédiction du ministre de l’Éducation nationale Jean-Michel Blanquer, voilà maintenant que le grand patronat s‘invite aussi à la table d’élaboration des sujets de baccalauréat de la spécialité des SES (1). C’est tout du moins ce que les professeurs de SES ont pu entrevoir, non sans grande stupéfaction, lors de la session de juin dernier inauguratrice du nouveau baccalauréat général, à l’occasion de laquelle il a été proposé aux candidats libres l’exercice analytique suivant (2) : « À l’aide de vos connaissances et du dossier documentaire, vous montrerez que des politiques de flexibilisation du marché du travail permettent de lutter contre le chômage structurel. »

Si notre ministre de l’Éducation nationale avait officiellement passé commande au Mouvement des entreprises de France (Medef) pour confectionner un sujet concernant les politiques de lutte contre le chômage (la troisième question du nouveau programme de terminale de l’enseignement des SES), nous n’aurions probablement pas eu meilleur exemple d’un sujet de type endoctrinement, associant manipulation idéologique et malhonnêteté intellectuelle, tant dans la formulation même de l’énoncé du sujet que dans le choix des trois documents l’accompagnant, dont nous montrerons par la suite qu’ils relèvent eux aussi du registre idéologique et non de celui de l’outil documentaire, qui doit normalement aider et stimuler l'esprit critique de l'élève. Le fait qu’un tel sujet puisse être proposé pour des épreuves du baccalauréat porte atteinte à la neutralité axiologique de l’enseignement des SES, et constitue une grave dérive pour l’éducation nationale. Pour les SES, de manière générale, mais aussi de façon détaillée comme on le verra ultérieurement, ce sujet est aux antipodes de l’état d’esprit même de la discipline. Non qu’il ne faille proposer des sujets portant sur les politiques de flexibilisation du marché du travail en tant qu’instrument - parmi d’autres - de lutte contre le chômage, mais dans le cas d’une question aussi controversée comme celle-ci, appelant à mobiliser arguments théoriques et empiriques opposés, la démarche pluraliste et scientifique des SES imposait de proposer aux candidats une dissertation avec un énoncé de sujet de type débat-discussion, en commençant par exemple par la locution « Dans quelle mesure…. »,  au lieu d’un sujet sous forme analytique, comme c’est le cas ici, en demandant au candidat de démontrer une affirmation postulée comme vraie, sans envisager ses limites. Et ici, le recours au registre de la propagande néolibérale, dans lequel s‘inscrit le sujet, est d’autant plus sidérant que la liste des arguments théoriques et statistiquement établis en défaveur des politiques de déréglementation du marché du travail est pourtant longue, et que le concept de  « chômage structurel » dont il est question prête fort à discussion, comme on le verra par la suite. Mais, il n’y a pas que la discipline des SES et ses professeurs à qui on vient faire, là, un nouveau pied de nez. C’est aussi toute l’institution éducative qui est méprisée, une nouvelle fois (!), par un pouvoir politique qui n’hésite plus à instrumentaliser les enseignements scolaires pour légitimer sa politique nationale et les choix idéologiques qui la sous-tendent, en l’occurrence, ici, sa politique économique néolibérale. 

