Quelques rappels à propos du «philanthrope» Roux de Bézieux

Je publie ci-après des extraits de billets dans lesquels j'ai évoqué Geoffroy Roux de Bézieux, le nouveau patron du Medef, et sa philanthropie consistant, avec les royalties amassées par la revente d'une start-up, à financer des institutions "jésuites ou catholiques" [sic] dans le monde.

Philanthropie, que de crimes…

Fin avril [2103], on apprenait que Sabine Roux de Bézieux se souciait tellement des autres qu’elle avait décroché les honneurs de la Fondation de France. Cette dernière publiait dans les journaux un encadré publicitaire tout à sa gloire : elle n’a pas peur de se coltiner un triathlon ni de sauter en parachute. Et en plus sa ligne de conduite battante est partagée par son mari « Geoffroy, et leurs quatre enfants ».

C’est merveilleux, d’autant plus que « dans la vie, les Roux de Bézieux ne veulent pas se contenter de jouir de leur confort. Quand Geoffroy vend sa première entreprise, The Phone House, au milieu des années 2000, c’est tout naturellement qu’ils décident de consacrer une part importante des fonds générés à la création de la Fondation Araok – « en avant ! » en Breton [sic, la majuscule erronée est dans le texte]. Sept ans plus tard, ce sont plus de 600 000 euros qui ont été versés à une trentaine d’associations, selon un fil rouge : permettre à des personnes fragilisées de prendre un nouveau départ dans leur vie ». Sabine estime que son ambition est de « faire confiance en la nature humaine et donner à chacun les moyens de tracer son propre chemin ». Elle aimerait tellement que l’on raconte des histoires de philanthropes plutôt que tous ces faits divers, qui ne contribuent pas à changer la société. Ben c’est ben vrai ça !

 Peut-être que certains lecteurs imaginent que j’invente le texte de la Fondation de France : pas du tout, même si Geoffroy Roux de Bézieux, GRB pour les intimes, est un des candidats au poste de grand patron des patrons (le Medef). D’après Marianne du 1er juin [2013], il a effectivement vendu Phone House avec les 1200 emplois qu’il avait créés (merci), mais qui ont été détruits par le racheteur américain, qui a liquidé la boîte. Diplômé de l’Essec, comme Madame philanthrope, il dirige France Virgin Mobile et perçoit un salaire annuel supérieur à 250 000 € (d’après Marianne). Interrogé par Philippe Poutou lors d’une émission de Mots croisés, sur France 2 [29 avril 2013], il a été fair-play et a reconnu gagner 300 000 € par an avant impôts (soit la moitié après impôts, a-t-il tenu à préciser). Personne ne sait quand il se débarrassera une nouvelle fois de son entreprise. Quand il a prétendu que lui, à la tête du Medef, il privilégierait le dialogue social, il paraît que certains de ses salariés ont failli s’étouffer. Lors de l’émission de France 2 (six jours après la « publicité » de la Fondation de France parue dans les médias, qui, à ma connaissance, n’a pas été commentée), GRB a reconnu que le gouvernement [sous Hollande] est plus rigoureux que le précédent, au grand dam de Valérie Pécresse, présente sur le plateau, qui poussait des hauts cris. Il a cependant défendu le droit des entrepreneurs à profiter des fruits de leur génie.

 Il ne l’a pas dit mais on comprenait que pour pouvoir exprimer pleinement sa générosité il ne fallait pas que l’Etat le taxe trop. D’ailleurs, en versant à sa propre fondation, ses dons sont déductibles de l’Impôt sur le revenu (66 % du don), de l’Impôt sur les sociétés (60 %) et de l’Impôt solidarité des grandes fortunes (75 %). Malin non ?

 On admet cette perte pour le budget de l’État quand il s’agit de dons aux Restos du cœur, à la Croix-Rouge, aux Secours populaire ou catholique, à Amnesty International, mais là ! Pour la "danseuse" d'un ponte du Medef !

[7 juin 2013]

araok

Quand philanthropie rime avec supercherie

 Araok

Geoffroy Roux de Bézieux, vice-président du Medef, a déclaré début juin [2014] que « la baisse annoncée de la fiscalité des entreprises est une supercherie complète ». D’autres patrons de l’industrie lui emboîtent le pas, prétendant que finalement les mesures prises par le gouvernement [Valls, sous Hollande] compensent à peine les hausses d’impôts de ces dernières années, y compris sous Nicolas Sarkozy.

