Si la nette victoire d’Emmanuel Macron à la présidentielle, élu avec 66 % des suffrages exprimés, a permis  de faire barrage à Marine Le Pen, pour le plus grand soulagement du peu que nous avons de démocratique dans le fonctionnement de nos institutions poussiéreuses et agonisantes d‘un pouvoir monarchique d‘un autre temps, le péril de l’extrême droite n’est pas pour autant écarté, loin s’en faut. D’autant que la candidate frontiste a quand même réalisé un résultat historique en recueillant, lors du second tour, près de onze millions de voix, soit trois millions de plus par rapport au premier tour, et près de deux fois plus par rapport au score, en 2002, de son père Jean-Marie Le Pen face à Jacques Chirac.

Les causes profondes de la dynamique du vote frontiste ont été cernées déjà depuis longtemps. La prolifération de la lèpre lepéniste et ses forces les plus vives trouvent leur origine, depuis le milieu des années 70, dans le développement du chômage de masse (un taux de chômage de près de 10 % aujourd’hui, contre 3 % au milieu des années 70) et la précarisation de l’emploi (entre 1975 et 2010, le niveau des emplois en CDI à temps plein est resté inchangé, alors même que celui des formes particulières d’emploi - CDD, intérim, travail temps partiel, etc. - a quintuplé !), ainsi que dans l’aggravation des inégalités - même si celles-ci s’intensifient dans une moindre mesure par rapport aux pays anglo-saxons - et l’accentuation des fractures territoriales (pas seulement au niveau des régions mais également au sein des grandes métropoles). Ces évolutions post-Trente Glorieuses trouvent elles-mêmes leurs origines dans la synchronicité de trois éléments : un ralentissement important de la croissance économique (en moyenne annuelle, un trend de croissance sur la période 1975-2017 divisé plus que par deux par rapport aux Trente Glorieuses), une accélération de la mondialisation à partir du début des années 80 - en particulier financière -, et le triomphe de la contre-offensive libérale face à l‘État-providence qui s’est traduit par la mise en œuvre de politiques économiques néolibérales (mesures de flexibilisation du marché du travail, politique fiscale réduisant la progressivité de notre système de prélèvements obligatoires au profit des revenus aisés, baisse des cotisations sociales patronales sur les bas salaires dans le cadre des politiques de l‘offre, etc.).

Dans un tel contexte de ralentissement durable du rythme de la croissance économique, les thérapies néolibérales n’ont pu provoquer, ces dernières décennies, que hausse tendancielle du chômage et aggravation des multiples inégalités économiques et sociales (en particulier les inégalités de revenu et de patrimoine, les inégalités scolaires et les inégalités territoriales). En effet, au lieu de prendre acte que la décélération du rythme de croissance économique est durable - en raison même d’un ralentissement structurel et historique des gains de productivité du travail dans tous les pays développés -, le néolibéralisme a continué d’entretenir volontairement un double mensonge.  Le premier a été son discours productiviste devenu complètement anachronique, faisant croire que le gâteau des richesses produites pouvait encore croître indéfiniment à des rythmes élevés, et que donc le retour au plein emploi pouvait encore passer par la « magie glorieuse » du chemin d’une croissance forte, occultant ainsi totalement les questions, pourtant devenues centrales, de la répartition des richesses et de l‘insoutenabilité sur le plan écologique d‘un certain type de croissance. Le second a été de présenter la compétitivité-prix de nos entreprises, comme l’aiguillon central de la croissance économique, voire le seul et unique aiguillon, à entendre le tapage médiatique du porte-voix du grand patronat, le Medef (Mouvement des entreprises de France).