Qu’attendaient au juste des candidats les concepteurs de ce sujet, qui inaugure donc une nouvelle catégorie de sujets en SES avec la réforme Blanquer du baccalauréat, à savoir des sujets de type propagande gouvernementale ? Tout d’abord, il est attendu du candidat qu’il sache rattacher le sujet, à partir de ses connaissances de cours, au cadre bien étroit de l’analyse libérale du marché du travail, qu’il lui faudra donc d’emblée, ici, supposer d’une pertinence universelle et incontestable. Ce qui, déjà, a dû sérieusement dérouter le candidat bachelier qui, pour se préparer à son épreuve, a aussi étudié les nombreuses limites de l’approche libérale en la matière, même si, malheureusement, les nouveaux programmes laissent sciemment trop peu de place à ce regard critique (et pour cause !...). On rappelle, ici, les grandes lignes du modèle libéral que devaient se remémorer les candidats pour bien aborder le sujet. D’une part, les économistes libéraux partent du modèle de base néoclassique d’analyse du marché du travail pour justifier le rôle fondamental de la flexibilité du salaire réel, permettant d’assurer l’équilibre entre l’offre et la demande de travail sur ce marché, d‘où, en théorie, l‘absence de chômage si le marché de l’emploi fonctionne selon les conditions de la concurrence pure et parfaite (entendons un marché du travail fonctionnant dans des conditions proches de celles du XIXè siècle (!), sans droit du travail ni syndicats, sous les fusils de l’armée, etc.…, ce dont se garde bien de préciser le programme officiel, cela va de soi !!). D’autre part, il existerait dans le chômage observé une composante structurelle - le chômage structurel dont il est fait mention dans l’énoncé du sujet -, qui s’installerait durablement à long terme dans l’économie et résulterait de dysfonctionnements dans les structures de l’économie nationale. Si les libéraux consentent que le chômage conjoncturel, un chômage de court terme lié à une insuffisance du rythme de la croissance économique, peut se combattre au moyen de politiques économiques conjoncturelles expansionnistes d‘inspiration keynésienne, en revanche, ils considèrent que la seule façon de venir à bout du chômage structurel - donc incompressible autrement -, est de mettre en œuvre des réformes structurelles, en particulier celles censées corriger ce qu’ils nomment les imperfections des institutions encadrant le marché du travail (l’existence d’un salaire minimum, d'une législation sur la protection de l’emploi trop importante et rigide, d'un système d’indemnisation du chômage trop généreux, etc.). Ces dernières empêcheraient les mécanismes auto-régulateurs du marché de fonctionner convenablement, et seraient également en partie responsables d’un coût du travail excessif. Enfin, dans ce corpus néoclassique théorique et idéologique désespéramment a-historique et a-sociologique, faisant référence à une économie totalement désencastrée de la société, les politiques de flexibilisation du marché du travail, toujours selon les économistes libéraux, seraient donc efficaces pour combattre le chômage structurel, en particulier en s’attaquant frontalement aux rigidités institutionnelles caractérisant le marché du travail, notamment en favorisant la flexibilité des entreprises, elle-même définie comme l’ensemble des moyens dont ces dernières disposent  pour s’adapter aux variations conjoncturelles de leur production et améliorer leur compétitivité. Alléluia !…

Compte tenu de la formulation du sujet,  il est donc demandé au candidat de ne surtout pas questionner l’argumentation théorique précédente, érigée, le temps de l'épreuve, comme un dogme inébranlable. En particulier, les candidats doivent faire comme si la notion de « chômage structurel » était sur les plans théorique et empirique solidement établie, alors qu’au contraire, sa pertinence s’en trouve fortement discutée au sein des économistes (3). Notamment, la variabilité dans le temps du niveau du taux de chômage structurel, telle qu'elle ressort des travaux empiriques, interroge grandement quant à la nature même du concept, car si le chômage structurel varie lui-même avec la conjoncture, alors il n’est plus vraiment structurel. De plus, les estimations qui en sont faites sont souvent critiquées, y compris au sein des institutions garantes de l’orthodoxie néolibérale (4). D’ailleurs, dans le dossier documentaire fourni aux candidats, les concepteurs du sujet ne se sont guère risqués à donner un document statistique sur ce chômage structurel, alors que c’est bien de celui-ci dont il est question dans le sujet. Est-on alors vraiment dans une démarche didactique et scientifique en sciences sociales, lorsqu’on demande aux candidats de construire une argumentation démonstrative, sans qu’ils puissent s’appuyer sur un document statistique la fondant empiriquement, au moins partiellement, grâce à une référence aux résultats des travaux de recherche disponibles ? Poser la question, c’est y répondre. Or, c’est précisément toute la démarche inverse à laquelle les professeurs de SES tentent d’initier leurs élèves au cours de l’année !      

Comme le précise le sujet, le candidat doit aussi exploiter le dossier documentaire fourni pour étayer l’argumentation du plaidoyer en faveur des politiques de flexibilisation du marché du travail, qu‘on attend de lui. A ce stade de la découverte du sujet, on pouvait quand même espérer que les concepteurs du sujet aient au moins fait l’effort - et l’honnêteté intellectuelle ! - de proposer des documents de bonne qualité apportant une validation empirique satisfaisante, au moins sur certains éléments de la flexibilité du marché de l’emploi faisant consensus comme, par exemple, les facilités juridiques accrues accordées aux entreprises pour le recours au chômage partiel (surtout en période de crise sanitaire !), ou encore, les incitations à développer leurs efforts de formation dans le cadre de la flexibilité qualitative du travail. Espoir vain, les trois documents confirment, et cette fois-ci d’une façon grossière voire caricaturale, tout le parti pris idéologique ayant présidé à l’élaboration du sujet.  Le premier document est un graphique croisant, pour l’année 2018, un indicateur quantitatif synthétique du degré de rigidité de la législation du travail - calculé par l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) - et le taux de chômage dans les pays de l‘OCDE (voir ci-contre).

