Adieu à la croissance économique !

Les évolutions les plus récentes des gains de productivité en France confirment, à nouveau, que le chemin pour l’économie française d’une forte croissance à long terme, dans le cadre du modèle «libéral-productiviste», n’est ni possible ni souhaitable. Une réalité incontournable pour définir la politique économique structurelle, mais dont le pouvoir en place se moque royalement. Et pour cause !

Les évolutions les plus récentes des gains de productivité en France confirment, à nouveau, que le chemin pour l’économie française d’une forte croissance économique à long terme, dans le cadre du modèle « libéral-productiviste », n’est ni possible ni souhaitable. Comme en témoigne, entre autres, l’actuel projet de réforme des retraites (1), cette limpide réalité macroéconomique est volontairement et cyniquement ignorée par le chef de l’État Emmanuel Macron, dans le seul but bien camouflé de consolider les intérêts des grands bénéficiaires d’un capitalisme financier et actionnarial mondialisé, laissant dans le fossé l’intérêt général. Démonstration à l‘appui.

Tout d’abord, rappelons « l’étrange » composition du menu préféré de la doxa néolibérale, que le chef de l’État, avec un zèle remarquable, impose à la table des Français depuis qu‘il est en situation de responsabilités politiques, avant et après qu’il ne prenne place dans le fauteuil élyséen. On ne s‘étonnera guère qu’il n‘y figure ni homards ni champagne, sauf pour les plus privilégiés d’entre eux - non allergiques aux crustacés, cela va de soi - très généreusement remerciés de leurs dons pour sa campagne présidentielle par d’amples cadeaux fiscaux (suppression de l’impôt sur la grande fortune mobilière, etc.). Le repas commence avec l’incohérent plat de consistance « produire toujours plus grâce à la recherche de davantage de compétitivité-prix, d‘austérité et de flexibilité du travail » et, si vous n’avez pas fait entre-temps une indigestion, il se termine par un dessert, le fameux anachronique « travailler plus longtemps ». Un menu vieux de plus de quarante ans (!), très cher à la droite française, et auquel s’est même rallié le Parti socialiste lorsqu’il avait les mains sur les manettes du pouvoir, et sans cesse légitimé à coups de matraque propagandiste par les grands médias, directement ou indirectement contrôlés par la classe dominante. En final, depuis le début des Quarante Piteuses qui succèdent aux Trente Glorieuses (1945-1975), en dehors des deux courtes pauses progressistes de 1981 et de la fin des années 90, durant lesquelles le mouvement historique de la réduction du temps de travail a connu des avancées importantes avec des gouvernements socialistes (en 1981, la retraite à 60 ans, la semaine à 39 heures et la cinquième semaine de congés payés ; en 1998-2000, les lois Aubry organisant le passage aux 35 heures), c’est donc avec ténacité que les gouvernants successifs se sont livrés à cette cuisine néolibérale.

Et pour quels résultats ? Un bilan catastrophique du point de vue de l’emploi, du chômage et des inégalités, si l’on en juge par l’apparition et le développement d’un chômage de masse, avec un taux de chômage officiel au sens du Bureau international du travail (BIT) passant de 3 % au milieu des années 70 à près de 9 % aujourd’hui (2) ! Par ailleurs, parallèlement à la progression inexorable du chômage, c’est à la formation d’un véritable dualisme sur le marché du travail à laquelle on assiste, avec la précarisation de l’emploi et le développement de la pauvreté laborieuse (des travailleurs vivant en dessous du seuil de pauvreté, lui-même égal à 60 % du revenu médian, soit actuellement 1 000 euros par mois). Ainsi, pour mieux saisir toute l’étendue du préjudice lié à l’acharnement thérapeutique néolibéral sur l’économie et la société française, auquel se sont livrés nos dirigeants politiques durant les quatre dernières décennies, il est plus pertinent d’utiliser la statistique de l’Observatoire des inégalités du mal-emploi qui, en regroupant l’ensemble des personnes fragilisées face à l’emploi, va bien au-delà de la seule mesure restrictive du chômage obtenue à partir des critères du BIT: cette catégorie du mal-emploi concerne aujourd’hui, en France, 8,1 millions de personnes (soit les 2,8 millions de chômeurs BIT, auxquels il faut ajouter les 3,7 millions de travailleurs précaires et les 1,6 million de chômeurs découragés ayant abandonné la recherche d’emploi),…..soit plus du quart de la population active ! Une statistique tout simplement renversante au regard de toute la souffrance humaine (physique et psychologique) qu’elle recouvre, liée au fait d’être trop longtemps privé d’un emploi en réelle adéquation avec ses aspirations et ses compétences, ou de ne pas pouvoir vivre dignement de la rémunération de son travail - qu’il plaise ou déplaise à celui qui l’exerce - ou d’un revenu de substitution en cas de situation de privation d’emploi. A cette occasion, on ne rappellera jamais assez à nos gouvernants, et tout particulièrement aux concepteurs de la dernière réforme de l’assurance chômage proposée en juin dernier par le gouvernement (3), fragilisant un peu plus les travailleurs précaires, que le chômage tue ! A ce propos, l’Institut national de la santé et de la recherche médicale évalue aujourd’hui un nombre annuel de décès entre 10 000 et 14 000 strictement imputables au chômage, soit une surmortalité de 300 % par rapport au reste de la population.