Dans le cadre d’une Europe des marchés et non des peuples, le credo néolibéral n’a donc eu de cesse de promouvoir la recherche obsessionnelle de la compétitivité-prix, quel qu’en soit le prix lourd à payer, y compris en termes de développement de la pauvreté laborieuse (en France, 2 millions de salariés vivent aujourd’hui en dessous du seuil de pauvreté, soit 8 % de l’ensemble des salariés…..25 % en Allemagne !). Dans ces conditions, le néolibéralisme a délibérément fait des travailleurs, et particulièrement les moins qualifiés et les jeunes (près de 30 % des jeunes de 18-24 ans se déplaçant aux urnes déclarent voter Front national en 2017.….avec un taux de chômage des jeunes de 23 % fin 2016 et, parmi ceux qui ont un emploi, un tiers seulement sont en CDI à temps plein), la seule variable d’ajustement de son logiciel, pour uniquement satisfaire les exigences de rentabilité à court terme et de rémunérations des actionnaires. Et ce, d’autant plus,  qu’il s’est toujours évertué à mettre en avant de façon exagérément démesurée cette diabolique compétitivité-coût, négligeant volontairement une autre forme de compétitivité, elle, tout aussi déterminante sinon plus à l‘heure de la révolution numérique, la compétitivité hors-coût, dont les ressorts fondamentaux (formation et qualification des travailleurs, qualité des produits, dynamisme à l’innovation, etc.) n’engagent pas la seule dépense privée, mais donnent également à la dépense publique toutes ses lettres de noblesse, dans le cadre de la lutte contre le chômage (rôle des dépenses de l’Éducation nationale et de la formation professionnelle dans le niveau et la qualité de formation de la population active, y compris et surtout la partie d’entre elle au chômage !, etc.) !    

Pour en finir avec le Front national, et définitivement, il faut donc rompre avec les fondamentaux du néolibéralisme qui, en France, comme partout ailleurs, par la violence sociale de ses ravages, a fait le lit de la montée de l’extrême droite, dans un contexte où les forces politiques dites social-démocrates se sont détournées des classes laborieuses. Et, pour ce faire, ce dont le pays a réellement besoin aujourd’hui pour combattre le chômage et réduire les inégalités destructrices de la cohésion sociale, ce n’est donc pas d’une politique économique qui cherche à faire croître à un rythme élevé le gâteau des richesses produites, ce qui n’est plus ni envisageable ni souhaitable - compte tenu des dégâts environnementaux liés à la croissance et de la finitude des ressources -, mais d’une politique qui, en acceptant la contrainte d’une croissance durablement ralentie, recherche à mieux partager ce gâteau  des richesses créées. Ce qui passe bien évidemment par des politiques de partage du travail et de renforcement des mécanismes redistributifs via, en particulier, une réduction du temps de travail, une fiscalité fortement progressive, un renforcement de la protection sociale et un réveil urgent des dépenses publiques d’investissement qui ont été particulièrement délaissées en France ces quinze dernières années (un effort en pourcentage du PIB divisé par 5 !). Or, le programme économique de La République en marche, qui entend accentuer le pas des réformes libérales (réforme du code du travail - et par ordonnances ! -, suppression de 120 000 postes de fonctionnaires, réduction des dépenses publiques, réforme de l’impôt sur le grandes fortunes, strict respect des contraintes budgétaires imposées par les traités européens, etc.), dans la continuité des politiques des « présidents du chômage » de la Vième République (1), ne laisse entrevoir aucun espoir quant au changement de paradigme dont notre économie et notre cohésion sociale ont pourtant fondamentalement besoin. Au contraire, c’est bien l’orientation néolibérale qui est affirmée à travers la composition du premier gouvernement de l’ère Macron, avec en particulier le choix de trois hommes de droite pour les postes stratégiques de la politique économique (Édouard Philippe, Premier ministre ; Bruno Le Maire, ministre de l'Économie ; Gérard Darmanin, ministre de l’Action et des Comptes publics). Quant à la dernière «  prise de guerre verte » d’Emmanuel Macron, avec la nomination de l’écologiste Nicolas Hulot au poste de ministre de la Transition écologique et solidaire, elle ne trompera personne, au regard du CV du nouveau premier ministre (grand défenseur du lobby nucléaire en qualité d’ancien cadre d’Areva, et ayant voté contre les lois sur la transition énergétique et sur la biodiversité !) et de la nomination d’un VRP du productivisme à l’Agriculture en la personne de Jacques Mézard. Bonne chance quand même à Nicolas !…

