Grèce : comment et pourquoi Tsipras a capitulé

Philippe Menut, réalisateur, auteur de La Tourmente grecque, a enregistré une interview de l'économiste Eric Toussaint, très actif dans l'accompagnement de la gauche grecque dans le bras de fer avec les créanciers. Il déroule avec brio les événements qui ont conduit à la capitulation. Il défend depuis le début la réalisation d'un audit de la dette afin de déterminer en quoi elle peut être illégitime, illégale, insoutenable et odieuse. Un rapport préliminaire de cet audit est paru le 17 juin dernier et pour ses auteurs, la suspension du remboursements des prêts s'impose.

Philippe Menut, réalisateur, auteur de La Tourmente grecque, a enregistré une interview de l'économiste Eric Toussaint, très actif dans l'accompagnement de la gauche grecque dans le bras de fer avec les créanciers. Il déroule avec brio les événements qui ont conduit à la capitulation. Il défend depuis le début la réalisation d'un audit de la dette afin de déterminer en quoi elle peut être illégitime, illégale, insoutenable et odieuse. Un rapport préliminaire de cet audit est paru le 17 juin dernier et pour ses auteurs, la suspension du remboursements des prêts s'impose.

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Eric Toussaint


J'ai présenté ici le film de Philippe Menut : il a prévu de le compléter après un tournage à Athènes qui doit avoir lieu de la mi-septembre à début octobre. En attendant, il a interviewé Eric Toussaint dans une vidéo intitulé Grèce : pourquoi la capitulation ? une autre voie est possible. L'économiste belge est le coordinateur scientifique de la Commission pour la vérité sur la dette publique grecque, instituée par Zoé Konstantopoulou, présidente du Parlement grec (jusqu'à sa dissolution fin août suite à la démission du premier ministre par Alexis Tsipras) et également le porte-parole du CADTM International (Comité pour l'annulation de la dette du Tiers-Monde). Dans la vidéo de 38 minutes, Eric Toussaint, s'exprimant avec une grande clarté, expose sans acrimonie mais avec beaucoup de persuasion, la situation de la Grèce avant les élections législatives qui doivent avoir lieu le 20 septembre. Le déroulé des événements depuis 2011 est particulièrement instructif.

Dès 2011, au sein de Syrisa, nait le projet d'un audit sur la dette (Yanis Varoufakis y est alors opposé, craignant publiquement que cela ramène la Grèce "à l'âge de la pierre"). Un documentaire est tourné (Debtocracy, que j'ai présenté sur ce blog) : il connaît un succès fou, 1,5 million de personnes le téléchargent en 6 semaines. En 2012, le programme électoral de Syrisa prévoit cet audit : socialisation des banques, mesures fiscales pour faire payer ceux qui auraient profité de la crise, non paiement de la dette tant que l'audit n'est pas fait. Syrisa passe de 4 % en 2009 à 27 % en 2012.

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Alexis Tsipras, Eric Toussaint et Zoé Konstantopoulou au Parlement grec

 

Mais Syrisa et Tsipras modèrent ultérieurement ses propositions, considérant qu'elles seraient difficiles à appliquer si le parti accédait au pouvoir. Toussaint constate de près ce recul lors d'une conversation avec le leader de Syrisa. Pourtant ce dernier lui demande en octobre 2013 d'organiser une conférence européenne sur la dette publique. Il s'agit de faire lien avec la conférence de Londres qui en 1953 consacrait l'accord des vainqueurs à réduire considérablement la dette de l'Allemagne. Cette conférence européenne devait avoir lieu en mars 2014, mais le parti de la gauche européenne en organise une autre à Bruxelles. Il défend la nécessité d'un Plan B, sans concessions face aux créanciers, mais il constate que le futur ministre des finances, qui remplacera plus tard Yanis Varoufakis, Euclide Tsakalotos [pourtant marqué comme marxiste, tout en étant surnommé l'"aristocrate de gauche"] n'en veut pas, préférant négocier avec les créanciers.