Maintenant un peu de théorie économique simplifiée pour mieux comprendre le cœur de la démonstration du propos. La croissance économique annuelle, c’est-à-dire la progression des richesses créées au cours d’une année - après avoir éliminé statistiquement les effets des variations des prix -, dispose, pour résumer, de deux réacteurs principaux : d’une part, celui de la demande, qui agit selon une causalité circulaire vertueuse typiquement keynésienne (la hausse de la demande provoquant une augmentation de la production qui, elle-même, génère une hausse des revenus, qui renforce à son tour l’essor initial de la demande, et ainsi de suite) ; et d‘autre part, celui des gains de productivité (les facteurs de production étant plus efficaces, la même quantité de facteurs permet de produire plus et/ou pour obtenir le même niveau de production, la quantité de facteurs est moindre), ce qui peut déclencher par ailleurs un cercle vertueux propre aux mécanismes de la croissance dite endogène. Par exemple, si les entreprises améliorent les conditions de travail - situation de plus en plus de l’ordre du rêve ! -, il en résultera une hausse de la productivité du travail avec des travailleurs plus motivés, d‘où plus de croissance économique qui augmentera les rentrées fiscales des pouvoirs publics, qui pourront à leur tour accroître les dépenses publiques, par exemple de santé et/ou d’éducation nationale, ce qui favorisera à nouveau les gains de productivité, et ainsi de suite. Enfin, ces deux réacteurs principaux sont reliés entre eux via la répartition des gains de productivité. Par exemple, si les entreprises utilisent leurs gains de productivité en augmentant les salaires et en diminuant les prix - continuons de rêver ! -, alors il en résultera une hausse du pouvoir d’achat des salariés, d’où l’enclenchement de la causalité circulaire vertueuse rappelée précédemment (accroissement de la consommation, des débouchés et donc de l’offre des entreprises, etc.). De même, si celles-ci jouent la carte de la hausse du profit unitaire et d’un accroissement de leurs investissements, alors la demande intérieure augmentera à nouveau, stimulant la production du fait de l‘accès à des débouchés additionnels, et ainsi de suite. On aura donc bien compris ici que les gains de productivité, non seulement portent en partie la croissance économique d’un pays sur le long terme mais, de surcroît, représentent aussi un jeu à somme positive avec ses principaux partenaires commerciaux : lorsque ses entreprises distribuent leurs gains de productivité sous forme de hausse du pouvoir d’achat pour leurs salariés, c’est la consommation des ménages qui s’en trouve dopée, donc aussi inévitablement les importations de l’économie nationale, qui représentent aussi des exportations pour ses principaux partenaires commerciaux d’où, pour ces derniers, plus de croissance économique.