correlation-rigiditelpe-txcho-sujetbac2021
L’intention des concepteurs du sujet est claire : il s’agit d’amener le candidat à lui faire dire, au vu de ce graphique, qu’il serait établi empiriquement, que plus un pays a une législation sur la protection de l’emploi (LPE) importante et rigide, plus son taux de chômage est élevé, et inversement. Ainsi, de ce point de vue, on peut, par exemple, opposer la situation de la Nouvelle-Zélande, caractérisée par un marché du travail flexible et un faible taux de chômage, à la France, présentant la configuration inverse. Bref, en termes savants, le candidat devait déduire qu’il y aurait une corrélation positive dans les pays de l‘OCDE - ici « discrètement » suggérée par les concepteurs du sujet par le tracé de la droite de régression linéaire à pente légèrement positive - entre rigidité du marché du travail et chômage, ce qui tendrait à prouver que la rigidité de la législation protectrice de l’emploi serait un facteur de chômage, et légitimerait ainsi les politiques de flexibilisation du marché de l’emploi dans la lutte contre le chômage. CQFD (!), s‘exclament alors en chœur les défenseurs de la déréglementation du marché du travail...

Or, l’interprétation précédente du graphique, qu'attendent des candidats les concepteurs du sujet, est ni plus ni moins fausse ! Faisons-en maintenant la démonstration. Tout d’abord, comme les professeurs de SES s’évertuent à l’expliquer tout au long de l’année à leurs élèves,  il ne faut pas confondre corrélation et causalité. Par ailleurs, une corrélation ne peut être statistiquement établie par la seule observation  d’une droite de régression, encore moins lorsque cette droite résume fort mal le nuage de points du graphique, comme c’est le cas ici, où elle apparaît comme un pur artefact statistique. Ainsi, le candidat pourrait très justement utiliser ce même graphique pour dire qu’il n’y a pas, a priori et en première analyse, de corrélation entre flexibilisation du marché du travail et chômage, tellement la droite de régression fournit un très mauvais résumé de l’ensemble des points. Et, il serait même judicieux qu’il illustre son propos, par exemple, en comparant la France et l’Allemagne, deux pays ayant un indice de rigidité de la LPE quasiment identique de 2,8 en 2018, tandis que la France enregistre un taux de chômage au sens du Bureau international du travail trois fois plus important que celui de l’Allemagne (5). Mais, ce n’est pas cela qu’attendent les concepteurs du sujet, car ce document est là pour être utilisé en faveur des politiques de déréglementation comme arme contre le chômage, et surtout de la flexibilité du travail quantitative externe dont il est essentiellement question, ici, avec l’indice de rigidité de la législation calculé par l’OCDE. Et pourtant, la déduction d’absence de corrélation à partir de ce graphique, par la simple observation descriptive de première analyse - en n’étant pas dupe de l’artefact statistique utilisé sciemment par les concepteurs du sujet pour faire dire une ineptie au candidat - , est bien la bonne déduction à faire, car elle correspond à la conclusion à laquelle parviennent tous les travaux empiriques réalisés sur le sujet au cours de ces deux dernières décennies, à savoir qu’il n’y a pas de corrélation (a fortiori de causalité) établie statistiquement entre flexibilité du marché du travail et chômage, n‘en déplaise aux tenants de la thèse de la rigidité de la législation du travail (6) ! En conclusion, ce premier document aurait pu éventuellement trouver sa place dans un sujet ouvert sur la question de l’efficacité supposée par les libéraux des politiques de déréglementation du marché du travail, mais à des fins d’utilisation par les candidats d’argumentation en défaveur de ces recettes libérales. On mesure, là, toute la différence entre ce que devrait être un sujet de baccalauréat et un tract de propagande de l’idéologie libérale !      

