La Vérité selon «Marianne»

«Marianne» a basculé dans l'escarcelle d'un milliardaire tchèque. Du coup, Natacha Polony, "réac souverainiste", a été appelée à la rescousse comme directrice pour tenter de faire redécoller l'hebdo et conforter sa ligne éditoriale déjà bien engagée contre les "islamo-gauchistes", c'est-à-dire les militants anti-islamophobes et antiracistes, et contre l'immigration, source de tous les maux.

Je lis régulièrement Marianne depuis sa création en 1997, après avoir lu tout aussi régulièrement L'Évènement du Jeudi, également depuis sa création, et auparavant Les Nouvelles Littéraires. En somme, on l'aura compris, je suivais Jean-François Kahn, même si son orientation "centriste-révolutionnaire" n'était pas ma tasse de thé, mais j'avais une certaine sympathie pour son parcours journalistique (je l'écoutais déjà tous les matins sur Europe 1, dans les années 70) et sa force d'entraînement. Le lien qui exista un temps entre Marianne et Mediapart (Edwy Plenel et Laurent Mauduit y publiant une chronique régulière) était plutôt de bon augure. Mais les forces tectoniques qui secouaient Marianne eurent le dessus. Laurent Mauduit a montré, dans un article de Mediapart du 31 janvier 2017 intitulé La face cachée de "Marianne", comment l'actionnaire principal, Yves de Chaisemartin, ancien homme fort du Figaro au temps de Robert Hersant (ce n'est pas rien), a appelé comme directeur général Frederick Cassegrain, lui-même venant du Figaro Magazine, le média de la droite dure. Puis ce fut Joseph Macé-Scaron, ancien de l'extrême-droite (le Grece). J'ajoute : ainsi que tel journaliste venu de Valeurs Actuelles, chargé de couvrir en toute objectivité ce qui se passe dans les banlieues.

Laurent Mauduit évoquait les largesses financières obtenues du pouvoir hollandais conduisant le patron de Marianne, à faire venir Renaud Dely, transfuge de L'Obs, un des "hollandolâtres" les plus réputés, dans le microcosme journalistique parisien. De Chaisemartin pensait déjà faire appel à Natacha Polony, mais s'était rabattu finalement sur Dely. Avec une association de plus en plus fréquente avec "les ultras du Comité Laïcité République, pour faire la chasse à de supposés "islamo-gauchistes" qu'ils confondent le plus souvent à dessein avec des militants anti-islamophobie".

Encore des milliardaires pour contrôler la presse

On avait déjà les milliardaires : les Dassault, Lagardère, Drahi, Niel, Pigasse... Voilà qu’un milliardaire tchèque, à la tête d’un complexe industriel, vient de prendre le contrôle de Marianne, de Elle, et depuis le 25 octobre entre dans le giron du Monde. Il prétend assurer l’indépendance des rédactions mais c’est en général ce qu’ils disent.. au début. Un de ses potes, milliardaire également, Andrej Babis, premier ministre de la République tchèque, sans égaler Viktor Orban, s’oppose à la venue de migrants dans son pays les accusant d’être des criminels ! C’est ce qu’il dit dans Le Monde du 26 octobre. Le Canard enchaîné de la veille disait que Kretinsky est proche du Kremlin : c'est ce qui expliquerait, après le court intermède Renaud Dely, la nomination de Natacha Polony, "réac souverainiste", à la tête de Marianne, dont on connaît les prises de position anti-yankee qui satisfont quelques militants de gauche poutiniens, d'autant plus qu'elle vole régulièrement au secours de Poutine, comme quelques autres membres éminents de la rédaction de Marianne. Monsieur K. s’intéresserait aussi au canard d’extrême-droite Valeurs Actuelles, mais il n’est pas encore à vendre.

Ni Zemmour ni Polony

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Marianne du 12 octobre dernier titrait : Immigration, Et si on disait la vérité. Cette couverture a choqué, car l'ancien hebdo de Jean-François Kahn sombre ainsi dans une propagande anti-migrants, après s'en être pris depuis quelques années aux musulmans les confondant le plus souvent avec les intégristes islamises.

Avant de prendre la tête de ce canard vendu à un milliardaire d'un pays de cette Europe honnie, Natacha Polony avait été virée d'Europe 1, et c'est ainsi qu'au moment où elle réclamait à son employeur devant les Prud'hommes 800 000 euros, on apprit qu'elle gagnait 27 400 € par mois pour une petite chronique quotidienne, ce qui confirme ce que l'on pouvait imaginer de cette nomenklatura journalistique (les Calvi, Aphatie, et autres Brunet) grassement payée pour servir les intérêts de la classe dominante et inciter en permanence le petit peuple à se serrer la ceinture. Donc même si cette guéguerre interne à Europe 1 m'amuse et que le fait que Lagardère soit menacé de devoir raquer me réjouit, les classes populaires devraient se méfier de tels tribuns qui prétendent les défendre.

