Le chômage de masse en France : les constats (I/II)

En janvier 2013, pour le cinquante-troisième mois consécutif (!) – en dehors de la légère baisse d’octobre 2010 –,  la courbe du nombre des demandeurs d’emploi inscrits à Pôle emploi, toutes catégories confondues (de A à E), poursuit inexorablement sa progression en France métropolitaine en portant le nombre de chômeurs à  5 294 800.

En janvier 2013, pour le cinquante-troisième mois consécutif (!) – en dehors de la légère baisse d’octobre 2010 –,  la courbe du nombre des demandeurs d’emploi inscrits à Pôle emploi, toutes catégories confondues (de A à E), poursuit inexorablement sa progression en France métropolitaine en portant le nombre de chômeurs à  5 294 800 (cf. graphique ci-joint) dont 4 680 200 personnes pour les catégories de A à C (et 3 169 300 pour la seule catégorie A). 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cette nouvelle hausse du chômage ( + 1,1 % par rapport à décembre 2012 et + 8,7 % sur un an, toutes catégories confondues) souligne à nouveau, s’il en était besoin, l’impasse des politiques d’austérité drastiques décidées en Europe (lire sur le sujet [1]) et dans laquelle le gouvernement Ayrault a décidé lui aussi d’enfermer sa politique économique (lire [2] et [3]). La vague déferlante du chômage n’en est que plus effrayante si l’on rappelle d’autres indicateurs de la situation sur le marché du travail, publiés ce jour par le ministère du Travail (lire [4]) : alors que seulement 49 % des chômeurs (catégories de A à E) sont indemnisés au titre du chômage, l’ancienneté moyenne au chômage (pour les catégories de catégories A à C) est de près de 16 mois et la part des inscrits à Pôle emploi depuis un an ou plus atteint presque les 40 % ! Et nous savons bien que tous les chômeurs ne sont pas inscrits à Pôle emploi, en particulier, nombre de chômeurs de très longue durée qui, par un « effet de flexion » comme disent les économistes, se retirent découragés du marché du travail, ou des jeunes non inscrits à la recherche d’un emploi. Sans compter les travailleurs victimes du travail à temps partiel subi (1,3 million selon l’Insee, l‘Institut national de la statistique et des études économiques) se situant aux frontières de l’emploi et du chômage, et pourtant bien recensés actifs occupés à part entière. Au niveau de la zone euro, le chômage de masse connaît la même évolution préoccupante, pour atteindre le cap record des 18,71 millions de chômeurs fin 2012 (11,7 % de la population active), selon Eurostat, l’Office européen de statistiques, avec des taux de chômage pour les 15-24 ans pouvant dépasser les 55 % dans certains pays (Grèce et Espagne).

La langue de bois des dirigeants européens en la matière, et à laquelle s’est très vite résigné le gouvernement « socialiste » en France, est proprement terrifiante et consternante. Non seulement, absolument rien n’est décidé ni même discuté pour sortir, à moyen et long termes, des logiques du modèle libéral-productiviste [5] et de la dictature dévastatrice du moins-disant social propre à la mondialisation néolibérale, en prenant notamment des mesures structurelles comme la réduction du temps de travail (lire sur le sujet : [6]) ou de protection contre le dumping salarial, mais, comble de l’incohérence et/ou de l’escroquerie, les gouvernements européens mettent en place à court terme des politiques budgétaires pro-cycliques qui « tuent » la croissance économique, faisant ainsi payer les travailleurs du prix fort de la faillite d‘un modèle économique. Car, que l’économie française s’efforce ou pas de sortir à long terme de son cadre structurel néolibéral-productiviste, elle a besoin à court terme d’un minimum de croissance, qu‘on le veuille ou non. Plus précisément, selon l’OFCE, l’Observatoire français des conjonctures économiques, une création  nette annuelle d’emplois de 150 000 est en effet nécessaire pour absorber le flux net annuel d’arrivées sur le marché du travail et donc stabiliser le chômage, soit un seuil minimum de croissance économique de 1,7 %…..soit deux fois plus que les prévisions initiales de croissance gouvernementales retenues dans le cadre de la loi de finances pour 2013 (+0,8 %). Des projections qui viennent seulement (!), la semaine dernière, d’être reconnues comme hors de portée par un gouvernement rendu à l‘évidence, alors qu’elles étaient déjà complètement irréalistes, à l’automne 2012, au moment du vote de cette loi, eu égard aux choix budgétaires d‘austérité. Par ailleurs, même le Fonds monétaire international (FMI) a admis, il y a quelques mois, que ses modèles économétriques d’avant la crise financière ont largement sous-estimé l’importance de la valeur de l’effet multiplicateur budgétaire keynésien. Selon le FMI, ce dernier ne serait plus de 0,5 mais se situerait dans une fourchette allant de 0,9 à 1,7. Autrement dit, dans l’hypothèse haute de la fourchette, la réduction de la dépense publique (ou la hausse des impôts) de un euro se traduit par une baisse du PIB, non pas de cinquante centimes, mais de 1,7 euro (!), d’où, non seulement une dégradation sensible des recettes publiques et du déficit budgétaire initial, mais aussi un coût beaucoup plus élevé en termes de hausse du chômage associé aux politiques de consolidation des finances publiques. En conséquence, en retenant  les dernières prévisions disponibles les plus réalistes des différents instituts de conjoncture, ou celles publiées vendredi 22 février par la Commission européenne qui envisage une quasi-stagnation pour 2013 (+0,1 %) et une croissance « bien optimiste » de +1,2 % en 2014, nous avons donc toutes les raisons d’anticiper une poursuite du développement du chômage de masse en France, au moins pour les deux années à venir, si les gouvernements de la zone euro s‘obstinent sur le chemin sans fin de l’austérité.     

