Rapport sur les riches en France

L’Observatoire des inégalités publie un rapport sur les « premiers de cordée » et sur leur enrichissement continu. Les auteurs prônent la fixation d'un « seuil de richesse » qu’ils situent à deux fois le revenu médian, soit à 3500 euros nets après impôts.

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Dans l’avant-propos, le président et le directeur de l’Observatoire, Noam Leandri et Louis Maurin, constatent que la crise du Covid-19 a mis en avant des professions souvent négligées et mis en évidence les fractures du pays que l’Observatoire s’emploie justement, depuis tant d’années (17 ans), à débusquer. S’ils évoquent les « premiers de cordée » partis dans leurs résidences secondaires, ils rappellent que l’Observatoire ne cherche pas à faire du marketing avec les inégalités. Le but n’est pas de montrer du doigt les plus aisés, dont une partie, les médecins, sont montés au créneau lors de la crise sanitaire. Et les plus âgés ont été frappés, quel que soit leur milieu social. Ce Rapport sur les riches en France était déjà en gestation quand l’épidémie est survenue.

On est prévenu : il ne s’agit pas d’un « brûlot anti-élite ». Sauf qu’un observatoire qui étudie les inégalités ne peut pas décrire que les pauvres (qui sont déjà l’objet de très nombreuses recherches, enquêtes, reportages). Il faut bien reconnaître qu’à une époque, les Pinçon-Charlot étaient bien les seuls (sociologues) à travailler sur les classes aisées (avec toute la difficulté et les ambiguïtés pour approcher ces gens-là).  S’il existe un seuil de pauvreté (la moitié du revenu médian), il n’y a pas encore un seuil de richesse (sinon celui qu’a défini l’Observatoire, à savoir le double du revenu médian c’est-à-dire 3 500 euros nets après impôts). Cet ouvrage, unique en son genre, pourrait contribuer à préciser l’impact d’un tel seuil de richesse sur l'impôt et la législation sociale, en fournissant un document d’ensemble sur le sujet.

Dans notre société libérale, la richesse n’est pas une question. Par ailleurs, ce sont les riches qui détiennent l’information sur leur fortune, ce qui leur permet d’en faire la rétention. Pourtant, si l’on veut débattre de la répartition des richesses il faut bien disposer de toutes les données.

L'Observatoire a une approche particulièrement argumentée et correcte de la question des inégalités, comme lorsqu’il émet des réserves sur un seuil de pauvreté à 60 % du revenu médian (préférant 50 %). Là, dans ce rapport, les auteurs précisent avec force que pour eux les riches ce ne sont pas seulement les 1 %. Ne prendre en compte que les ultra-riches, c’est considérer que les 99 % autres seraient tous classes populaires et classes moyennes. D’où le choix de considérer que les gens aisés sont les 10 % du haut de la pyramide. Cependant, les auteurs ne veulent pas imposer leur vision des choses, ils lancent un débat. Ils ne cultivent ni une haine contre les riches, ni un culte pour les pauvres : il s’agit juste de savoir comment faire pour qu’il n’y ait plus de richesses exorbitantes, indécentes, et que la répartition des richesses soit améliorée : « on ne peut pas à la fois déplorer le dénuement des uns sans mettre en cause les privilèges dont jouissent les autres ».

Le revenu médian est établi à 1 735 euros, ce qui conduit Anne Brunner et Louis Maurin à évaluer à 5 millions le nombre de personnes vivant au-dessus du seuil de richesse (le double du revenu médian soit 3470 euros exactement, après impôt, pour une personne seule), ce qui représente 8,2 % de la population, tandis que le taux de pauvreté s’établit à 8 % (à la moitié du revenu médian, soit 867 euros par mois pour une personne seule). Évidemment, le niveau moyen des 1 % les plus riches est nettement plus élevé puisqu’il s’établit à 15 000 euros mensuels.

