M. Wauquiez, le bonimenteur

Dans "Les Échos", le candidat à la présidence du parti LR recycle son éternel discours dans lequel il s'en prend aux "assistés" et prétend défendre les "classes moyennes", un fourre-tout qui serait pris en étau entre les pauvres et les très riches. Même le FN n'exprime pas actuellement un tel mépris à l'encontre des victimes de l'économie "libérale".

Dessin de Na ! Dessin de Na !
Il déclare (1) : "La France a augmenté les prestations sociales pour les pauvres et baissé les prélèvements sur ceux qui ont réussi mais, entre les deux, les classes moyennes ont été laminées. Elles sont pourtant le socle d'une démocratie stable". Quand France Bleue rend compte de son intervention récente à Laval, le résumé d'une heure de discours en trois points cite l'assistanat en premier. Ailleurs, il répète jusqu'à plus soif qu'il n'acceptera jamais que "celui qui travaille gagne moins qu'en cumulant les prestations sociales", pour réclamer une nouvelle fois "qu'en contrepartie du RSA, on  fasse des heures de travail d'intérêt général, car quand on a des droits on a aussi des devoirs". Il propose qu'on ne reporte pas à plus tard "les heures supplémentaires" [sic] "pour ceux qui se donnent du mal en France et qui font le choix du travail".

Laurent Wauquiez aux estables (Haute-Loire) après l'ascension du mont Mézenc début septembre [captures d'écran YF] Laurent Wauquiez aux estables (Haute-Loire) après l'ascension du mont Mézenc début septembre [captures d'écran YF]

Tout est ainsi fait pour humilier la population qui est condamnée au chômage et qui ne percevant plus d'allocations doit solliciter le revenu minimum dit "de solidarité active" : le choix du terme "travail d'intérêt général" n'est pas innocent dans sa bouche, assimilant ainsi les assistés à des personnes condamnées par la Justice (TIG), alors qu'elles sont condamnées par des politiques économiques dites libérales qu'elles n'ont pas choisies mais qu'en réalité lui a soutenues et soutient encore. Ce qui ne l'empêche pas de bluffer sur les revenus qui seraient supérieurs quand on est dans l'assistance (thèse farfelue largement démontée par ATD), et de ne jamais invoquer les droits et devoirs quand il s'agit des gens de sa caste. Enfin, il bafouille tellement dans ses prises de paroles quelque peu laborieuses (comme aux Estables en Haute-Loire : "vous devriez pas d'être là", dit-il à ses partisans), qu'il n'ose même pas prononcer le mot "défiscalisation" des heures supplémentaires (chacun devant comprendre que, désormais, quand on dit "heures supplémentaires", cela signifie évidemment HS défiscalisées, mesure prise par Sarkozy, annulée par Hollande).

Il est justement dans la droite ligne de son mentor en politique, Nicolas Sarkozy, qui avait été ovationné par ses militants en 2007 aux cris : "À bas l'assistanat" et qui déclarait, dans sa lettre aux Français en 2012 : "nous avons consacré des milliards à maintenir des gens dans l’assistanat (…),  nous l’avons payé d’une défaite financière ". Phrase odieuse s'il en est, pure idéologie, pure propagande, destinée à faire oublier aux Français que le PIB c'est, aujourd'hui, 2300 milliards d'euros, les dépenses sociales et de santé 700 Mds€, le budget de l'État 430 Mds€, et le RSA, dans le collimateur des "procureurs de l'assistanat" (2), environ 10 Mds. Comment peut-on prétendre, sans se ridiculiser, que la France s'est ruinée à cause de l'assistanat, alors même que, dans le même temps, la fortune des plus fortunés, s'accroit chaque année considérablement, crise ou pas crise. Selon le baromètre de Challenges (3), les 500 plus grosses fortunes ont vu leur patrimoine passer de 458,6 Mds€ à 570, soit 112 Mds de plus en un an (11 fois la dépense globale annuelle du RSA versé à plus de deux millions de foyers). Et la fraude, l'évasion et l'optimisation fiscales, dont les Panama Papers et aujourd'hui les Paradise Papers révèlent une partie de l'ampleur, se chiffrent en dizaine de milliards d'euros perdus par les budgets publics, au détriment des contribuables honnêtes : et M. Wauquiez n'en dit strictement rien ! 

Dessin d'Alain Goutal [voir son blog sur Mediapart : https://blogs.mediapart.fr/alain-goutal] Dessin d'Alain Goutal [voir son blog sur Mediapart : https://blogs.mediapart.fr/alain-goutal]
Quand il affirme que "la France a augmenté les prestations sociales pour les pauvres", de quoi parle-t-il alors que le gouvernement actuel, sans vergogne, se permet justement de réduire les allocations logement. Et s'il prévoit d'augmenter effectivement le minimum vieillesse et l'allocation d'adulte handicapé, sur trois ans, il n'a strictement rien fait sur le RSA, qui est le minimum des minima sociaux. Certains élus d'En Marche se sont targués d'avoir augmenté le RSA de 10 € au 1er septembre : autre ignominie dans la mesure où cette somme est évidemment dérisoire et qu'elle ne relève pas d'une décision du gouvernement Philippe. Elle a été prise par Jean-Marc Ayrault, alors premier ministre en janvier 2013 dans le cadre du Plan de lutte contre la pauvreté, confirmée en mars 2017, sous Hollande. Il s'agissait tout simplement de récupérer un petit peu le retard pris par le RMI-RSA par rapport au Smic depuis 1988, en augmentant sur la durée du quinquennat le RSA de 10 %, bien inférieur à ce que demandaient les spécialistes du sujet qui réclamaient au moins 17 %.

