Le Président et son discours «social»

Lors de ses vœux pour la nouvelle année, le Président dit vouloir repenser «un grand projet social» qui miserait sur la «fraternité» et l'«humanisme». Si la valeur de ces termes n'est pas à démontrer, ils peuvent accompagner une politique sociale, mais ne la fondent pas. Une politique sociale repose sur des valeurs d'égalité, de solidarité et de justice.

macron-31-12-2017

 Le président Emmanuel Macron a donc livré aux Français ses vœux pour 2018. Je voudrais ici commenter ce qu'il a dit dans le domaine social. Quelques généralités sur le travail, qui ne mangent pas de pain, puis un appel à la fraternité et à une exigence humaniste. En réalité, malgré quelques belles paroles, cette conception du social en terme de fraternité et d'humanisme n'est pas très éloignée de celle que l'UMP avait mis un temps en avant, avec Jean-François Copé : celle de la "générosité". Comme pour atténuer la solidarité (le devoir de la Nation, de l'État envers ceux que le système tient à l'écart), prôner un acte bienveillant qui ressort davantage de la charité que des valeurs républicaines. Ce n'est pas la fraternité qui est en cause : elle est effectivement un "plus" qui nous unit. Mais elle ne peut être traitée seule, elle vient en complément de l'égalité. Le Président fait une légère concession à ceux qui le contestent, en critiquant les succès et les réussites qui "nourrissent les égoïsmes et les cynismes". Ce n'est pas une contestation des injustices, simplement une éventuelle reconnaissance de ce que bien des néo-libéraux admettent, à savoir que les inégalités freinent la croissance économique !

Bourse du Travail de Saint-Etienne. Au fronton : Liberté, Égalité, Solidarité, Justice [Photo YF] Bourse du Travail de Saint-Etienne. Au fronton : Liberté, Égalité, Solidarité, Justice [Photo YF]

 Parler d'un nouveau "grand projet social", qui inspirera la politique de santé, du handicap, de l'hébergement des sans-abri, et celle menée envers les plus démunis, en caractérisant ce projet par "une exigence d'humanisme", c'est vraiment se payer de mots. Et c'est finalement plutôt inquiétant : non que l'humanisme soit sans importance, bien au contraire, mais parce qu'une politique sociale ne se fonde pas sur l'humanisme, en tout cas sur la conception que semble s'en faire le Président : la politique sociale, en République, est un devoir de l'État, des pouvoirs publics, envers ceux qui, pour diverses raisons, ont des besoins non satisfaits, en matière de revenus, de santé, d'éducation, de logement… Pas trace de droits sociaux dans ce "projet social", de la part d'un président qui sans vergogne a, le 21 novembre, ouvert la campagne des Restos du Cœur. Impudeur qui n'est pas nouvelle mais qui est proprement écœurante : comment un chef d’État peut sans sourciller soutenir ces acteurs bénévoles, certainement "fraternels" et "humanistes", qui donnent à manger à des citoyens dont la subsistance n'est pas assurée, alors même que l’État doit garantir à tous des "moyens convenables d'existence" (art. 11 du préambule de la Constitution de 1946).

 Faisant lien avec ce qui précède, il assène que "cela implique des règles et de la rigueur", mais finalement c'est pour faire allusion à l'injonction du ministre de l'Intérieur qui exige des centres d'hébergement de fournir les noms des personnes accueillies (en fait pour pouvoir expulser les sans-papiers). Et de prononcer alors cette phrase incohérente : "je sais parfois quelques tensions éthiques, que je ne sous-estime pas et que j'assume pleinement". Il peut ne pas sous-estimer les tensions éthiques que ses décisions provoquent, mais que signifie le fait de les assumer ? Manifestement ce ne sont pas les tensions éthiques qu'il assume, mais une mesure coercitive jamais instaurée par aucun gouvernement jusqu'alors.

 Il affirme reconnaître le droit d'asile pour les réfugiés, quitte à être grandiloquent ("la France est leur patrie"), mais pour ajouter "qu'on ne peut accueillir tout le monde". Qui demande d'accueillir le monde entier ? Par ailleurs, il dit clairement que seuls ceux qui peuvent obtenir la nationalité française peuvent être accueillis. Quelle est cette nouvelle règle ? Depuis quand pour pouvoir venir sur le sol français il faut être éligible à l'acquisition de la nationalité ?

Campement de migrants réfugiés à Besançon, fin décembre 2017 [Photo YF] Campement de migrants réfugiés à Besançon, fin décembre 2017 [Photo YF]
La France devait accueillir 30 000 réfugiés, elle n'en a accueillis que quelques milliers (le porte-parole de Macron disait pendant la campagne présidentielle que ce n'était pas le "raz de marée décrit régulièrement sur les plateaux de télévision par le FN"). Et beaucoup sont dans la rue alors que l'Allemagne (tant citée en exemple sur le plan économique par nos ultra-libéraux), en accueillant réellement 100 fois plus de réfugiés, n'en a laissé aucun sans abri.