Capture d'écran lors d'une émission de "C dans l'air" sur France 5 (produite par le groupe Lagardère), avec l'économiste néo-libéral Jean-Marc Daniel Capture d'écran lors d'une émission de "C dans l'air" sur France 5 (produite par le groupe Lagardère), avec l'économiste néo-libéral Jean-Marc Daniel
Pour ce qui est du patrimoine, les auteurs retiennent un autre critère : sont riches ceux qui possèdent au moins le triple du patrimoine brut médian (160 000 euros) ce qui donne plus 490 000 euros, soit 16 % des ménages (ou 4,6 millions de ménages, soit autour de 9 millions de personnes). Quant aux 10 % les plus fortunés, l’Insee retient comme référence 607 000 euros de biens (soit 2,9 millions de ménages, soit environ 6 millions de personnes) : ils possèdent près de la moitié du patrimoine français. Enfin, 1,2 million de ménages sont millionnaires (4 %) soit environ 2,5 millions de personnes. Enfin, le 1 % des plus riches possède près de 20 % du patrimoine global. On notera qu’on est loin des 200 ou 500 familles les plus riches, bien réelles et bien commodes pour laisser croire, comme certains le font par démagogie, que la richesse en France ne serait que les très très riches (le 0,1 %). Malgré tout, les auteurs indiquent que la fortune de ces 500 représente plus de 700 milliards d’euros [soit près de deux fois le budget de l’État, bien plus que le budget des pensions de retraite et celui de la santé cumulés]. La fortune de Bernard Arnault (88,3 Md€) est équivalente à la valeur de tous les logements de Toulouse, celle de Patrick Drahi (9 Md€) de ceux de Saint-Etienne.

Pendant les Trente Glorieuses (1945-1975), les inégalités stagnaient, mais depuis elles sont reparties à la hausse. Ces dernières années, le nombre de grandes fortunes augmente : non seulement ils gagnent plus, mais leur patrimoine s’accroît. C’est encore plus vrai depuis l’élection présidentielle : si on manque de chiffres pour le moment, on sait que 5 milliards d’euros manquent au budget de l’État, redistribués aux plus riches par la réduction de l’ISF et la baisse de l’impôt sur le capital.

Yacht dans le bassin d'Arcachon [Ph. YF] Yacht dans le bassin d'Arcachon [Ph. YF]
90 %  des Français ont l’essentiel de leurs revenus constitués de pensions ou salaires, et même les riches se situant entre 90 et 99 %, étrangement, perçoivent aussi surtout pensions et salaires : les revenus ne relèvent essentiellement du capital que pour les 1 % les plus riches. Le riche est plutôt âgé et plus souvent parisien. Être riche ce n’est pas forcément vivre dans un autre monde mais avoir en bien des domaines une liberté de choix. Si les 10 % les plus pauvres sont à peu près dans la même galère, les 10 % des plus riches ne sont pas logés à même enseigne : il y a de grandes « inégalités » entre eux. Du coup, comme le disent malicieusement les auteurs, « on est toujours le pauvre d’un autre » et « les riches, ce sont les autres ».

Les auteurs rappellent que l’Insee se fonde sur ces équivalences pour déterminer les besoins par ménage : 1 part pour une personne seule, 0,5 part pour le deuxième adulte et chaque enfant de plus de 14 ans, 0,3 part pour chaque enfant de moins de 14 ans. On le comprend, c’est une convention, qui ne recouvre pas forcément la réalité.  

Le rapport fourmille de tableaux, de graphes qui illustrent avantageusement les démonstrations. On a même un état des revenus annuels des plus riches footballeurs (entre 14 et 33 M€) ou des stars de cinéma (entre 1 et 2 M€). Il se penche sur le sens du mot riche, sur les signes extérieurs de richesse et dresse un portrait-robot des plus fortunés.

