Un président devrait dire ça…

Les 10 % de la population qui perçoivent des minima sociaux et vivent dans des conditions de grande précarité sont en droit de réclamer qu'on ne les considère plus comme coupables de leur situation, pauvres non-méritants. Un président devrait dire et décider d'améliorer leur condition, comme certains candidats du premier tour l'avaient promis.

 

Illustration Observatoire des inégalités Illustration Observatoire des inégalités

 La pauvreté en France

La France compte 9 millions de "pauvres", c'est-à-dire disposant de revenus en-dessous de 60 % du niveau de vie médian. Certains s'en gargarisent, sans même savoir ce que cela représente et sans rien proposer pour y remédier. Un peu comme Marine Le Pen qui semble se délecter des "7" millions de chômeurs : on a l'impression que si elle osait ou si elle pouvait elle aimerait pouvoir dire 8 ou pourquoi pas 10 millions de chômeurs !

L'Observatoire des inégalités s'ingénie à démontrer depuis longtemps que cette barre de 60 % pose problème car elle fait qu'un couple avec deux enfants (+ de 14 ans) dispose de 2520 €, après impôts et prestations sociales (1008 € pour une personne seule). Comme si c'était la situation des familles les plus démunies dans ce pays. Je crois qu'il y a une manipulation des chiffres, consciemment ou non, qui consiste soit à faire peur, à tétaniser, soit à tout emmêler. Après on ressasse l'info sans aucun moyen pour agir. Exemple : pourquoi révéler de façon provocatrice chaque année la progression de la fortune de "nos" milliardaires, sinon pour pétrifier et inciter à s'écraser devant un tel scandale officiel ? Pourquoi forcer le trait en exagérant le nombre de pauvres, sinon pour suggérer qu'on ne peut rien faire ? Dans le même ordre d'idée, nous avons l'instrumentalisation de la notion "classes moyennes", utilisée à toutes les sauces, en général pour que tout le monde se croit classe moyenne, les plus aisés et les plus modestes. Melting-pot bien commode.

Une référence plus judicieuse serait la barre à 50 % (du revenu médian) soit 4,5 millions de pauvres (c'est ce que propose l'Observatoire des inégalités). D'autres galèrent, mais eux davantage. Une personne seule est ainsi à 840 €, et un couple avec deux enfants (+ de 14 ans) à 2100 €.

Reste que définir un seuil de pauvreté à partir d'un revenu médian n'est pas satisfaisant. Paradoxalement d'ailleurs, quand le pays globalement s'appauvrit (donc le revenu médian baisse), le taux de pauvreté diminue, puisque le niveau de pauvreté est plus bas. Inversement, quand le pays s'enrichit, le taux de pauvreté bien souvent croît.

L'idéal, compliqué, serait de définir le budget nécessaire par catégorie de ménage, modeste certes, mais indiquant le montant de revenu minimal indispensable pour vivre. L'Observatoire Nationale de  la Pauvreté et de l'Exclusion Sociale (ONPES) dans un rapport en mai 2015, se fondant sur des dépenses réelles nécessaires, évaluait à 1424 € le budget de référence d'une personne seule et 3284 € pour un couple avec deux adolescents (1). L'UNAF (2) tombe, avec ses propres relevés et calculs, sur des chiffres similaires.

D'aucuns diront que ces chiffres restent élevés et que ce n'est pas demain la veille qu'un gouvernement assurera l'attribution d'allocations permettant de respecter ces budgets-types. Pourtant, le Revenu de Solidarité Active (ancien Revenu Minimum d'Insertion) pour une personne seule est à l'heure où j'écris de 535 € et pour un couple avec deux enfants 1231 € (montant ramené respectivement à 471 et 1071 si, par ailleurs, une allocation logement est perçue).

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Il est évident que ces minima sociaux actuellement en vigueur ne permettent pas de vivre à un foyer n'ayant aucun autre revenu : même augmentés des prestations sociales (allocation logement, allocations familiales,…).