L’exercice de manipulation et de propagande se poursuit en montant en gamme avec le deuxième document fourni, un extrait d’un ABC de l’économie, publié par le Fonds monétaire international (FMI) et rédigé par deux de ses économistes, visiblement pas dès plus au fait sur les débats et l’actualité autour du salaire minimum (7). A l’aide de ce deuxième document, les concepteurs du sujet attendent alors des candidats qu’ils récitent sans aucun esprit critique le mantra préféré du Medef, celui qui est chanté en duo par les économistes rédacteurs de cet ABC, à savoir « Si celui-ci [NDLR : le salaire minimum] est établi à un niveau trop élevé, il peut être à l’origine de nombreuses pertes d’emploi et avoir ainsi des répercussions néfastes sur les équilibres économiques.» Et qu’ils en tirent la conclusion, toujours sans aucun recul, comme les auteurs du texte les y invitent, qu’il serait souhaitable, sinon d’abandonner le mode universel du salaire minimum pour l’ensemble de l’économie, afin de lui préférer un mode catégoriel (avec donc différents niveaux de salaire minimum en fonction des différentes activités et catégories de travailleurs), du moins de revoir ses modalités de fixation pour ne plus les confier à des responsables politiques, mais à des « experts indépendants » (8). Là encore, on veut faire des candidats de simples perroquets de propositions tenues pour vraies par ceux qui les postulent, alors que ces propositions sont sinon fausses du moins fortement controversées. En l’occurrence, contrairement à ce qui est avancé par les deux économistes du FMI, il n’y a pas consensus, à partir des travaux de recherche, sur l’hypothèse fantasmée par les économistes néoclassiques d’un effet négatif sur l’emploi du salaire minimum, loin s‘en faut (9) ! On rappelle que cette hypothèse provient du modèle de base néoclassique : si le salaire minimum est fixé à un niveau supérieur au salaire d’équilibre, alors il bloque le processus d’ajustement à la baisse des salaires, pourtant nécessaire, selon les économistes néoclassiques, à la convergence vers la situation d’équilibre où le chômage a disparu. Le salaire minimum est donc envisagé, dans cette analyse, comme un facteur de rigidité institutionnelle source de chômage, les entreprises ne pouvant pas embaucher les travailleurs - donc les moins qualifiés - ayant une productivité du travail inférieure à ce salaire minimum.

Ainsi, là encore, avec ce deuxième document, les candidats doivent adopter une démarche unilatérale contraire à celle pluraliste adoptée par les SES. De contredire ou simplement questionner l’approche néoclassique sur la question du salaire minimum leur serait reproché comme un hors-sujet. Or, les élèves de terminale ont aussi appris que cette approche a été fondamentalement remise en cause par la Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie (1936) de John Maynard Keynes, pour qui le chômage est involontaire et résulte d’une insuffisance de la demande anticipée par les chefs d’entreprise, ces derniers déterminant le niveau de l’emploi en fonction de leur niveau de production mis en œuvre. Selon l’approche macroéconomique keynésienne, comme la demande dépend des revenus, en soutenant la consommation et donc les carnets de commande des entreprises, le salaire minimum peut aussi être envisagé comme contribuant positivement à l’emploi. Sans compter qu’une hausse du salaire minimum favorise aussi la productivité des travailleurs, et donc par là même la profitabilité et l’investissement des entreprises, ce qui renforce la demande, et donc l’emploi, etc. Quant aux aspects empiriques de la controverse, ils semblent plutôt faire pencher la balance du côté de l‘approche keynésienne, n’en déplaise aux préjugés et partis pris des concepteurs du sujet et des économistes du FMI dans le document proposé. En particulier, certains pays avancés à économie de marché ont commencé à déchanter par rapport aux effets d’une surenchère dans la flexibilisation du marché du travail au nom de la compétitivité, en termes d’aggravation des inégalités et de paupérisation laborieuse, considérant qu’ils sont susceptibles de peser négativement sur la croissance économique et d’affecter dangereusement la cohésion sociale, ce qui les a amènes justement à instaurer un salaire minimum, à l’instar de l‘Allemagne en 2015. Mais de tout cela, qui n‘arrange pas vraiment les affaires de la propagande du grand patronat - et des concepteurs du sujet -, les candidats devaient donc en faire totale abstraction dans leur réflexion, pour se contenter de réciter le catéchisme néolibéral en la matière. C’était le prix à payer pour avoir une bonne note à cette épreuve !    