On sait qu'elle est proche de Jean-Pierre Chevènement, souverainiste : elle a même été secrétaire nationale du MDC, le parti du "Che", et candidate aux élections législatives à Paris sous cette étiquette (elle obtint 2,24 % des voix). Du coup, Jean-Pierre Chevènement publie une tribune anti-UE dans Marianne de cette semaine (2 novembre). On peut imaginer que cette fidèle du pourfendeur des sauvageons ne se privera pas de délivrer son prétendu savoir sur l'enseignement (alors qu'elle a passé si peu de temps dans l'Éducation Nationale), elle qui ne se prive pas de donner en permanence des leçons aux enseignants sur l'échec de l'école, sur la nécessaire autorité et ne cachant pas ses sympathies pour les "thèses" de Jean-Michel Blanquer.

Elle n'a jamais fait non plus mystère de ses positions proches de celles de Nicolas Dupont-Aignan, parangon de la droite extrême sinon de l'extrême-droite, allié du FN/RN, qui venait affirmer sur les plateaux de télé, contre toute vraisemblance, qu'il avait vu à la frontière turque des réfugiés… rêvant des allocations versées en France ! Elle a failli reprendre Marianne, en rachetant elle-même l'hebdo avec son compagnon, le journaliste culinaire de Marianne Périco Legasse, qui appelait à voter Dupont-Aignan en 2012 et qui, colère, assénait un jour sur le plateau de C à vous (France 5) que les soutiens aux réfugiés n'avaient qu'à les héberger chez eux. Elle-même, elle a dénoncé les associations de Calais de soutien aux sans-papiers, monté en épingle l'affaire de tel proxénète d'autant plus qu'il était albanais, joué sur les peurs du Grand Remplacement prétendant que 48 % des Français le redoutent et affirmant qu'un million de migrants attendent en Libye de pouvoir venir en Europe. Elle se sert toujours de ce que les Français peuvent penser pour tenter d'expliquer ses positions rétrogrades ("les Français pensent").

Par ailleurs, sur France Inter, en mars dernier, elle a présenté le génocide du Rwanda de la façon suivante : "on avait des salauds face à des salauds", récusant qu'on définisse "les gens par bourreaux et victimes", rejoignant, tous comptes faits, la thèse souvent développée par Pierre Péan dans Marianne. Des Tutsis ont aussi assassiné dans les pays voisins, ce qui est vrai, mais ce qui, en aucun cas, ne peut disculper les génocidaires du Rwanda ni minimiser, comme certains n'hésitent pas à le faire, la portée des massacres d'avril 1994 (au moins 800 000 morts, tous Tutsis ou Hutus modérés ayant pris la défense de Tutsis). De tels propos, révisionnistes, tenus à une heure de grande écoute, en disent long sur les options de Madame Polony mais aussi, désormais, sur les dérapages tolérés de certains commentateurs et faiseurs d'opinion.

Elle a expliqué la guerre en Syrie par une révolte "suscitée" (en s'engluant dans l'histoire éculée, chère aux complotistes, des deux gazoducs, thèse qui permet de donner bonne conscience à ceux qui soutiennent Assad et Poutine). Elle ne sera pas dépaysée dans une rédaction où certains (pas tous) considèrent qu'en Syrie tous les opposants à Bachar-Al-Assad étaient des djihadistes, terroristes internationaux.

La Vérité sur l'immigration

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Dans l'article principal du numéro du 12 octobre ("Ni Plenel, ni Zemmour…"), elle ironise sur les défenseurs des migrants, avec toute la panoplie argumentaire de l'extrême-droite : soutien aux filières de passeurs, dumping social pour nos emplois, accueil des migrants confondu avec le libre-échange, et d'invoquer Jaurès contre ces "belles âmes qui ont besoin d'un diable pour se sentir des saints". On sent la mauvaise conscience. Et si elle fait mine dans son titre de se démarquer de Zemmour, on n'oublie pas qu'elle lui a confié en direct (chez Ruquier, le 23 mars 2013) qu'elle était d'accord avec lui, sur l'Europe et l'immigration, "à 95 % grosso modo".

Les attentats islamistes ont certes fait des dégâts non seulement en massacrant mais en convertissant des démocrates en islamophobes impénitents (c'était un des buts recherchés). Y compris chez Marianne : des rédacteurs, comme Jack Dion, publient des textes corrects sur les questions sociales mais s'emballent aussitôt qu'il est question de musulmans. L'éditorialiste Jacques Julliard n'y va pas par quatre chemins : il accuse carrément les anti-racistes ("islamo-gauchistes") d'être rien moins que des "collabos". Éric Conan, s'opposant à la vague migratoire,  reprochait aux jeunes réfugiés syriens d'avoir peur, de fuir la guerre et de ne pas se battre dans leur pays. Dans son numéro du 12 octobre, Marianne, comme tant d'autres, titre sur Les milliards des passeurs, sans vraiment traiter le sujet (l'article est creux), sinon l'approvisionnement de main-d'œuvre pour le travail illégal, accréditant l'idée que les migrants seraient incités à quitter leur pays juste pour rejoindre ces filières. A ce stade, à la "vérité", plus grand-chose ne va différencier Marianne de Valeurs Actuelles ou de Causeur, médias d'extrême-droite et de droite-extrême, sinon un discours social dont la sincérité va devenir douteuse : n'est-il pas là désormais juste pour faire passer le reste ?

. sur l'entrée de Kretinsky dans Le Monde et Marianne, voir Laurent Mauduit (Mediapart, le 18 octobre) : Après avoir croqué "Marianne", un oligarque tchèque entre au "Monde"

 

Billet n° 425

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