Au contraire, la notion de compétitivité-prix, définie sur le plan macroéconomique comme la capacité d’un pays à rivaliser avec la concurrence étrangère sur le terrain des prix des produits proposés par ses entreprises, tant sur le marché domestique que sur les marchés extérieurs, est une notion relative, renvoyant, elle, à un jeu à somme nulle du point de vue d’un ensemble de pays intégrés sur le plan commercial : ce que gagne une économie nationale en termes de parts de marché et d’excédents commerciaux, c’est toujours au détriment de ses partenaires qui, eux, perdent des parts de marché et réduisent leurs excédents ou aggravent leurs déficits. Pire, le jeu devient le plus souvent à somme négative en termes de croissance économique et de progrès social, car chaque pays cherche à comprimer ses coûts de production, et en particulier le coût du travail, en imitant la stratégie de recherche d’une compétitivité-coût accrue menée par les autres sur les segments du marché où la compétitivité-prix est déterminante. On assiste alors à une course généralisée à la compétitivité-coût du travail, à l’image de celle à laquelle se livrent les pays de la zone euro entre eux, ce qui, inévitablement, affaiblit la croissance économique de l’ensemble des pays par la propagation de forces déflationnistes, et se traduit par l’exploitation féroce de la force de travail, l’aggravation des inégalités et la dégradation de la cohésion sociale. Seule la rémunération du capital, à travers la distribution généreuse de dividendes, est alors la grande gagnante de cette opération de confiscation de la valeur créée par le travail (la fameuse plus-value de Karl Marx). Le capitalisme patrimonial français n’a pas échappé à cette évolution dramatique pour les travailleurs (salariés et indépendants « ubérisés » ), si l’on en juge, notamment, par le taux de distribution des dividendes (part des profits distribués aux actionnaires) pour les entreprises du CAC 40, qui est passé d’un tiers au début de la décennie 2000 à 50 % en 2018 ! On aura bien compris qu’il n’est donc pas innocent pour les néolibéraux d’accorder une place centrale et bien souvent presque exclusive à cette notion de compétitivité-prix - en étant beaucoup moins loquace sur la dimension qualité de la compétitivité ! -, du point de vue du renforcement du capitalisme actionnarial et du retour à une « société d’héritiers » (4) qui l’accompagne, surtout, comme nous allons maintenant le voir, dans des économies avancées connaissant une diminution tendancielle des gains de productivité.

Passons donc de la théorie au terrain empirique. Que l’on raisonne à partir de la productivité apparente du travail, rapportant la richesse créée (dite valeur ajoutée brute) à la quantité de facteur de travail utilisée (nombre d‘heures travaillées ou de travailleurs) ou de la productivité globale des facteurs, faisant le rapport entre la valeur ajoutée brute et l’ensemble de la dépense en facteurs de production mobilisés (travail et capital), on assiste, depuis la fin des Trente Glorieuses, à une baisse des gains de productivité dans tous les pays développés (5). Un phénomène qui tend à s‘amplifier à partir de la fin des années 90, comme le met très bien en évidence le Conseil national de productivité - institué en 2018 - dans son premier rapport publié en avril dernier (6). La France n’échappe donc pas à cette évolution structurelle majeure des économies avancées. Ainsi, comme le montre le graphique ci-dessous, extrait de ce rapport, sur la période d’observation 1985-2017, on passe d’une croissance de la productivité globale des facteurs, en moyenne l’an, de 1,2 % entre 1985 et 2000 à 0,7 % entre 2000 et 2007, pour terminer par une stagnation sur la décennie 2007-2017. Ce qui n’empêche pas pour autant les Français d’être parmi les plus productifs au monde aujourd’hui, une autre réalité macroéconomique volontairement éludée par la droite toute entière, et pas seulement par la droite macroniste. Ainsi, en 2018, la productivité du travail par tête des Français (PIB par emploi,….et non par habitant comme certains responsables de la majorité LREM l’envisagent stupidement involontairement…. ou volontairement) est supérieure de plus de 14 % par rapport à celle de l’ensemble de la zone euro. En moyenne, le Français au travail est certes moins efficace, par exemple, que le Norvégien ou l’Étasunien avec des écarts de productivité de respectivement 35 % et de 24 %, mais il produit 10 % de richesses en plus dans l’année que l’Allemand, 13 % de plus que le Britannique ou encore 36 % en plus que le Japonais (les six écarts relatifs en % précédemment donnés, ici, en exemple, sont ceux de la France par rapport au pays envisagé et non l‘inverse).