Le fléau du chômage de masse en France s’est amplifié dans le contexte de la crise financière qui s’est ouvert à partir de 2008, mais son histoire est ancienne. Au-delà des  fluctuations conjoncturelles, et notamment ses replis transitoires à la fin des années 80 et 90, le chômage commence en fait à progresser très timidement dès le milieu des années 60. Mais, c’est à partir du milieu des années  70 (cf. graphique ci-dessous) que le mouvement tendanciel à la hausse se précise clairement, avec un chômage (au sens du Bureau international du travail) qui passe de 3 % en 1975 à 9,9 % de la population active au troisième trimestre 2012 en France métropolitaine (10,3 % pour la France entière).

Aux composantes frictionnelle et conjoncturelle du chômage des « Trente Glorieuses » (1945-1975), vient alors s’ajouter un chômage structurel croissant qui s’installe durablement en France. Durant la période des « Trente-sept piteuses » (1975-2012), parallèlement à un ralentissement de la demande de travail induit par la décélération du rythme de croissance économique - passage d’une croissance annuelle moyenne de l’ordre de 5 % durant la période 1945-1975 à 2 % sur les trente-cinq dernières années -, les dynamiques sociodémographiques à l’œuvre pendant les « Trente Glorieuses » continuent cependant de favoriser la hausse de l’offre de travail sur le marché de l’emploi. De fait, deux forces contraires ont influé sur l’évolution de l’offre de travail. Certes, à partir de 1975, l’économie française ferme ses portes à l’immigration économique à laquelle elle a eu largement recours pendant les années 60 et, via la politique éducative de massification de l‘enseignement, l’allongement de la durée moyenne des études freine les entrées sur le marché du travail. Pour autant, celles-ci restent soutenues en raison, d’une part, des générations nombreuses du baby-boom (1945-1965) qui continuent d’arriver massivement sur le marché de l’emploi après le premier choc pétrolier de 1973 et, d’autre part, de la progression durable des taux d’activité féminins engagée depuis le milieu des années 60. C’est seulement à partir de 2005 que les premiers départs à la retraite des générations du baby-boom  freinent la croissance de la population active : 87 000 actifs supplémentaires encore en 2010 contre 200 000 actifs de plus chaque année au début de la décennie 2000. Le recul de l’âge légal de départ à la retraite à 62 ans, adopté en 2010, va bien évidemment jouer à la hausse sur le nombre d’actifs, et risque fort d’aggraver le chômage des seniors, car cette réforme des retraites n’a pas prévu de mesures d’accompagnement incitatives favorisant le taux d’emploi des seniors, pour lequel la France présente un retard significatif par rapport à la moyenne de l’Union européenne.