Un président devrait dire que, dans la 5ème puissance mondiale, il n'est pas acceptable qu'une partie de la population vive non seulement en-dessous du seuil de pauvreté, mais bien en-dessous du minimum vital. Et si les très pauvres ne sont peut-être pas 9 millions, les allocataires des minima sociaux sont 4 millions de ménages (une personne ou plus), ce qui fait avec les ayants-droit 6 millions, soit 10 % de la population du pays.

Rien pour les plus démunis

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Emmanuel Macron prévoit d'augmenter de 100 € l'Allocation Adulte Handicapé (AAH) qui est attribuée aux personnes handicapées qui n'ont pas droit à une pension d'invalidité (car n'ayant pas travaillé ni cotisé à la sécurité sociale) et le "minimum vieillesse" [c'est-à-dire, en réalité, l'Allocation Solidarité pour Personnes Agées (ASPA)]. Chacune passerait donc de 808 € à 908 € (sans préciser s'il tiendrait compte de l'existence de la majoration pour la vie autonome, MVA, d'un montant de 104 € qui s'ajoute déjà à l'AAH pour ceux qui vivent seul, hors établissement, et perçoivent l'AAH car ne peuvent travailler). Il annonce par ailleurs un "13ème mois" pour les smicards par augmentation de la prime d'activité de 100 € par mois. Mais il ne prévoit rien pour les sans-emploi qui n'ont pas ou n'ont plus droit au chômage.

Marine Le Pen prévoit également de revaloriser l'AAH et l'ASPA, sans préciser à quelle hauteur (Nicolas Dupont-Aignan, lui, prévoyait d'augmenter de 200 € l'AAH). Elle annonce une baisse de 5 % sur les tarifs réglementés du gaz et de l'électricité et une prime de pouvoir d'achat (PPA) à destination des bas revenus et des petites retraites ("pour les revenus jusqu'à 1500 € par mois"), financée par une taxe sur les importations, toujours sans préciser le montant. Manifestement les "bas revenus" sont les petits salaires et non pas les revenus de l'assistance.

Du répit pour les "assistés"

 J'ai montré dans un article publié par le journal le Monde le 25 avril (3) que les candidats qui avaient pour habitude de s'en prendre aux "assistés" ont levé le pied : le débat sur le revenu universel a joué un rôle dans la mesure où il suggérait que des citoyens qui ne travaillent pas pourraient se voir attribuer une allocation leur permettant de vivre, sans qu'il leur soit exigé une contrepartie et sans que ce soit honteux. Les déboires de François Fillon ne l'autorisaient plus à stigmatiser les assistés, et Marine Le Pen a décidé, peut-être provisoirement, de diriger l'essentiel de ses attaques contre les immigrés, les réfugiés, les musulmans (tous les droits nouveaux qu'elle découvre sont actuellement, dans sa rhétorique xénophobe, exclusivement liés à l'étranger). Les arguties contre l'"oligarchie" sont plaquées et ne recouvrent en rien un réel positionnement politique, elle qui il y a encore peu faisait ses courbettes au Medef et aussi au CAC 40. Comme l'indique Le canard enchaîné de ce 3 mai, des "experts" du FN écrivait en septembre dernier que le droit du travail était "une ampoule de trop au pied des entreprises françaises". On peut s'attendre, sans être devin, que les mesures "sociales" du Front, en cas de victoire, sont destinées à fondre comme neige au soleil.

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Donc, on ménage les assistés, sans doute répit de courte durée, mais on ne fait rien pour améliorer leur situation, en tout cas pour ceux qui ne vivent que du RSA. Si une personne empêchée de travailler parce qu'handicapée "mérite" de percevoir 8 à 900 euros par mois, quelle est la raison qui justifie que celui qui est empêché de travailler parce qu'il n'y a pas d'emploi soit condamné à vivre avec la moitié ? On est dans l'éternelle opposition entre pauvres valides et pauvres invalides de l'Ancien Régime, bons et mauvais pauvres. Les pauvres valides sont des tricheurs en puissance, qui arnaquent l'État. Mais si ceux qui sont sans-emploi sont responsables de leur situation (c'est ce que tout un discours politique laisse le plus souvent entendre), alors pourquoi se plaindre du chômage ? Pourquoi même en exagérer les chiffres, si c'est non pas une calamité, mais finalement un choix pour ceux qui en sont frappés ?