Dans ses discours, il est manifeste que Laurent Wauquiez, sans aucun charisme, essaye d'entraîner les foules LR (plus exactement les adhérents bien à droite de ce parti) contre les plus pauvres et contre les migrants : il n'est plus l'"hologramme de Marine Le Pen", comme l'avait interpellé Benoit Hamon, car il est pire que le Front National qui pour le moment vise exclusivement les migrants et semble considérer qu'il peut récupérer les plus pauvres comme électeurs (d'où le stand by sur ses anciennes campagnes contre l'assistanat). LW annonce que "le maquis d'aides sociales coûtant très cher", il compte fusionner toutes les prestations dans une allocation unique équivalente à 75 % du Smic. En réalité, il concocte là une usine à gaz quasiment irréalisable,  car il y a trop de paramètres à prendre en compte. Des personnalités de droite ont elles-mêmes déclaré que cette allocation unique est une vue de l'esprit.

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Résultat : non seulement il fait la une de Valeurs actuelles, le canard de la droite extrême qui rêve d'une alliance FN-LR, il est apprécié chez Causeur, l'autre canard de la droite extrême, mais il peut se réjouir que l'on parle de lui, même quand des articles dénoncent ses excès, comme dans celui du Monde cité plus haut ou celui de Society qui le présente comme "le pire de la droite", "mensonges, trahisons, terreur", pour dire ce que pensent beaucoup de ses petits camarades ainsi que les agents du Conseil Régional d'Auvergne-Rhône-Alpes (4).

On pourrait croire que ce qui motive Laurent Wauquiez est cette tactique infâme, classique, qui consiste à s'en prendre aux plus pauvres comme boucs émissaires, afin de faire diversion sur les vraies causes des inégalités sociales. En fait, pas seulement : il sait parfaitement que  ses attaques contre les "assistés" sont infondées, mais il n'ignore pas qu'elles ont un impact sur l'opinion publique, puisque 71 % des Français considèrent que la lutte contre l'assistanat doit être prioritaire (5). Il a beau être critiqué par une partie de la classe politique sur ce terrain, ainsi que par les associations et un certain nombre de personnes morales, peu le chaut : il espère en tirer profit, il a bien été élu haut la main en Région ARA (avec 40 % des voix dans une triangulaire).

Mais un autre objectif, finalement bien plus gravissime, est inscrit dans cette manipulation de l'opinion publique. Lorsque l'on sait que le hochet (RSA) qu'il agite c'est 10 Mds€ alors que les retraites publiques et privées représentent 300 Mds€ et la maladie 200 Mds€, on comprend que le but de ce fort en thème, qui parait bizarrement parfois un peu benêt, est en partie ailleurs : comme tant d'autres dans la classe politique et économique, il s'agit de marteler contre les dépenses sociales (et de santé) pour que les Français s'assurent auprès d'organismes privés (le vieux projet du Medef) et que cessent les prélèvements sociaux. La naïveté d'une grande partie de l'opinion publique est de prendre pour argent comptant les propos de ce bonimenteur.

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(1) Dans Les Échos du 5 novembre.

(2) Voir Le Monde du 28 octobre, Pauvres de nous, les procureurs de l'assistanat, un grand article d'Anne Chemin.

(3) du 28 juin 2017.

(4) octobre-novembre 2017.

(5) sondage Ipsos Sopra-Steria.

dessin © Sakado [www.perrochaudsaffiche.fr] dessin © Sakado [www.perrochaudsaffiche.fr]

. Voir Wauquiez, roitelet en sa région : la hache et le spectacle, article de Lucie Laporte sur Mediapart le 11 octobre.

. "Valeurs Actuelles" flirte avec Wauquiez [YF]

. Au 19ème siècle, le baron de Gérando faisait déjà du Wauqiez : il suspectait les assistés et écrivait dans son traité De la Bienfaisance publique : "Voyez combien cette industrie est habile dans l’art de feindre ! elle a des accents plaintifs, des gémissements et des larmes à sa disposition"."La fausse indigence ne craint pas de revêtir les haillons de la misère". "Le faux indigent fuit les lieux où il est connu ; il ne tromperait personne dans son village".

Moment de lucidité, le philanthrope ajoutait cependant, lui : "la misère de plusieurs a précisément sa cause dans la richesse de quelques uns".

 

Billet n° 353

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