Le troisième et dernier document, qui devait guider la « réflexion » des candidats, parachève l’entreprise de prosélytisme patronal. En effet, les concepteurs du sujet n’ont pas mieux trouvé que de leur soumettre les résultats d’un sondage commandé en 2015 par le Medef à l’institut OpinionWay, réalisé auprès des chefs d’entreprise, qui devaient répondre à la question suivante : « Quelle est la principale peur, inquiétude ou difficulté lorsque vous envisagez d’embaucher ? » Passons sur les doutes que l’on peut avoir quant à la qualité méthodologique des enquêtes « made in OpinionWay », l‘essentiel de la critique que l’on peut faire du choix de ce document est ailleurs.  Ici, les attentes des concepteurs du sujet sont claires : il s’agit d’amener les candidats à affirmer qu’un coût du travail trop élevé serait un obstacle réel à l’embauche et donc source de chômage, et ce, sur la seule base que ce motif, cité à 22 % par les chefs d’entreprise, apparaît dans leurs déclarations comme le principal frein à l’embauche. Mais depuis quand, en sciences sociales, une opinion,  même dominante voire unanimement partagée, aurait-elle valeur de vérité ? De surcroît, sur une question aussi controversée sur les plans théorique et empirique que celle des effets d‘une variation du coût du travail sur l‘emploi, il fallait oser (10) !…. Comme pour les documents précédents, le candidat bachelier a de quoi être déstabilisé à nouveau par le décalage entre ce qu’il sait de la controverse sur cette question et ce qu’on lui suggère de déduire à partir du document, à savoir que l’abaissement du coût du travail serait favorable à l’emploi. En particulier, sur le plan théorique, le candidat connaît les principales critiques keynésiennes opposables aux politiques visant à abaisser le coût du travail, notamment que le coût du travail ne peut pas être seulement envisagé comme un coût de production pour les entreprises, mais représente aussi un salaire, un salaire direct (le salaire net) et un salaire indirect (les cotisations sociales finançant la protection sociale). En tant que revenu, d’un point de vue macroéconomique, le coût du travail  apparaît donc aussi comme un déterminant essentiel de la consommation des ménages, donc de la demande adressée aux entreprises et, par là même, de la croissance économique et du niveau de l’emploi. Quant au volet empirique, ce même candidat sait aussi que les mesures d’allègement des cotisations sociales patronales pour faire baisser le coût du travail, mises en place de façon récurrente en France depuis 1993 par les gouvernements successifs (dernière mesure en date, sous la mandature d’Emmanuel Macron, la transformation du CICE en diminution pérenne des charges patronales) n’ont pas permis d’enrayer la hausse inexorable du chômage de masse, et que les études empiriques propres à évaluer leurs effets sur l’emploi ne sont pas concluantes quant à une efficacité significative, notamment en raison des effets d’aubaine qu'elles provoquent. Enfin, lorsque cette question est abordée pendant l’année, et que les professeurs de SES restent fidèles à la transversalité de leur enseignement, considérant que l‘économie est encastrée dans la société contrairement à la vision néoclassique, ils invitent fortement leurs élèves à questionner sur les plans sociologique et philosophique les mesures d’abaissement du coût du travail (les incidences négatives sur la protection sociale et donc la cohésion sociale et la démocratie ; la question d’une rémunération décente du travail, etc.). Mais, à nouveau, le candidat bien informé sur la question devait mettre de côté son esprit critique, en se limitant à faire le porte-voix du discours du Medef sur le coût du travail.