 Enfin, le Président dit être impressionné par les "miracles de solidarité, d'engagement, d'enthousiasme" des Français et, modestement, nous dit que c'est de cela dont il a besoin (sic). Il a raison : les miracles de solidarité ce sont ceux qui aident les sans-abri, les migrants, les réfugiés, souvent les même militants, les mêmes bénévoles dévoués à ces grandes causes. Ils prennent des risques, jusqu'à les aider à passer les frontières (afin de ne pas mourir dans la neige, par exemple). Cette fraternité, cet humanisme sont un véritable miracle. Mais ce n'est pas un raz de marée : si le peuple français veut être un "grand peuple", comme dit le Président, il n'y a plus qu'à espérer que ces combats soient désormais menés par le plus grand nombre.

 

 Vœux du Président Macron :

"Nous avons besoin du travail et je le défendrai sans relâche en permettant à chaque travailleur de gagner davantage par celui-ci, en formant nos concitoyens qui sont au chômage pour qu'ils puissent retrouver un travail et des compétences nécessaires pour cela, en formant nos jeunes par l'apprentissage. Le travail est au cœur de notre projet en commun. Je veux aussi misé sur la fraternité ; la fraternité est ce que nous uni, c'est ce qui nous fait un, ce qui nous tient ensemble. Je crois à la réussite, dans les succès, mais que valent ces succès s'ils ne sont en quelque sorte que les succès de quelques uns, s'ils nourrissent les égoïsmes ou les cynismes. Rien de bien durable. Tant de nations sont en train de se fracasser parce que seuls quelques uns y réussissent.

 Nous devons repenser un grand projet social pour notre pays. C'est celui-ci que je déploierai durant l'année qui s'ouvre. C'est celui qui doit inspirer notre politique de santé, notre politique en faveur de celles et ceux qui vivent en situation de handicap, notre politique d'hébergement pour les sans-abri, notre politique sociale aidant les plus démunis. Sans cela, sans cette exigence humaniste, notre pays ne se tiendra pas uni. Cela implique des règles et de la rigueur aussi. Et je sais parfois quelques tensions éthiques, que je ne sous-estime pas et que j'assume pleinement. Je veux que nous puissions apporter un toit à toutes celles et ceux qui sont aujourd'hui sans abri. Le gouvernement s'est beaucoup engagé ces derniers mois dans cette direction, et a  beaucoup amélioré les choses mais il y a encore des situations qui ne sont pas acceptables, que je n'accepterai pas davantage que vous.

Nous continuerons l'effort indispensable pour réussir, pour respecter l'engagement que j'ai pris devant vous. Comptez sur ma détermination entière en la matière. Nous devons ainsi accueillir les femmes et les hommes qui fuient leur pays parce qu'ils y sont menacés en raison de leur origine, de leur religion, de leurs convictions politiques, c'est ce qu'on appelle le droit d'asile, c'est un devoir moral, politique, et je ne céderai rien. (...) Nous continuerons à accueillir ces femmes et ces hommes parce que la France est leur patrie mais pour autant nous ne pouvons accueillir tout le monde et nous ne pouvons le faire sans qu'il y ait des règles. Il est aussi indispensable que nous puissions contrôler l'identité de chacune et de chacun. Lorsque quelqu'un arrive sur notre territoire et ne relève pas du droit d'asile et qu'il n'a aucune chance d'obtenir la nationalité française nous ne pouvons accepter qu'il reste des mois, des années, dans une situation d'irrégularité, qui n'est bonne ni pour lui ni pour le pays. Il faut donc là aussi des règles simples et des règles respectées, et donc de la rigueur.  Je m'attacherai à ce que notre pays se tienne dans cette ligne de dignité et d'efficacité.

 Enfin, notre cohésion nationale dépend aussi de votre engagement. Oui, la cohésion de la nation ce n'est pas seulement le travail du Président de la République, de son Premier ministre ou du gouvernement. C'est le travail de chacune et de chacun d'entre vous. Demandez-vous chaque matin ce que vous pouvez faire pour le pays et au-delà de votre quotidien, de votre vie, parfois de ses difficultés, dites-vous toujours que vous appartenez à un collectif  plus fort, plus grand que vous, la Nation française. C'est ce collectif  qui vous a éduqué, qui vous soigne, qui, quand vous tombez, vous aide à vous relever, qui vous aidera dans vos vieux jours. Dites-vous à chaque instant que vous avez quelque chose à faire pour la Nation. J'ai besoin de cet engagement.

 Chaque jour depuis que je suis élu Président de la République, j'ai pu constater dans notre pays ces miracles de solidarité, d'engagement, d'enthousiasme, c'est de cela dont j'ai besoin. Et c'est pour cela que j'ai besoin de vous. Le peuple français est un grand peuple qui parfois sous-estime ses propres ressorts intimes. Nous sommes capables de l'exceptionnel."