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Dans le même rapport cité précédemment, les auteurs de l’étude rappellent les principaux éléments explicatifs de ce phénomène tendanciel de réduction des gains de productivité, avancés et discutés par les économistes. Que les facteurs explicatifs pointés du doigt soient communs à l’ensemble des pays développés (la tertiarisation des économies, alors que l’industrie a toujours été le moteur traditionnel de gains de productivité élevés ; l’essoufflement possible de l’effet d’entraînement sur la productivité de la diffusion des nouvelles technologies de l’information et de la communication ; etc.), ou plus spécifiques à la France (le déficit de formation et de compétences de la main d‘œuvre relativement à la moyenne des pays de l‘OCDE, renforcé par le dualisme de son marché du travail freinant l’accès des travailleurs précaires à la formation professionnelle ; la mauvaise qualité du management français ; etc.), ils apparaissent tous comme des facteurs éminemment structurels, ce qui plaide en faveur d’une poursuite au cours des prochaines années, voire décennies, d’une faible croissance tendancielle de la productivité globale des facteurs. Et cela même si les pouvoirs publics et le patronat prennent - on n’en prend pas le chemin ! - des initiatives favorables de stimulation des gains de productivité compatibles avec l’intérêt général car, dans ce domaine, les délais d’action et d’entraînement ne sont pas immédiats comme, par exemple, l’action publique en faveur de la réduction des inégalités scolaires afin d’améliorer les compétences de la population active, ou celle en faveur de la sécurisation de l’emploi afin de réduire la précarité. Idem pour le patronat français qui, par exemple, pourrait (et devrait) remettre en question ses méthodes managériales d’un autre âge, antinomiques avec l’épanouissement des travailleurs et nuisant donc à la productivité du travail, et serait, par la même, fort bien inspiré d’accroître de façon conséquente ses efforts en matière de formation continue, jusque-là très insuffisants, surtout au profit des travailleurs peu qualifiés qui, on le sait, en profitent le moins paradoxalement !

Dans ce contexte d’essoufflement à long terme de la croissance de la productivité du travail (et de la productivité globale des facteurs de production), l’économie française connaît donc inévitablement une décélération de son rythme de croissance, comme on peut le constater à partir du graphique ci-dessous. Un ralentissement tendanciel qui, par ailleurs, s’auto-entretient par la panne progressive du deuxième réacteur principal de la croissance, à savoir la demande. Car, la recherche prioritaire sinon exclusive d’une compétitivité-prix accrue, notamment par l’intermédiaire de la réduction des cotisations patronales sur les bas salaires - dans le cadre de la politique de l’emploi en faveur de la baisse du coût du travail menée à partir de 1993 -, conjuguée avec la mise en œuvre de politiques budgétaires d’austérité rognant, elles, sur les dépenses publiques d’investissement et de la protection sociale, a affaibli structurellement la demande intérieure.

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Embourbé dans ses propres contradictions, le modèle « libéral-productiviste », n’en déplaise au discours croissanciste usurpateur de ses défenseurs comme Emmanuel Macron, est donc rentré inéluctablement dans un régime durable à faible croissance économique. En extrapolant raisonnablement cette tendance longue, il apparaît en effet que les pouvoirs publics pourraient bien devoir se contenter d’un rythme annuel moyen de long terme de l’ordre de 1 % à 1,5 %, en l’absence d’accident majeur lié à une nouvelle crise financière mondiale, mais plutôt en deçà de 1 % en cas de nouvelles perturbations financières, à l‘image de la décennie 2008-2018 durant laquelle la croissance économique annuelle moyenne de la France a été de 0,9 % (cf. graphique). Dans le cas du premier scénario, on reviendrait alors progressivement à un trend de croissance d’un niveau proche de celui calculé par l’économiste Angus Maddison pour l’économie française sur la période 1820-1950, égal à 1,35 %, ce qui met par la même en exergue le fait historique, maintenant bien établi, que la période des Trente Glorieuses, avec une croissance économique annuelle moyenne de 5 %, fut une exception, et non la normalité, depuis le décollage de l’économie française à partir des années 1820. Et une bien trop longue exception dans l‘histoire de la croissance économique, en tout cas, pas si glorieuse que ça eu égard aux dégâts environnementaux colossaux qu’elle a provoqués, nous amenant tout droit dans le mur de la crise écologique historique que nous traversons maintenant depuis le milieu des années 70. Car, l’explosion des externalités environnementales négatives, et la destruction des écosystèmes qui l’accompagne, sont inhérentes à la croissance économique dans le cadre du logiciel « libéral-productiviste ». Un modèle qui est insoutenable à très long terme, puisque fondé sur le triptyque, diabolique, du dogme incohérent d’une croissance infinie dans un monde aux ressources limitées, de l’utilisation massive des énergies fossiles (dont la combustion est le principal facteur d’émissions des gaz à effet de serre, à l’origine du dérèglement climatique), et enfin d’un pilotage par et pour les intérêts du grand capital, à savoir les firmes multinationales, via des dirigeants politiques qui leur sont inféodés. Le fait que le « jour du dépassement » (l’« Overshoot Day ») - calculé par l'organisation non gouvernementale internationale de recherche environnementale, Global Footprint Network (GFN) -, jour dans l’année où l’humanité a déjà exploité le maximum des ressources naturelles de la planète compatible avec le respect de l’écosystème, survienne dangereusement de plus en plus tôt, est là pour nous le rappeler : cette année, c’est dès le lundi 29 juillet que les générations présentes sont en situation de « dette écologique », alors qu’au début des années 70, le jour à partir duquel la planète était en surchauffe écologique, n’intervenait qu’au cours des deux derniers mois de l’année. En final, toujours selon les derniers calculs de GFN, si on devait généraliser le mode de vie du Français et de l’Étasunien à l’ensemble de l'humanité, nous aurions besoin respectivement de 2,7 et 5 planètes Terre.  