Un président devrait dire solennellement que ceux qui sont sans-emploi (avec allocation chômage ou RSA) ne sont pas coupables et que la Nation leur doit respect, non seulement en évoquant abstraitement et avec compassion le "chômage" (ce qui grosso modo est fait) mais en traitant sérieusement de la situation financière des êtres humains qui sont ainsi jetés sur le bord du chemin.

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(1) Résumé dans cette lettre de l'ONPES, mai 2015 : Les Budgets de référence : une méthode d’évaluation des besoins pour une participation effective à la vie sociale

(2) Union Nationale des Associations Familiales. Ici.

(3) Les "assistés" cessent d'être une cible pour devenir des électeurs potentiels dans Le Monde du 25 avril 2017 (accès aux deux parutions, sur le web et dans le journal, sur mon drive : http://bit.ly/2q2HHza)

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. Voir ma Lettre recommandée à Monsieur Macron (avec accusé de réception)

. Voir Pour une mise en œuvre du droit à des moyens convenables d'existence, Analyse établie autour du concept de "reste à vivre", Juin 2012, rapport du Conseil national des politiques de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale

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. Sur l'assistanat, Jean-Marc Ayrault, lors de la présentation du Plan de lutte contre la pauvreté et pour l'inclusion social (22 janvier 2013) a déclaré : "Les personnes qui sont en situation de pauvreté ne l’ont pas cherché. On parle d’assistanat, la quasi-totalité des gens qui sont dans ces situations souhaitent en sortir évidemment, souhaitent en sortir pour être autonomes". "Il fallait sortir de ce faux débat, de ce discours de stigmatisation et de culpabilisation". Même si un ministre du travail, un peu plus tard, tiendra des propos de  suspicion à l'égard des chômeurs. Le quinquennat Hollande a fait un geste pour une progression de 10 % hors inflation, alors même que l'on sait que la perte par rapport au Smic depuis la création du RMI est de 17 %.

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. Je conseille la lecture du rapport de l'ONPES de 2013, Penser l'assistance qui rive son clou [en 102 pages] à ce discours méprisant qui a été tellement tenu à l'encontre des assistés par la droite-extrême et l'extrême-droite.

. Soutien à l'Observatoire des inégalités qui sort très prochainement (en juin) un rapport sur les inégalités en France 

. Le magazine TSA (Travail Social Actualités) a publié dans son numéro d'avril un article d'Aurélie Vion sur le travail social et Quelle posture face à la montée du FN ? Des usagers des services sociaux reprochent parfois aux travailleurs sociaux de privilégier les immigrés dans l'attribution des aides. Interrogé, entre autre, sur ce sujet, en ma qualité de formateur et d'auteur de ce blog Social en question sur Mediapart, j'ai répondu : "En tant que travailleur social, nous savons bien que cette "préférence" n'existe évidemment pas. Pour avoir présidé des commissions d'attribution d'aides financières, je sais que rien ne permet de donner crédit à ces croyances. Ce qui est insupportable, ce n'est pas seulement que des personnes modestes y succombent : c'est que des responsables politiques, sachant pertinemment qu'elles sont infondées, s'ingénient à les colporter". De nombreux témoignages sont recueillis, y compris sur la question de savoir si des travailleurs sociaux sont pro-FN.