[transcription YF à partir de la vidéo diffusé par Mediapart : Les vœux sans surprise d'Emmanuel Macron ]

. Voir mon texte sur la "générosité" de l'UMP : En marge du débat Fillon-Copé, générosité ou solidarité, la mauvaise foi de l'UMP

 

La peur du krach

Désolé pour ceux que C dans l'air insupporte, mais je voudrais faire une nouvelle incursion dans ce temple de la doxa ultra-libérale. Vendredi 29 décembre, il fallait subir en plus de l'éternelle Philippe Dessertine, François Lenglet, chroniqueur de France 2 ! Tous deux s'en donnaient à cœur joie : d'abord pour dire que tout allait mieux, "situation extraordinaire", puis que tout cela était fragile car bulles, bitcoins et dettes. Et nos deux pythies, avec leurs airs de ravis de la crèche, de pronostiquer l'un (Lenglet) "un tremblement de terre" (tout en avouant qu'il ne sait ni quand ni où), l'autre (Dessertine) une remontée des taux, tout en ne sachant ni où ni quand (cela fait des années qu'il tient ce discours catastrophiste). Tout se résume dans les propos du spécialiste de la Finance en la "fin d'un monde" et l'arrivée d'un "nouveau monde" (en gros celui qu'incarne Macron).

Lenglet et Dessertine [France 5, société de producton Maximal] Lenglet et Dessertine [France 5, société de producton Maximal]

 Je ne dis pas que tout est faux dans ce qu'affirment ces propagandistes de l'ultra-libéralisme (Lenglet a même dit que la reprise était "carabosse" : "qui donne peu à ceux qui ont peu et beaucoup à ceux qui ont beaucoup"), mais leur argumentaire est destiné à faire taire toute contestation : ça va mieux (grâce à qui ?), mais ça risque de s'effondrer (à cause des bulles, et aussi de la dette que « nos enfants payeront »). Donc silence dans les rangs. Une économiste d'Humanis (groupe de protection sociale à but non lucratif) essayait désespérément d'en placer une, entre autre pour contrer les explications tendancieuses données sur les banques, les liquidités déversées, sur le chantage sur les risques à plus ou moins court terme, accusant la sacro-sainte Allemagne (si chère à Dessertine) de ne pas réinvestir en Europe, stigmatisant la "flexi" chère à Macron alors même que pour le moment il ne sécurise rien, mais tout était fait pour lui laisser le moins possible la parole.

Restait le Révérend Père Bernard Vivier (Institut privé du travail) déversant quelques lapalissades comme à l'ordinaire et prêchant la bonne parole (pro-Medef) consistant finalement à justifier toutes les mesures de la loi Travail (dont cette mesure "intéressante" de la rupture conventionnelle collective permettant de virer certains salariés gênants, comme trop vieux par exemple) et, tout en admettant que notre système social a été un "bon amortisseur" de la crise (merci de le reconnaître), lui reprochant… de freiner la reprise.

 

Contrôle des chômeurs

Comme Le Canard enchaîné l'a révélé le 27 décembre, le gouvernement cherche à contrôler davantage les chômeurs. C'est vrai que si on veut permettre aux démissionnaires et aux artisans cessant leur activité de toucher des indemnités, tout en réduisant de 10 milliards (sur 30) la dépense pour les chômeurs, il faut bien trouver un moyen pour payer moins les sans-emploi dont 50 % ne perçoivent déjà rien. Le jeudi 28 décembre, à C dans l'air, il fallait se coltiner Elie Cohen (déjà présent le matin sur France Inter) et Yves Thréard, le numéro 2 du Figaro : avec leur sourire narquois sur les chômeurs et leur jubilation même pas camouflée face à la perte d'influence des syndicats.

elie-cohen-threard-montage

Thomas Porcher, (membre des Économistes atterrés), quand il parvient à prendre la parole, cherche bien à relever le niveau, mais avec peine car les deux le renvoient, à fleurets mouchetés, dans les cordes. La méthode de ces deux propagandistes du "libéralisme" et du macronisme consiste à parler abondamment des abus pour en faire une sorte de vérité générale. Assez crapuleux, mais certainement efficace : c'est bien pour cela qu'ils sont omniprésents dans ce type d'émission. Distiller tout ce qui justifie de contrôler davantage les chômeurs (qui le sont déjà, contrôlés) pour en jeter plus sur le carreau : pour une certaine économie, un bon volant de chômage est nécessaire pour jouer à la baisse sur les salaires et faire taire les protestations. Leurs jérémiades sur l'importance du chômage en France n'est qu'hypocrisie. Ce qui est vrai, mais ils ne font que reprendre le constat fait par d'autres, avant eux, c'est qu'il faut mettre le paquet sur la formation et l'accompagnement social et professionnel, pas insulter sans cesse ceux qui sont sans travail à cause des thèses économiques libérales que nos deux Dupondt soutiennent sans réserve.

 . Les deux textes sur l'émission C dans l'air sont déjà parus sur mon compte Facebook.

 

Billet n° 365

Contact : yves.faucoup.mediapart@sfr.fr

Lien avec ma page Facebook

Tweeter : @YvesFaucoup

  [Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Voir présentation dans billet n°100. L’ensemble des billets est consultable en cliquant sur le nom du blog, en titre ou ici : Social en question. Par ailleurs, tous les articles sont recensés, avec sommaires, dans le billet n°200]

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.