L’essoufflement inévitable et durable de la croissance économique dans le cadre d’une organisation productive qui, tout en étant arc-bouté fondamentalement sur l’exploitation de la force de la travail, continue encore de piller la planète en presque totale impunité et a fait exploser en quelques décennies la dette écologique que les générations suivantes supporteront comme un lourd fardeau, voilà qui apparaît donc comme une excellente nouvelle, surtout pour nos enfants et petits-enfants. Néanmoins, il augure aussi d’un futur encore bien difficile pour les travailleurs, en l’absence de changement radical de paradigme de développement. Car, tant que nos gouvernants s’entêteront bec et ongles à dérouler le rouleau compresseur néolibéral pour consolider le capitalisme actionnarial et financier, et donc, par la même, à maintenir une répartition fortement inégalitaire des revenus et des patrimoines (en France, en 2016, les ménages les 10 % les plus riches ont capté près du quart de l'ensemble des revenus distribués après prélèvements obligatoires et prestations sociales, et détiennent près de la moitié de l'ensemble du patrimoine brut !), alors, dans le cadre d’un régime de croissance durablement ralenti et faible, ce sont nécessairement les travailleurs qui continueront à se voir imposer le prix fort de choix politiques orientés vers la satisfaction avant tout des intérêts bien compris des actionnaires et des rentiers, et ce, à travers le maintien d’un chômage de masse à un niveau élevé (rappelons la faiblesse des ambitions du chef de l’État de ramener à seulement 7 % à l’horizon 2022 le taux de chômage officiel qui, de surcroît, sous-estime la réalité du fléau du chômage !), la pression permanente à la baisse sur les salaires, le développement de la pauvreté laborieuse et la sans fin remise en question des droits sociaux.

La perspective pour les travailleurs serait bien différente si nous avions au contraire des gouvernants soucieux, en premier lieu, des intérêts du peuple et non des dividendes distribués par les firmes transnationales à leurs actionnaires. Car, dans ce cas d’école d’une vraie démocratie qui reste à construire en France, les responsables politiques auraient tiré depuis longtemps les principaux enseignements de l’histoire du modèle « libéral-productiviste » depuis ses débuts, ainsi que des tendances de long terme précédemment étudiées qui y sont à l’œuvre, et ce, par une action politique à la hauteur des enjeux : mise en œuvre d’une transition écologique digne de ce nom à marche accélérée, se débarrassant notamment des contraintes budgétaires orthodoxes absurdes - les règles dans la zone euro du pacte de stabilité et de croissance et du traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance - qui limitent en particulier la dépense publique d’investissement ; poursuite de la réduction du temps de travail pour « travailler tous et mieux », d’autant plus souhaitable, qu’au-delà des arguments déjà évoqués concernant la productivité du travail, la société française reste rongée par un chômage de masse et la précarité du travail, et que la population active devrait continuer d'augmenter au cours des prochaines décennies même s’il s’agit d’un rythme ralenti par rapport aux dernières décennies (7) ; amélioration du niveau de vie et des conditions d’existence de tous, non pas nécessairement par plus de croissance mais par moins d’inégalités dans la répartition des richesses produites, grâce au renforcement de la protection sociale et de la progressivité du système des prélèvements obligatoires ; efforts réels en faveur de la réduction des inégalités scolaires par la fondation de l’école de la République sociale pour servir la réussite de tous et non la reproduction sociale ; réformes des institutions politiques pour qu’elles permettent enfin au peuple d’être fidèlement représenté dans sa diversité socio-professionnelle, ne laissant plus aucune place aux professionnels de la politique ni aucune chance aux profiteurs et corrompus en tout genre, et enfin réellement dépositaires de l’intérêt général et garantes de l’indépendance entre les trois pouvoirs (exécutif, législatif et judiciaire).