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Contrairement à ce que certains proclament (Emmanuel Todd par exemple), les inégalités ne sont pas en régression. Ce rapport, comme tout ce que produit l’Observatoire, est une arme pour ceux qui combattent afin de réduire les inégalités. En général, ces questions sont mal connues car on est perdu dans les chiffres : on entend des critiques ciblant souvent les politiques (les élus) alors même que leur situation a considérablement évolué ces dernières années. Le rapport de l’Observatoire essaye d’être didactique et ses données, précises, permettent de faire la part des choses, de mieux mesurer l’ampleur du problème, de mieux situer une donnée par rapport à une autre, et ainsi elles peuvent être facilement exploitées par quiconque s’intéresse à ces questions. Il me semble que les journalistes sont ménagés : la plupart ne gagnent pas grand-chose, certains galèrent même, d’autres, les célébrités, les « experts », les éditorialistes engrangent de belles sommes chaque mois. Botus et mouche cousue sur un tel sujet, mais on finit par l’apprendre quand une star des médias se fait virer de son poste et que l’on apprend qu’il ou elle gagnait 25 000 euros pour une petite chronique chaque jour (sans parler des autres piges perçues sur une autre chaîne). Il n’est pas rare que ce sont ceux-là qui expliquent doctement que le Smic est trop élevé ou que le RSA ruine la France.

Lors de la présentation du rapport en visio-conférence ce mardi 9 juin, animée par Anne Brunner et Louis Maurin, ce dernier précisait bien que ce seuil de richesse n’est pas un plafond de pauvreté mais « un minimum » à partir duquel on peut dire que les citoyens sont riches (ou alors les mots n'ont pas de sens). L’impôt sur le revenu peut très bien commencer à s’appliquer très progressivement à partir du revenu médian, sans attendre ce seuil de richesse. Interrogé sur le revenu de base, il a renvoyé à son dernier article sur le sujet, considérant que l’urgence est de réduire les inégalités, de mettre en œuvre réellement, concrètement, rapidement ce qui contribuera à atténuer l’écart entre riches et pauvres dans le pays. Il a indiqué que l’Insee ne parle pas de riches, car apparemment ça n’intéresse ni les chercheurs, ni la presse : et pourtant, des plafonds de revenus sont sans cesse utilisés par la législation sociale. En insistant sur ce seuil de richesse, ce rapport changera peut-être la donne.

En Europe, les riches français sont  parmi les plus riches (juste après les Suisses), ce qui prouve que toute la thèse de la fuite des riches à cause des impôts n’est que pure propagande : selon Louis Maurin, il arrive que les riches français avouent eux-mêmes clairement que leur intérêt est de vivre en France, pour de très nombreuses raisons, et que ce ne sont pas des impôts un peu plus élevés qu’ailleurs qui vont les pousser à quitter le pays.

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. Rapport sur les riches en France, sous la direction d’Anne Brunner et Louis Marin, éd. Observatoire des inégalités, 104 pages, juin 2020. Accessible sur le site : www.inegalites.fr (10 € + frais d’envoi). Cette publication a été possible grâce à plus de 1000 personnes qui se sont mobilisées pour son financement participatif.

. voir par ailleurs l’article de Louis Maurin, Pour en finir avec le revenu universel : « Il est temps de sortir du piège du revenu universel, qui en dit long sur le niveau de réflexion actuel sur la redistribution de la richesse notamment à gauche. La crise actuelle appelle des mesures rapides et fortes, pas des spéculations sans fin sur de l’argent magique. Il faut que les partisans du revenu universel qui œuvrent sincèrement pour le progrès social comprennent que s’il est universel, c’est un revenu pour les riches. Le débat devrait porter sur le montant du minimum pour les plus modestes et sur la manière dont on redistribue la richesse dans la société, pour que chacun puisse vivre mieux et que soient offerts à tous des services publics modernes de qualité ».

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. L’Observatoire a publié son troisième Rapport sur les inégalités en France en juin 2919. Un outil indispensable pour tout citoyen engagé dans le combat pour la justice sociale. Voir mon billet de présentation : ici.

. Louis Maurin a publié un article dans Alternatives économiques du 1er novembre 1997 intitulé Qui est riche en France ? dans lequel il évoquait déjà un "seuil de richesse". 

Billet n° 557 : Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique.

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