Après la victoire de Syrisa en janvier 2015, Alexis Tsipras signe le 20 février un "accord funeste" avec les créanciers. On sent que les nouveaux responsables hésitent. Tsipras continue à consulter Toussaint, qui est sur une position radicale de non-négociation : pour lui, une attitude ferme, notamment sur la dette, aurait contraint les créanciers à devenir, eux, demandeurs de négociation. Finalement, le Parlement ne valide pas cet accord. Et la Présidente du Parlement lance le 4 avril 2015 la Commission pour la vérité sur la dette grecque. D'importants travaux ont lieu pendant deux mois et demi. Des auditions sont tenues, des personnalités liés aux créanciers sont entendues.  Un rapport préliminaire est rédigé. Pourtant, Tsipras et Varoufakis veulent élaborer un nouveau programme sans exercer aucune pression sur les créanciers qui ne font aucune concession. Ceux qui, comme Eric Toussaint, sont sur une position de fermeté assistent impuissants au remboursement de 7 milliards d'euros aux créanciers alors que la somme nécessaire pour établir un plan d'aide humanitaire (sur la santé, les petites retraites, les 300 000 familles sans raccordement électrique) était de seulement 200 millions d'euros.

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Rapport préliminaire de la Commission sur la vérité de la dette publique

 

Eric Toussaint explique que si les médias, au service de l'oligarchie, désavouaient le travail de la Commission, la population réagissait positivement : lui-même était arrêté dans la rue et remercié par des Athéniens pour son aide.

Suite à la pression du FMI (réclamant un remboursement) et aux exigences croissantes des créanciers, Alexis Tsipras décide le référendum du 5 juillet. Avec le succès obtenu (62 % de non aux exigences des créanciers), le premier ministre pouvait, devant le monde entier, montrer les efforts faits par les Grecs, les remboursements effectués, et mettre en place des mesures d'auto-défense (suspension des paiements, socialisation des banques, taxation des riches qui échappent à l'impôt). Comme on le sait, ce n'est pas le choix qu'a fait Tsipras, qui est allé chercher le soutien des trois partis qui n'avaient pas soutenu le référendum et leur a proposé un accord, soumis au Parlement le 11 juillet. Mais les créanciers ne s'en satisfont pas et imposent l'accord honteux du 13 juillet. Avec une atteinte aux retraites, une augmentation de la TVA et le fonds de privatisation à hauteur de 50 milliards d'euros (vente aux enchères de tout ce qui n'a pas été encore privatisé) ! Dans la nuit du 15 au 16 juillet, le Parlement adopte ce plan. Eric Toussaint parle de "capitulation".

Et de conclure : "Si l’on ne recourt pas à des mesures unilatérales d’auto-défense face aux créanciers, notamment la suspension de la dette, il est impossible d’obtenir des concessions fortes de la part des créanciers. Il faut que les forces politiques et sociales européennes comprennent qu’une négociation dans le cadre européen actuel respectant les règles dictées par la Commission européenne, la BCE, ou le FMI ne peut pas marcher. Il faut désobéir aux créanciers. Ce n’est qu’en désobéissant aux créanciers qu’on peut leur imposer de faire des concessions."

Eric Toussaint termine en suggérant la création d'une "monnaie complémentaire" (mode de paiement interne au pays) et une sortie de l'euro mais à certaines conditions. "Ce n’est valable que si cela va de pair avec la socialisation des banques, avec une réforme fiscale favorable à ceux d’en bas, avec une solution radicale à la dette. Sinon on aura une sortie de droite à la zone euro. C’est bien pourquoi une partie de l’extrême droite soutient de façon souverainiste cette sortie. Il faut l’éviter. Il faut une sortie progressiste, favorable au peuple."

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Philippe Menut me signale que Zoé Konstantopoulou, qui n'est plus présidente du Parlement,  réunit à nouveau, du 22 au 25 septembre,  la commission pour la vérité de la dette publique grecque  qu'elle avait mis en place. Par ailleurs, Philippe Menut tourne un additif à La Tourmente grecque à Athènes du 16 septembre au 3 octobre.

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Vidéo : ici 

ou sur le site du CADTM : ici

Texte de la vidéo

Synthèse du rapport

Voir :

Faire condamner la Troïka pour la tragédie grecque

La Tourmente grecque" : mortalité infantile + 43 %

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Billet n° 220

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