Revaloriser les minimas sociaux

Alors que la campagne pour l’élection présidentielle bat son plein, que l’on cause économie, budget, déficit, dette souveraine, que la plupart des « experts » défilent dans les médias pour convaincre les citoyens qu’ils devront se serrer la ceinture, le rapport 2011-2012 de l’Observatoire National de la Pauvreté et de l’Exclusion Sociale (ONPES) a été rendu public le 29 mars dans une quasi indifférence (1).

 Ce rapport confirme, pour l’essentiel, les chiffres déjà publiés par l’INSEE en novembre dernier, à savoir que 13,5 % de la population vivent sous le seuil de pauvreté (soit 8,1 millions de personnes dont 2 millions en grande pauvreté et 133 000 sans domicile). Roselyne Bachelot, ministre des Solidarités et de la Cohésion sociale, destinataire de ce rapport, se glorifie : le taux de l’Allemagne, tant vantée par les économistes patentés, se situe, lui, à 15,6 %. Chez nous, 10 % des personnes les plus modestes ont vu leur niveau de vie baisser de 1,1 % (de 2008 à 2009) alors que 10 % des personnes les plus aisées avaient un niveau de vie en augmentation de 0,7 % (et ne parlons pas du 1 % des plus riches qui, lui, a fait exploser les compteurs).

 Si l’on tient compte des conditions de vie (prise en compte de plusieurs paramètres : contraintes budgétaires, retards de paiement, restrictions de consommation et difficultés de logement), un ménage sur cinq est considéré comme pauvre. Le taux de pauvreté des familles monoparentales dépasse les 30 %. La pauvreté touche 2,4 millions d’enfants, 650 000 personnes de plus de 75 ans et plus d’un million de jeunes de 18 à 25 ans (chiffre en forte hausse). Les statistiques fournies par l’Europe (selon des critères arrêtés par le Conseil européen) considèrent que 11,2 millions de personnes sont, en France, en situation de pauvreté et d’exclusion sociale.

 Le pouvoir d’achat du RMI/RSA a augmenté de façon dérisoire : 2,6 % en 21 ans ! Celui de l’allocation de parent isolé a lui régressé. Malgré tous les discours tendancieux à ce sujet, les minimas sociaux ont décroché par rapport au SMIC en 20 ans. Le rapport relève également les difficultés d’accès aux soins (malgré la Couverture Maladie Universelle), la forte augmentation des dossiers de surendettement. Les suicides n’affectent pas seulement les cadres dans des entreprises vouées à un libéralisme forcené, mais aussi des personnes aux revenus très modestes, parfois surendettés (voir Le Monde du 31 mars, deux mères de familles se suicident dans le quartier des Francs-Moisins, à Saint-Denis, pour des raisons liées à la précarité).

 Le rapport de l’ONPES décrit ce qu’est le quotidien de tous ces gens condamnés à vivre chichement : « La crise amoindrit les capacités de résistance des plus exclus ». « Le recours au crédit devient une nécessité pour un nombre croissant de personnes. » Et c’est rapidement l’endettement. « Au-delà des conséquences objectives sur la situation des personnes, la crise actuelle a des répercussions plus intimes. Les préoccupations de survie au jour le jour et l’urgence financière amoindrissent les capacités de résistance. Elles induisent une difficulté à se projeter, source d’une grande inquiétude. L’anxiété est forte pour les parents dont les enfants connaissent des difficultés d’insertion sur le marché du travail. Au désarroi de ne pouvoir aider financièrement leurs enfants s’ajoute la culpabilité et l’incompréhension, lorsque ces jeunes sont diplômés et que les parents pensent avoir réussi leur mission éducative, souvent au prix de lourds sacrifices. » Cette crise sociale est source de souffrances, de tensions intra-familiales, et « une telle sollicitation de la structure familiale dans un contexte de pénurie, se traduit par l’augmentation des ruptures dans le couple ou entre parents et enfants. Ces ruptures renforcent la précarité et conduisent parfois des jeunes à l’errance (dont le nombre irait croissant selon les professionnels de l’accompagnement). »

 Le gouvernement encore en place s’était pourtant donné comme objectif de réduire la pauvreté d’un tiers en 2012 (au terme de la législature). Non seulement il n’en est rien mais l’ONPES note que « nombre de personnes interrogées craignent de connaître à l’avenir, pour eux ou pour leurs enfants, une situation de pauvreté et d’exclusion ».

 Le rapport précise pudiquement : « Les prestations sociales réduisent (...) sensiblement l’intensité de la pauvreté ». Ce qui n’empêche pas certains de tirer à boulets rouges sur cette protection sociale accusant tantôt les bénéficiaires de frauder, tantôt les étrangers de venir en France uniquement pour percevoir des prestations sociales (le candidat de l’UMP à Villepinte cherchant à discréditer ces prestations tout en feignant d’ignorer leurs règles d’attribution particulières pour les étrangers).