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"Un président ne devrait pas dire ça"

Dans ce livre (Stock, 2016), recueil de la parole du Président Hollande, par Gérard Davet et Francis Lhomme, journalistes au Monde, si la question du chômage est évidemment évoquée à plusieurs reprises, il n'empêche que la pauvreté est apparemment hors de la préoccupation présidentielle. Sinon une approche pro-domo : en réponse à l'affaire des "sans-dents" lancé par Valérie Trierweiler dans son brûlot Merci pour ce moment  (il aurait simplement dit : "je vois les gens qui viennent vers moi dans les manifestations, ce sont des pauvres, ils sont sans-dents"(…) "ce n'est pas une plaisanterie, c'est une vérité") et aussi : "je les vois, les riches. Ils gagnent vingt fois ce que je peux gagner". En 700 pages, strictement rien sur le RSA, rien sur les minima sociaux, qui concernent directement 4 millions de foyers en France !

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La cause du peuple

Dans ce verbatim de la parole de Nicolas Sarkozy président, captée à son insu, (plutôt bien) écrit par son conseiller Patrick Buisson, on a droit à des jeux d'ombres, aux règlements de comptes, aux petites manœuvres, aux affaires intimes, mais rien ne transparaît d'une quelconque préoccupation du magistrat suprême envers les plus démunis dans ce pays. On a droit à toutes les petites mesquineries de Nicolas et de Carla sur le fric qu'ils aimeraient tant gagner, mais, en près de 500 pages, rien sur la précarité sinon la pauvreté d'une partie de la population de France et de Navarre. Buisson glorifie un "peuple" manifestement abstrait pour lui, juste pour se positionner contre "le turbo-capitalisme et la gauche kérosène" et défendre sa chère "identité nationale". Il s'appuie sur les thèses discutables de Christophe Guilluy, tant prisées à l'extrême-droite, selon lesquelles la ruralité (elle sent bon la terre de nos ancêtres) est oubliée, avec peu de demandes de RMI ou d'allocation logement (comme si le non-recours aux droits sociaux, évalué à plus de 5 milliards d'euros, ne touchait pas l'ensemble du pays). Et de prendre la défense de Laurent Wauquiez face à "l'insondable gabegie de l'État-Providence et l'usage inconsidéré qui [est] fait de la solidarité nationale". Il nous révèle sa note à Sarkozy réclamant des mesures restrictives à l'encontre des immigrés, en particulier pour "les critères d'attribution des prestations sociales non contributives (celles qui résultent de la solidarité nationale : RSA et minima sociaux, CMU)". Et de dénoncer, comme il le fait tout au long de l'ouvrage, la pusillanimité du président, qui préfère proclamer que faire. Buisson soutient les délais de carence d'accès aux droits, pour les étrangers, que MLP et NDA disent aujourd'hui vouloir instaurer. Il se gargarise d'une défiance montante à l'égard de l'État-Providence.

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Justement comme pour annoncer le discours très récent de Marine Le Pen sur les "assistés", qu'elle focalise désormais (ou pour le moment) contre les étrangers, ménageant ainsi ceux qui seraient "Français de souche", Buisson conteste la thèse (que j'ai souvent défendue ici) selon laquelle "les catégories populaires à la lisière de la pauvreté éprouvent un besoin pressant de se démarquer des plus démunis" : non, ils veulent juste marquer leur attachement à la communauté nationale ! Et le RSA de Martin Hirsch serait un échec car finalement véritable "appel d'air favorable à l'immigration massive". On éprouve un profond dégoût à l'idée qu'un tel individu ait pu ainsi conseiller le prince, qui l'écoutait, même s'il ne le suivait pas sur ce terrain, préférant adresser ses sarcasmes à l'ensemble des "assistés", peut-être en suivant les suggestions d'un autre gourou (éd. Perrin, 2016).

. Évidemment, dans les deux cas, j'ai fait l'économie de l'achat de ces ouvrages. Merci à ceux qui m'ont permis de les parcourir.

 

Saint-Laurent distribue le trésor de l'empereur Philippe aux pauvres, vitrail des Martyrs de saint Laurent et de saint Etienne vers 1518 (cathédrale de Bourges) Saint-Laurent distribue le trésor de l'empereur Philippe aux pauvres, vitrail des Martyrs de saint Laurent et de saint Etienne vers 1518 (cathédrale de Bourges)

Billet n° 320

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