Dans le cadre d‘une mondialisation en phase d’accélération depuis plus de trente ans, mettant en concurrence des pays caractérisés encore par d’énormes disparités de développement et de niveau de vie, jamais le libéralisme n’aura été aussi dangereux pour les démocraties occidentales, en générant un dualisme sociétal conflictuel dans les pays avancés, source d’une colère sociale grandissante et bien légitime de la part des laissés-pour-compte de la mondialisation. Derrière la contre-offensive libérale à partir du début des années 80, se cache en fait la revanche des  forces du grand capital et de la haute bourgeoisie en émanant, qui entendent bien reprendre d’une main ce qu’elles ont dû concéder d’une autre durant les Trente Glorieuses, en dégainant l’arme du chômage de masse. On rappelle que le taux de chômage en France n’est jamais redescendu en dessous des 7 % depuis le tournant le rigueur en 1983. Pour continuer à régner en maître, ce néolibéralisme n’a pas hésité à jouer avec nos institutions démocratiques, en s’évertuant à faire prospérer en France sa propre créature, le Front national, pour à la fois affaiblir l’extrême gauche et la gauche radicale comme forces contestataires, et se servir de la montée de l’extrême droite comme épouvantail pour « arracher » au peuple un vote par défaut. Un petit jeu avec le feu, d’autant plus efficace jusqu’à maintenant que, même le Parti socialiste, au même titre que les (autres) partis de droite, a mangé de cette sale soupe, dès 1983 avec François Mitterrand, jetant ainsi dans la gueule du loup lepéniste des millions d’électeurs, issus des classes populaires, s’étant sentis abandonnés et trahis par ceux qui se présentaient comme les défenseurs naturels des classes laborieuses contre les dérives du néolibéralisme mais qui, une fois portés au pouvoir suprême, se sont révélés être de fidèles serviteurs de l’ordre néolibéral.

Le quinquennat de François Hollande s’est parfaitement inscrit dans l’exercice du jeu diabolique de la conservation de l’ordre libéral grâce à la menace frontiste, avec un président de la République faisant ce qu’il n’avait pas dit (le programme du Medef) lorsqu‘il était candidat (et l’ennemi « d’un soir » de la finance…). Résultat des courses : entre le premier tour des présidentielles de 2012 et 2017, la France compte plus d’un million de chômeurs (en prenant l’ensemble des demandeurs d’emploi toutes catégories confondues de Pôle emploi), elle voit aussi le vote frontiste progresser d’autant et, en final, elle doit s‘exécuter, sous la contrainte du péril frontiste, à choisir un représentant de l’ordre néolibéral parmi les deux candidats que celui-ci avait lui-même choisis pour la course élyséenne, Emmanuel Macron et François Fillon (le premier choix avant les affaires….). Le jeune nouveau monarque Macron entend bien continuer à jouer avec le feu, en prenant le risque de nourrir à nouveau la créature frontiste avec les conséquences sociales régressives de la mise en œuvre d’un programme économique à la botte de l’ordre néolibéral, mais selon un mode opératoire différent de celui du hollandisme, puisque, lui, contrairement à François Hollande, ne s’est pas caché, lorsqu’il était candidat, de son  projet clairement libéral pour l’économie française. Une différence de forme qui n’efface pas pour autant la question du risque, qu’en 2022, la créature, cette fois-là, s’émancipe complètement de la tutelle de son maître, faisant de notre huitième président de la Cinquième République l’ultime marchepied pour l’accès d’un candidat d’extrême droite au pouvoir suprême. Seule une recomposition et une union des forces de gauche, autour d’un réel projet alternatif au néolibéralisme, combattant les réformes économiques de régression sociale du nouveau pouvoir en place, peuvent nous éviter le pire, en permettant à la gauche de reconquérir son électorat traditionnel des classes populaires, sacrifiées par le Parti socialiste depuis le tournant de la rigueur en 1982-1983 sous le règne de François I. Un défit à relever d’ici à 2022 pour la gauche, certes difficile, mais pas impossible. De toute façon, face à la perspective d’un naufrage démocratique repoussée à la prochaine présidentielle, c’est TINA « There is no alternative » pour la gauche !


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(1) Lire Les présidents du chômage pour un rappel historique de l’évolution du chômage, depuis le milieu des années 70, sur fond des différentes mandatures présidentielles : Les présidents du chômage



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