 J’ai publié sur le site du Monde un texte, en juin 2011, intitulé « Vive l’assistanat » (2), qui fustigeait les attaques en règle contre « l’assistanat », qui ne cherchent pas à valoriser la responsabilité des individus mais bien à discréditer les aides aux plus démunis (3). Le rapport de l’ONPES, remis au ministre, en termes pondérés certes, exprime son désaccord avec cette qualification indigne: « les dénominations d’assistanat parfois utilisées pour désigner le dispositif et ses bénéficiaires sont douloureusement ressenties tant elles portent atteintes à la dignité des personnes. » « C’est parce que le principe de solidarité exige que la société accorde une aide à tous ceux qui en ont besoin qu’ont été instituées un certain nombre de prestations et d’actions en matière sociale. L’histoire a d’ailleurs montré que la mise en œuvre de ce principe était consubstantielle à l’idée de démocratie. » L’idée de démocratie !

 Au cours du quinquennat qui s’annonce, il ne suffira pas de prendre en compte les difficultés des classes dites « moyennes ». J’évoquais dans ce blog le 7 février dernier, dans une adresse aux responsables politiques, la nécessité de définir un « reste à vivre » et d’augmenter les minima sociaux : « s’ils ne le font pas pour des raisons morales, qu’ils le fassent par intérêt : car la condition qui est imposée à ces populations est une grave menace pour l’équilibre de la société » (4).

 Le Conseil national des politiques de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale (CNLE), rattaché au Premier ministre, a, dans une déclaration datée du 19 mars, plaidé pour « une augmentation de 25 % du RSA socle, le plus rapidement possible et au plus tard sous 5 ans ».

 Le rapport de l’ONPES glisse, en termes mesurés, que « la réduction du socle de la grande pauvreté passe (…) par la poursuite de l’effort de revalorisation des minima sociaux en général et par le succès de la stratégie fondamentale d’insertion par l’emploi. ». Il note que Pôle Emploi n’assure pas correctement (par manque de moyens) l’accompagnement des bénéficiaires du RSA, contrairement à ce que prévoit la loi. Et il ose s’en prendre aux inégalités : « Sans réduction des inégalités de revenus concernant l’ensemble de leur distribution, il ne sera pas possible de diminuer significativement le taux de pauvreté monétaire relatif. » (5) Tout un programme.

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 (1) http://www.onpes.gouv.fr/Les-Rapports.html

 (2) Suite aux propos de Laurent Wauquiez qualifiant l’assistanat de « cancer de la société », je concluais mon texte en réaction : « Tout ce qui relève de la sécurité sociale, c’est-à-dire en contrepartie d’une cotisation, relève de l’assurance. Quant à l’aide sociale et à l’action sociale, deux composantes de la protection sociale, elles s’adressent à tous ceux qui n’ont pas droit à des prestations de sécurité sociale ou ont besoin d’une intervention complémentaire : cela s’appelle l’assistance (des millions de citoyens en bénéficient, y compris les personnes âgées dépendantes, de tous milieux, qui perçoivent l’Allocation Personnalisée d’Autonomie). Il n’y a pas de honte à cela. Et le fait d’accorder cette assistance (ce soutien, cet accompagnement, cette aide), c’est l’assistanat. Seule une dérive sémantique, impulsée par ceux qui récusent les devoirs d’une société à l’égard de ses membres les plus faibles, a conduit à dévaloriser cet acte d’assistance ».

 (3) Dans presque tous ses discours, Nicolas Sarkozy discrédite l’assistanat (encore le 4 avril à la Réunion). La nécessaire responsabilisation des personnes et le projet de rendre chacun acteur de sa vie ne doivent pas passer par le mépris et la stigmatisation de l’exclu, traité comme un coupable.

 (4) http://blogs.mediapart.fr/blog/yves-faucoup/070212/sous-seuil-de-pauvrete-definir-un-reste-vivre. Je citais le programme d’Europe Ecologie-Les Verts qui prévoit une augmentation de 50 % des minimas sociaux. Plusieurs internautes m’ont précisé que le programme du Front de Gauche avait fixé les minimas sociaux à hauteur du seuil de pauvreté (établi sur 50 % du revenu médian, soit 800 € environ).

 (5) Une étude d’économistes montre que les inégalités liées à l’impôt se sont accentuées entre 2002 et 2012. Le taux de prélèvement a baissé 6 fois plus pour les 1 % les plus aisés par rapport à l’ensemble de la population (et c’est Le Figaro, du 3 avril, qui s’en fait l’écho). 

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