On a ainsi pu mesurer toute l’ampleur du biais méthodologique et idéologique du sujet qui a été proposé, en juin dernier, aux candidats bacheliers pour l’enseignement de spécialité des SES. A travers une apologie imposée des politiques de flexibilisation du marché du travail, on n’attendait d’eux qu’un simpliste plaidoyer de l’antienne revendicative du Medef et des vielles recettes de lutte contre le chômage utilisées par les gouvernants néolibéraux ces dernières décennies, en particulier celles d’Emmanuel Macron depuis 2017 (de la réforme du code du travail en 2017 - sur les pas de la loi El Khomri de 2016 - jusqu‘à la récente réforme de l‘indemnisation chômage, en passant par l‘abaissement conséquent des cotisations sociales patronales),.........mais rien d’autre ! Nous voilà donc arrivés, sous les cieux de la mandature d’Emmanuel Macron, aux antipodes de la démarche de l‘enseignement des SES au lycée, dont quelques principes élémentaires nous sont rappelés par le document officiel des programmes des SES en ces termes : « Comme les autres disciplines scientifiques, les sciences économiques et sociales articulent modélisation et investigations empiriques pour rendre compte de façon rigoureuse de la réalité sociale et mettre en question les prénotions. […] Les professeurs insistent sur l’exigence de neutralité axiologique. Les sciences sociales s’appuient sur des faits établis, des argumentations rigoureuses, des théories validées et non pas sur des valeurs. L’objet de l’enseignement des sciences économiques et sociales est le fruit des travaux scientifiques, transposés à l’apprentissage scolaire. Il doit aider les élèves à distinguer les démarches et savoirs scientifiques de ce qui relève de la croyance ou du dogme (…). » Les instances compétentes de validation des sujets et le ministre de l’Éducation nationale ne seraient-ils donc plus au courant de la vocation de l’enseignement des SES au lycée ? 

Quelle tragique dérive de l’institution scolaire inspire donc l’exercice de propagande gouvernementale et patronale auquel les candidats bacheliers ont dû se plier pour obtenir leur précieux sésame ! Le message est on ne peut plus clair, et il n’étonnera personne sous les auspices d’un néolibéralisme monté en puissance avec Emmanuel Macron depuis 2017. L’ambition suprême inavouée des défenseurs d’un néolibéralisme abouti, dans le cadre d’une société tout entière mise au service de l’économie, apparaît ainsi au grand jour :  mettre l’École au service du marché, avec comme mission première de préparer les élèves à devenir de la future chaire à canon pour le marché du travail. D’ailleurs, la nouvelle épreuve du Grand Oral du baccalauréat s’inscrit de façon cohérente avec ce projet idéologique porté par la réforme Blanquer, dans la mesure où elle a pour objet, en final, d’évaluer la capacité des élèves à savoir se vendre ! Le lycée comme antichambre du marché, nous y sommes ! Et, dans le cadre de cette mission, l’École ne doit surtout pas former des citoyens trop éclairés dotés d‘un esprit critique - tout du moins pour l’immense majorité d’entre eux à qui l’ordre néolibéral assigne, dès la naissance, le destin de mouton discipliné, exploité et dominé -, car ils risqueraient alors de devenir des insoumis et des révoltés face à la tyrannie du marché, qu’exerce la minorité possédante à la faveur de l’inégalité des chances à la naissance face à la réussite scolaire et sous les fausses apparences de la démocratie. Par ailleurs, bien évidemment, dans cette dynamique néolibérale, l’École devient plus que jamais un rouage essentiel de la reproduction sociale, en n’étant plus « la main invisible de la classe dominante », selon la métaphore de Pierre Bourdieu,  mais sa « main visible »........et décomplexée, comme celle qui s’est imposée à la table de la confection et validation de ce sujet de baccalauréat sur les politiques de lutte contre le chômage. 

Ayant fait plusieurs fois mention du travail critique de Michel Husson sur les faux-semblants théoriques et empiriques des productions de l‘orthodoxie néoclassique concernant la question de la flexibilisation du marché du travail, cette analyse ne pouvait donc pas s’achever dans son propos final, sans saluer l’œuvre remarquable accomplie par ce brillant économiste et pédagogue, qui nous a quittés le 18 juillet. En lien avec tout ce qui précède, rappelons-nous ce qu’il écrivait en 2003 sur les « casseurs de l‘État social », qui sont aussi les mêmes qui marchandisent l’École et la détournent sciemment de sa vraie fonction première d’émancipation des consciences (11) : « Partout dans le monde avance une offensive néo-libérale qui remet en cause les acquis de l’État social au nom de la modernité mondialisée. Bien loin de subir passivement ce processus, l’État se fait antisocial pour en devenir l’agent conscient en s’immolant sur le temple de la marchandise », (Les casseurs de l’État social, p.72, 2003).  