Si la croissance économique exprime, lentement mais sûrement, ses adieux au paradigme « libéral-productiviste » pour le plus grand bien de l’humanité et de la planète, il n’en est point de même d’Emmanuel Macron qui, lui, derrière ses discours d’enfumage le présentant comme un défenseur de la cause écologique et même un dénonciateur des contradictions du capitalisme - notamment du point de vue des inégalités qu’il génère en l’absence de régulation étatique -, n’a de cesse d’accélérer le pas par rapport à ses prédécesseurs sur le chemin du néolibéralisme, et ce, en dépit de la crise sociale historique des gilets jaunes qui a éclaté en novembre dernier, révélant l‘ampleur de la colère et de la fracture sociales au sein de la société française. Ainsi, de la réforme du Code du travail en 2017 et des conséquents premiers cadeaux fiscaux et parafiscaux au patronat et aux ultra-riches, jusqu’à l’actuel projet de réforme des retraites, en passant par celle de l’indemnisation chômage ou la ratification la semaine dernière par la majorité LREM du CETA, un traité de libre-échange climaticide et en faveur de l'agriculture productiviste, c’est toute la panoplie d’un néolibéralisme thatchérien qui est déployé à marche forcée depuis mai 2017 par le pouvoir en place, en mettant hors-jeu les partenaires sociaux et en refusant tout dialogue avec les mouvements contestataires. On peut alors véritablement parler d’un néolibéralisme autoritaire, c’est-à-dire mis en œuvre avec des méthodes dignes d‘un régime autoritaire : remise en cause des libertés fondamentales de circuler et de manifester, violences policières encouragées par le pouvoir, de surcroît avec des armes mutilant la population - lanceurs de balles de défense (LBD) et grenades de désencerclement - dont l’utilisation est condamnée par toutes les instances représentatives des droits de l’homme, sans oublier les actes d’intimidation à l’encontre des journalistes pour gêner leur travail d’investigation, l’utilisation par le pouvoir de la justice comme une arme répressive face à la contestation sociale, ou encore la propagande gouvernementale à grand renfort via les médias dominants, les réseaux sociaux et même la révision idéologique et partisane des programmes scolaires (en particulier ceux de la discipline des sciences économiques et sociales au lycée). Ainsi, tout en renonçant à faire ses adieux au paradigme anachronique et dévastateur de la croissance économique sous les cieux du néolibéralisme, la Macronie les aurait-elle fait à la démocratie ?

 

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(1) Lire l’article de Romaric Godin, sur Mediapart, « Retraites: la justice illusoire d’un système individualiste », juillet 2019. C’est Ici.

(2) Pour avoir le détail de l’historique de cette montée du chômage de masse en France depuis le milieu des années 70, à travers la succession des différentes majorités politiques, on pourra utilement consulter le graphique figurant dans l’article « Les présidents du chômage ». C’est Ici.

(3) Lire l’article de Cécile Rousseau, sur Humanité.fr, « Chômage.Des économies astronomiques au détriment des privés d’emploi », juin 2019. C'est Ici

(4) Comme le montre très bien l’économiste Thomas Piketty, dans Le capital au XXIè siècle, la part des patrimoines hérités dans le patrimoine total recommence à progresser en France depuis les années 70, passant de 44 % en 1970 à 63 % en 2010, après un recul historique depuis son point haut de 90 % en 1910.

(5) Pour apprécier la rupture d’évolution, se reporter au premier tableau figurant dans l’article « Progrès technique, productivité et prospérité dans les pays développés », qui présente l’évolution de la productivité globale des facteurs sur la période 1890-2012. C’est Ici.
Attention, ne pas confondre diminution de la productivité et baisse des gains de productivité qui, elle, signifie que la productivité continue de progresser mais à un rythme plus faible qu‘auparavant.

(6) Premier rapport « Productivité et compétitivité : où en est la France dans la zone euro ? », avril 2019, Conseil national de productivité. Consultable en ligne, c’est Ici.

(7) Pour les projections de population active à l’horizon 2070 de l’Insee, on pourra consulter l’article en ligne, c'est Ici.

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