Ainsi, jamais dans son histoire l’économie française avait aussi bien ignoré, dans la durée, l’aphorisme éclairé de Jean Bodin « Il n’est de richesses que d’hommes » (1577), en privant une partie croissante de ses ressources humaines vives actives du droit élémentaire à un emploi permettant de vivre décemment, faisant au contraire le choix de laisser se développer une véritable « armée industrielle de réserve » pour reprendre l’expression de Karl Marx (« Le Capital », 1867), métaphore plus que jamais d’actualité dans la  France d’aujourd’hui. Trop souvent présentée à tort comme un handicap sinon une cause du chômage en France, la progression de l’offre de travail durant la période des « Trente-sept Piteuses » - plus de 5 millions d’actifs supplémentaires - aurait pu être un atout et une force motrice extraordinaires pour sortir progressivement des logiques du libéral-productivisme, si la gouvernance du pays avait été éclairée par la seule lumière de l‘intérêt général. Et pour mettre ainsi sur les rails un autre mode de développement articulé autour d’une société solidaire de plein emploi de toutes les compétences d‘une population active en forte croissance où l‘homme devient la finalité de la production au lieu d‘être considéré comme un simple facteur de production au même titre que le capital (lire sur le sujet : [7]). Nos dirigeants politiques, en feignant de ne pas voir les contradictions d’une organisation productive et sociale en bout de course, au contraire, ont préféré, lâchement et cyniquement, faire le choix du chômage de masse durable et du gâchis humain sur l‘autel de la prospérité jamais démentie des intérêts d‘une petite minorité. Et ils continuent, en renonçant de porter au sein de l‘Union européenne la voix du changement radical, au plus grand mépris des travailleurs, de l‘intérêt général,…. et de la démocratie. L’économie libérale n’a jamais eu d’âme et, le marché dérégulé, en cécité absolue sur le long terme, ne « voit » guère mieux à court terme…….. que par sa cupidité assassine et aveugle ; voilà qui ne surprendra guère la caste de nos professionnels de la politique qui nous a gouvernés jusqu’à présent !  « Trente-sept piteuses » ? Non, beaucoup plus que cela : trente-sept calamiteuses d’apathie démocratique gravissime faisant aussi le nid de la « somnolence individualiste » et de l‘extrême droite !!

En guise de conclusion et d’ouverture éclairée sur l’avenir, quatre rappels à la lucidité, par l’intermédiaire de voix éveillées, ne seront certainement pas déplacés à l’attention des dirigeants politiques d’hier, d’aujourd’hui et de demain :
« Il n’y a pas de moyen plus violent de coercition des employeurs et des gouvernements contre les salariés que le chômage. Aucune répression physique, aucune troupe qui matraque, qui lance des grenades lacrymogènes, ou ce que vous voulez. Rien n'est aussi puissant comme moyen contre la volonté tout simplement d'affirmer une dignité, d'affirmer la possibilité d'être considéré comme un être humain. C'est ça la réalité des choses. » (2001), Henri Krasucki, extrait sonore du documentaire de Gilles Balbastre « Le chômage a une histoire » [8] ;
« (…)En outre, tout homme mis en chômage de cette manière ou pour toute autre raison verra s’amenuiser son pouvoir d’achat et provoquera, à son tour, un chômage accru parmi les travailleurs qui auraient produit ce qu’il n’a plus les moyens d’acheter. Et c’est ainsi que la situation ne cesse d’empirer en un cercle vicieux. », John Maynard Keynes dans « Essais sur la monnaie et l’économie » (1931) ;
« Le capitalisme porte en lui la guerre, comme la nuée porte l’orage » (1895), Jean Jaurès ;

.....SANS OUBLIER......
« Toute personne a droit au travail, au libre choix de son travail, à des conditions équitables et satisfaisantes de travail ainsi qu'à la protection contre le chômage. », article 23-alinéa 1 de la Déclaration universelle des droits de l’homme (1948).

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Après cette présentation des constats (I/II), suivra, à l’occasion du prochain article sur ce blog, une analyse approfondie des explications du chômage de masse en France (II/II).
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[1] Les écueils d’une cure d’austérité drastique et généralisée en Europe
[2] De Laurent Mauduit, journaliste économique à Médiapart, 26 février 2013 : La politique économique à la dérive!
[3]  L’évidente perspective d'un échec de la politique économique du pouvoir «socialiste»
[4] http://travail-emploi.gouv.fr/IMG/pdf/PI-Mensuelle-LUJ149-2.pdf
[5] Alain Lipietz, « Green Deal. La crise du libéral-productivisme et la réponse écologiste », Paris, La Découverte, 2012.
[6] Plaidoyer pour la semaine des 32 heures
[7] « Les vraies lois de l'économie (13) : il n'est de richesse que d'hommes », Jacques Généreux,  Professeur à l'Institut d'études politiques de Paris, Alternatives Economiques n° 197 - novembre 2001.
[8] Pour visualiser le documentaire : http://www.cgtchomeursrebelles56.blogspot.fr/2012/08/chomage-et-precarite-de-generation-en.html

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