L’ancien commando marine n’y va pas de main morte. Il se plaint de la situation économique de la France et constate que «  la France est toujours sur surveillance renforcée pour déficit excessif ». L’objectif à peine dissimulé est le suivant : plus on accusera le gouvernement de ne pas en faire assez pour le patronat, plus ce gouvernement lâchera du lest.  Pourtant, des dirigeants d’entreprises s’étonnent de ce jusqu’au-boutisme : certains ont reçu leur chèque du CICE cinq jours après avoir déposé leur dossier. Et la moyenne est de 17 jours. Tous ne considèrent pas qu’il faille forcément accabler un gouvernement qui sert à ce point leurs intérêts.

Le ministre des finances ne s’y est pas trompé quand il rétorque à de Bézieux qu’« il ne faut pas vouloir jouer au plus fin trop longtemps. Il y a des petits jeux qui sont contraires à l'intérêt général, il y a des petits jeux préjudiciables aux entreprises elles-mêmes ». Effectivement c’est un jeu, une petite tactique. Car 10 milliards d’euros seront versés cette année aux entreprises, 20 Mds en 2016, et, en ajoutant les 10 Mds d’allègements de cotisations sociales, l’économie pour les entreprises atteindra 30 Mds en 2017. Une peccadille ?

La supercherie c’est Roux de Bézieux lui-même : ce dirigeant du patronat était en bonne place pour prendre la tête du Medef l’an dernier [en 2013] (il était majoritaire au conseil exécutif), finalement à la dernière minute, à la surprise générale, il se désiste au profit de Pierre Gattaz, pour être seulement son adjoint, sans que la véritable raison de ce recul ne soit donnée.

Pourtant, il avait pris les moyens pour sa campagne électorale en vue de la direction du Medef, jusqu’à obtenir de la Fondation de France, supposée indépendante, qu’elle publie à l’époque un encadré publicitaire dans la presse vantant les mérites de Madame Roux de Bézieux, qui anime la Fondation de Monsieur, Araok (« en avant ! », en breton), grâce à la vente de sa start-up The Phone House. La Fondation de France se gardait bien de préciser que le repreneur américain avait aussitôt fermé la boîte et licencié les 1200 employés. Bonjour la philanthropie !

Sur le plateau de l’émission Mots croisés, de France 2 le 29 avril 2013 il avait reconnu gagner 300 000 € par an, avant impôts. Il réclamait moins de fiscalité, déjà, surtout pour pouvoir jouer le généreux avec sa fondation (dont les sommes qu’il lui consacre sont déductibles en partie de son impôt sur le revenu, de l’impôt sur les sociétés et de l’impôt sur la fortune). Pas bête.

 Ajoutons que la Fondation Araok prend en charge des projets très éclectiques : un peu au Niger, et beaucoup pour la Fondation Saint-Matthieu, qui, reconnue d’utilité publique grâce à Brice Hortefeux, ministre de l’Intérieur, en février 2010, collecte des fonds, en contournant la loi de séparation de l’Église et de l’État, pour financer directement l’Enseignement Catholique (donc M. Roux de Bézieux se permet de soutenir l’école catholique non pas avec ses propres fonds mais en partie avec les deniers publics, du fait de ses déductions fiscales).

La Fondation sollicite tous les Roux de Bézieux potentiels à verser leur obole jusqu’à 50 000 €, leur assurant, s’ils sont assujettis à l’ISF, de récupérer 75 % de cette somme ! A noter en passant que le secrétariat général de l’Enseignement Catholique fut en pointe dans la lutte contre le mariage pour tous. Notre PDG, dirigeant du Medef, contribuait ainsi, à sa manière, à ce combat : c’est son droit, mais pas avec des fonds retirés au secteur public. C’est le même homme qui gémit sur la fiscalité et qui manœuvre pour lui échapper, sous couvert de générosité.

Araok verse également sa contribution à JES-Franklin, un fonds qui dit soutenir toutes les actions visant « à promouvoir l’égalité des chances et la promotion sociale de la jeunesse défavorisée » mais qui, en fait, apporte son concours financier à des « établissements jésuites ou catholiques dans le monde » (ce « jésuite ou catholique » est étrange mais c’est ce que disent les documents de JES-Franklin). Et aussi une communauté religieuse de Garges-lès-Gonesse, et également à RCF (Radios chrétiennes francophones) pour aider à son développement mais aussi pour sensibiliser les auditeurs « sur les exclus » : ouf, la morale est sauve. Mais imagine-t-on un grand patron financer de la sorte des organisations musulmanes sinon islamistes ? Quel tollé immédiat cela provoquerait, à juste titre.

[17 juin 2014]

 

Billet n° 406

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