Les Marcheuses

Il y a trois ans, ces femmes d'un quartier populaire dit prioritaire ont décidé de déambuler régulièrement dans les rues de leur cité pour observer et relever ce qui ne va pas et le signaler aux autorités en vue d'obtenir une amélioration de leur cadre de vie.

Les Marcheuses, à Auch, le 8 mars 2018. [Photo YF] Les Marcheuses, à Auch, le 8 mars 2018. [Photo YF]

Ainsi elles sont une quarantaine à Auch (dans le Gers) à s'inspirer d'une action menée dans une démarche participative au Canada : d'âges et de milieux différents, elles cheminent ainsi dans les rue du Grand Garros, regroupant trois sous-quartiers : le Garros, la Hourre et la Tuilerie (1). Dans la bonne humeur, dans une ambiance de réelle fraternité (ou sororité) notant tout ce qui leur parait mériter d'être soit préservé soit modifié, dans le domaine de l'habitat, de l'environnement et de la sécurité. Soucieuses du bien vivre ensemble, elles font part aux autorités de leurs observations et proposent des solutions.

Y participent des femmes du quartiers, auxquelles se joignent des assistantes sociales du Département en poste au Garros, des travailleurs sociaux du Centre social et de la Caisse d'Allocations Familiales et trois religieuses qui y demeurent (visitant les malades, délivrant des cours de français à des migrants).

Il ne s'agit pas d'une action frondeuse, ce n'est pas une manifestation. Il leur arrive d'inviter à leur marche des représentants de l'État, des HLM, de la CAF, du Conseil Départemental, de la Communauté d'agglomération (Grand Auch Cœur de Gascogne), la ligue de l'enseignement, les enseignants des écoles, la Salle polyvalente, avec parfois des marches thématiques sur les transports ou sur les espaces verts, comme celle récente du samedi 10 février en lien avec la Maison du Projet (rénovation urbaine).

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Ce 8 mars, journée internationale des droits des femmes, elles ont quitté leur quartier pour se rendre au marché de la ville basse, en offrant des gâteaux, des infos et des boissons. Tandis que d'autres femmes et hommes tenaient stand et pancartes pour défendre les droits des femmes avec Sud Solidaires ou le Planning, et la liberté pour les femmes et adolescentes emprisonnées par Israël occupant les territoires palestiniens.

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Souhaitant ne jamais s'enfermer dans la cité, elles allaient ainsi au devant de la ville, pour dire que leur démarche ne consiste pas seulement à mieux vivre ensemble au sein du Grand Garros mais de faire en sorte que le reste de la ville n'ait plus de préjugés envers ce quartier. Elles eurent droit à la visite de la Préfète en personne, Catherine Séguin, en poste depuis peu et qui ne pouvait que se réjouir d'une telle démarche où l'État n'est pas en ligne de mire mais plutôt remercié pour son soutien.

Catherine Séguin, Préfète du Gers, accompagnée de Nicole Pascolini, déléguée aux droits des femmes, rencontre les Marcheuses au marché d'Auch [Photos YF] Catherine Séguin, Préfète du Gers, accompagnée de Nicole Pascolini, déléguée aux droits des femmes, rencontre les Marcheuses au marché d'Auch [Photos YF]

Les festivités se sont poursuivies par une grande rencontre dans une salle de la haute-ville (Les Cordeliers, plus de 100 personnes), en présence des autorités. Dans un premier temps, les femmes nombreuses prirent le micro pour dire tout simplement leur joie de pouvoir s'inscrire dans une telle convivialité (l'une applaudie chaleureusement pour le show qu'elle a produit a confié en riant de bon coeur combien cela lui donnait du courage).

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Diana, l'une d'elles, jeune femme très engagée (une des adultes relais du quartier), très émue, fut particulièrement remerciée par tous et toutes pour sa disponibilité, son dynamisme et son dévouement. Deux religieuses catholiques, en tenue, appartenant à un ordre qui fut créé il y a bien longtemps dans cette ville d'Auch, témoignèrent de la joie qu'elles éprouvent avec cette marche et des relations amicales nées de ces rencontres.