 

*****

(1) Les attaques du grand patronat contre l’enseignement des SES au lycée, qu’il a toujours considéré comme trop « marxisant » et éloigné de la vie de l’entreprise, commencent en fait avec les réformes Châtel de 2010 sous la présidence de Nicolas Sarkozy. La réforme Blanquer enfonce un peu plus le clou,... en faisant subir aux programmes de l’enseignement des SES un appauvrissement considérable, notamment en donnant une place exagérée au prisme de l’individualisme méthodologique, tant en économie (renforcement important de la microéconomie au détriment de la macroéconomie réduite comme peau de chagrin) qu’en sociologie (rétrécissement de la place des approches holistiques), et en réduisant le champ d’exercice de l’esprit critique de l’élève. 
A titre illustratif du rouleau compresseur de la refonte idéologique des programmes en SES par la réforme Blanquer : 
Yves Besançon, « Lorsque la « compétitivité de la France » s’invite au  baccalauréat macronisé 2021 ! », novembre 2020, blog Mediapart. 
Lien Internet : (Ici) :  https://blogs.mediapart.fr/yves-besancon/blog/051120/lorsque-la-competitivite-de-la-france-s-invite-au-baccalaureat-macronise-2021

(2) Il s’agit de la troisième partie de l’épreuve dite composée de l‘enseignement de spécialité des SES. Le candidat a le choix entre l’épreuve de la dissertation et l’épreuve composée, qui se décompose elle-même en trois parties, dont la troisième partie consacrée à cet exercice analytique et intitulée « Raisonnement s’appuyant sur un dossier documentaire ». On trouvera l’intégralité des sujets proposés aux candidats libres pour cette session de juin 2021 grâce au lien suivant (pour retrouver ledit exercice proposé, se reporter à la troisième partie du sujet A) : (Ici) :
https://www.sujetdebac.fr/annales-pdf/2021/spe-sciences-eco-sociales-2021-metro-cand-libre-1-sujet-officiel.pdf

(3) On a déjà donné une définition du chômage structurel. Ajoutons que l’on doit la paternité de ce concept aux économistes Milton Friedman et Edmund Phelps à la fin des années 1960, introduit sous le vocable de « chômage naturel », en réponse à la célèbre courbe de Phillips, établissant un arbitrage entre taux de chômage et taux d’inflation, construite sur la base d’une liaison négative entre le taux de chômage et le taux de variation des salaires (la croissance des salaires étant d'autant plus faible que le taux de chômage est élevé, en raison d'un pouvoir de négociation des salariés déclinant avec l'importance du chômage). Le taux de chômage structurel est estimé à partir d’une autre notion sinon équivalente du moins proche, le taux de chômage n'accélérant pas l’inflation ou le Nairu (en anglais : non-accelerating inflation rate of unemployment, d’où l’acronyme NAIRU).

Concernant les grandes ambiguïtés définitionnelles de ce concept de chômage structurel, se reporter notamment à l’article de Hugues Puel « Le chômage structurel : un concept au destin problématique », dans la revue Travail et Emploi du ministère du Travail, n°100, octobre 2004.  
Lien Internet (Ici) : https://travail-emploi.gouv.fr/publications/Revue_Travail-et-Emploi/pdf/100_3020.pdf

(4) Voir par exemple les nombreuses critiques de l’estimation du taux de chômage structurel français qu’avait faite, en 2018, la Commission européenne, le situant au niveau élevé de 9,1 % contre 3,6 % seulement outre-Rhin, tandis que les économistes de l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE) le voient plutôt entre 6,5 et 7 %. Emmanuel Macron n’hésitait pas, avant la crise Covid-19, à se référer à ce niveau de taux de chômage structurel élevé de 9 % pour l‘économie française, pour réaffirmer son objectif d’atteindre un taux de chômage de 7 % d’ici la fin de son mandat,……grâce, bien évidemment, à des réformes structurelles de flexibilisation du marché du travail, considérées comme indispensables !    
 
(5) Ce premier travail d’observation qu’un élève de terminale est censé être capable de faire, l’amenant donc, ici, contrairement aux attentes des concepteurs du sujet, à conclure sinon à une absence de corrélation  du moins une corrélation fortement douteuse, doit toujours être suivi  d’une analyse statistique rigoureuse à l’aide de tests statistiques, pour confirmer ou infirmer l’hypothèse de corrélation. Cette seconde étape n’est pas demandé en classe de terminale, mais les concepteurs du sujet auraient dû, eux, dans un souci de véracité scientifique élémentaire, veiller à ce qu'elle fonde bien la corrélation supposée et « chuchotée » à l‘oreille des candidats par le tracé de la droite de régression. Or, les résultats de cette seconde phase méthodologique sont sans appel quant à l’absence de significativité du modèle linéaire suggéré par le graphique, comme le laissait fortement présager le fait que la droite de régression offre un très mauvais résumé du nuage de points. Ainsi, avec les données du graphique, on obtient un coefficient de détermination (le carré du coefficient de corrélation linaire) ridiculement presque nul, et l’application du test de Fisher-Snedecor aux seuils respectifs de 1 % et 5 % aboutit à rejeter sans aucune ambiguïté l’hypothèse de corrélation.     
         
(6) Apparemment, c’est à croire que les concepteurs de ce sujet vivent depuis plus d’une quinzaine d’années dans une autre galaxie que la nôtre, si l’on en juge par leur tentative, ici, de légitimer le discours patronal poussiéreux tenu par  l’OCDE dans les années 1990, qui faisait des rigidités liées à la protection de l’emploi une cause de la faible croissance de l’emploi et du chômage. Or, même l’OCDE a infléchi durablement sa position sur le sujet à partir du milieu des années 2000. Ainsi, en 2004, dans un bilan de sa stratégie pour l’emploi, ses économistes concédaient que « L’effet net de la législation protectrice de l’emploi sur le chômage est par conséquent ambigu (...). Les nombreuses évaluations auxquelles cette question a donné lieu conduisent à des résultats mitigés, parfois contradictoires et dont la robustesse n’est pas toujours assurée. »
Quant aux travaux empiriques sur la question au cours des deux dernières décennies, aucun d’entre eux n’a pu démontrer une quelconque corrélation significative entre protection de l’emploi et chômage. On a même des travaux qui aboutissent à un coefficient de corrélation linéaire négatif pour certains pays de l’OCDE (avec les données de l’OCDE sur la période de 2000 à 2013, par exemple, pour la France, on arrive ainsi à un coefficient de - 0,53, lorsqu’on étudie la corrélation entre la rigidité de la législation du travail et le chômage). Pour un passage en revue des travaux empiriques sur la question, on pourra consulter précieusement, en particulier, les trois références suivantes :
- Philipp Heimberger, « Does Employment Protection Affect Unemployment ? A Meta-analysis », Working Paper 176, WIIW, février 2020. Lien Internet (Ici) : https://wiiw.ac.at/does-employment-protection-affect-unemployment-a-meta-analysis-dlp-5225.pdf 
- Michel Husson, « Les multiples empreintes de la crise en Europe », dossier « Des réformes du marché du travail pour quelles performances ? » Chronique internationale de l’IRES, n° 155, septembre 2016, IRES. Se reporter à l’annexe de l’article à partir de la page 185, à partir du lien Internet suivant : (Ici) :  http://hussonet.free.fr/mhchro155.pdf 
- Manon Domingues Dos Santos, « Protection de l’emploi, emploi et chômage », Focus, n° 003-2015, Conseil d’analyse économique. Lien Internet : (Ici) : https://www.cae-eco.fr/staticfiles/pdf/cae-focus03.pdf

(7) Lien Internet pour accéder à l’intégralité de l’ABC de l’économie sur le salaire minimum du FMI : (Ici) :
https://www.imf.org/external/pubs/ft/fandd/fre/2019/03/pdf/does-a-minimum-wage-help-workers-basics.pdf

(8) Position exprimée par les deux économistes du FMI dans le dernier paragraphe de l’ABC de l’économie sur le salaire minimum.   

(9) Lire sur le sujet :
Michel Husson, « Salaire minimum et emploi : histoire d’un débat », La Revue de l’IRES, 2020/1, n°100, IRES.
Lien Internet : (Ici) : https://www.cairn.info/revue-de-l-ires-2020-1-page-15.htm

(10) Se référer sur le sujet, en particulier, à l’ouvrage suivant : 
Michel Husson, Créer des emplois en baissant les salaires ? Une histoire de chiffres, Éditions du Croquant, 2015.

On peut aussi retrouver en ligne cet ouvrage de Michel Husson, via le lien Internet suivant : (Ici) : http://digamo.free.fr/ouvli.htm

(11) On pourra en particulier consulter le site de Michel Husson pour accéder à une partie de ses travaux et réflexions : (Ici) :   http://hussonet.free.fr/index.htm   

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.