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Des assistantes sociales de secteur, faisant allusion à la mission qu'elles accomplissent, face à des situations parfois très complexes, difficiles, ont dit combien cette approche collective était réconfortante, dans un contexte détendu, avec humour, au-delà d'un travail quotidien très individualisé. Elles indiquèrent que l'ensemble des intervenants sociaux du quartier sont très complémentaires pour amener un maximum de personnes à participer à ces marches.

Une responsable du Planning familial a témoigné de ce que cette action apportait à ces femmes en tant que femmes. Une conseillère en économie sociale et familiale du Centre social CAF a remercié toutes ces marcheuses pour leur engagement constant. Des élu(e)s de la ville, dont l'une habitant le quartier, ont attesté des améliorations dans l'équipement urbain qui ont pu être faites grâce à ce que les marcheuses avaient relevé. Un acte fort dans la mise en œuvre de la Politique de la Ville. Un homme du collectif citoyen (instance mise en place par la mairie sur la quartier), marcheur à ses heures, a attesté que cela "permettait de se rencontrer, de découvrir la joie… et de régler quelques problèmes". Ajoutant qu'il espérait que d'autres quartiers suivent l'exemple.

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Après la déléguée aux droits des femmes (qui fut à l'origine de l'idée)  insistant sur le fait que les femmes ont une perception très particulière de la cité où elles vivent, avec une approche très pragmatique, concrète favorisant l'élaboration des solutions à apporter, la Préfète a clos la séance, manifestement impressionnée par ce à quoi elle avait assisté, sur le marché et dans cette salle. Elle a insisté sur le fait que les causes défendues ici sont sérieuses : il s'agit de "créer du lien social, du lien entre vous et entre résidents". Relevant le rôle d'alerte mais aussi de déconstruction des préjugés. Confiant préférer que l'on parle de quartier prioritaire de la politique de la ville, plutôt que de ZUP, elle a valorisé le fait que ce genre de manifestation, par la voie du dialogue et de l'échange, permet de "modifier le ressenti", perception que le reste de la ville peut avoir d'un quartier et qu'il ne faut pas prendre à la légère. Elle a dit souhaiter que le ciblage des financements de la politique de la ville en faveur de ce quartier ne soit pas facteur de ségrégation mais bien d'intégration dans l'environnement général.

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Au final, notant les écarts qui restent flagrants quant aux tâches ménagères (72 % toujours à la charge des femmes), sans prétendre que les politiques publiques puissent pénétrer dans les familles, elle a évidemment exprimé le souhait d'un partage réel, comme elle a espéré que désormais il y ait marcheuses et marcheurs, dans un esprit républicain d'égalité, avec contribution de chacun.

Il n'est pas certain que cette discrimination positive cesse dans l'immédiat, car elle a été manifestement mobilisatrice. Mais le dernier mot de Catherine Séguin a été surtout de souhaiter que l'on trouve les moyens de promouvoir une telle action. Ailleurs.

Alors même que ces marcheuses sont à la jonction du social et du politique (au sens noble du terme), on aura noté que personne n'a eu l'outrecuidance de leur glisser qu'elles étaient… en marche !

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Marche Gestion urbaine de Proximité le 10 février 2018,

photos de Magali Ruzafa mises en ligne sur le mur Facebook Marcheuses Grand Garros 

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(1) Avec 1900 habitant sur 21000, le Grand Garros est en situation de grande pauvreté : 1/4 de familles mono-parentales, 460 allocataires couverts par le RSA et l'AAH (ayants droit compris), soit 1/4 de la population ; 814 avec la CMU, soit 43 % de la population ; 48,4 % ont un budget composé pour plus de la moitié de prestations sociales (non compris les étudiants et les plus de 65 ans), 27,4 % de la population vit exclusivement avec des prestations sociales (Insee, déc. 2017).

 . Dans un billet récent, j'ai décrit une action cinéma menée sur ce même quartier : Quartier prioritaire : le ciné pour faire cité. Au sein du web documentaire, on peut voir un petit film réalisé sur ces marcheuses.

 

Sur le marché d'Auch, également, ce matin [Photo YF] Sur le marché d'Auch, également, ce matin [Photo YF]

Billet n° 381

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  [Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Voir présentation dans billet n°100. L’ensemble des billets est consultable en cliquant sur le nom du blog, en titre ou ici : Social en question. Par ailleurs, tous les articles sont recensés, avec sommaires, dans le billet n°200]

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