Les inégalités en France

L’Observatoire des inégalités publie son troisième rapport sur les inégalités en France en 2019, comme il le fait tous les deux ans depuis 2015, en complément de l’état des lieux qu’il tient régulièrement à jour sur son site. Un outil indispensable pour tout citoyen engagé dans le combat pour la justice sociale.

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Anne Brunner, qui a codirigé la réalisation de ce rapport, explique dès l’avant-propos, qu’il ne s’agit pas seulement de rendre compte des inégalités de revenus, mais aussi d’éducation, de conditions de travail, de logement, de participation à la vie politique. En veillant à ne pas négliger ce qui s’améliore et ce qui se dégrade, ce sérieux et cette honnêteté étant la marque de fabrique de cet observatoire qui se refuse à chercher à faire le « buzz ». Anne Brunner précise que « plus que jamais, cette lutte est indispensable pour préserver la cohésion sociale, le consentement à l’impôt et la démocratie ».

Louis Maurin, directeur de l’Observatoire, dans un texte fort intitulé Une vague de mépris social, décrit la condition de ceux dont « l’horizon de vie est grignoté par la précarité ou le chômage ». Il évoque la révolte des gilets jaunes. On sent que le spécialiste, habitué à écrire sur le sujet, voudrait transmettre un peu de sa colère : « pourquoi s’obstiner à ignorer que les tensions actuelles sont liées à la domination d’une partie de la société sur une autre ? »  Ce qui heurte c'est, certes, le niveau des inégalités mais surtout l’hypocrisie des discours et les faveurs faites aux plus riches. Et « la violence des paroles du président de la République à l’égard des derniers de cordée ». Louis Maurin s’en prend à cette droite qui cible les « assistés » et les immigrés (comme si les 7 % d’étrangers, dont 40 % d’Européens, menaçaient l’identité et l’emploi des 93 % autres). Le RSA n’est rien comparativement aux avantages fiscaux accordés aux plus riches, d’autant plus que l’argent du RSA est immédiatement dépensé dans le circuit économique.

Mais le directeur de l’Observatoire ne ménage pas pour autant la gauche qui montre du doigt les « super-riches ». S’il concède que cibler la richesse n’est pas du même ordre que « se faire la peau des plus pauvres et des immigrés », il dénonce le « tous unis contre les super-riches », qui « permet aux catégories aisées de se donner bonne conscience et de se défausser de l’effort de solidarité sur le 1 % du haut de la hiérarchie ». On comprend-là le propos : inutile de dire que je suis en parfait accord avec lui, ayant souvent écrit sur le sujet et sur l’instrumentalisation de la notion « classes moyennes » (une sorte de melting-pot dans lequel tout le monde serait logé à la même enseigne).

Enfin Louis Maurin met en garde contre la façon qu’ont les privilégiés à faire diversion avec d’autres inégalités : de genre, d’âge, de couleur de peau, de territoire. Certes, « leur redécouverte est salutaire » mais attention : « l’emballement pour ces « nouvelles inégalités » permet d’oublier un peu vite la fracture sociale ». Il dit redouter un basculement de notre pays dans un régime autoritaire, avec des classes favorisées qui s’en lavent les mains car leurs privilèges ne seront pas remis en cause. Ceux qui morfleront ce seront toujours les mêmes.

Revenus selon le type de famille [Observatoire des inégalités] Revenus selon le type de famille [Observatoire des inégalités]
Ensuite le rapport, qui a été présenté à la presse le 4 juin, décline les inégalités : de revenus, d’éducation, de travail, de mode de vie (des chiffres parlants et des tableaux tout aussi significatifs : avec les tendances et les prévisions d’avenir). Et avec des comparaisons au niveau européen. La pauvreté a fortement baissé entre 1970 et 1990. Depuis, la pauvreté n’explose pas : moins que l’augmentation du nombre de pauvres (+ 600 000 en dix ans tout de même) c’est l’écart qui se creuse entre les plus pauvres et les couches moyennes qui pose problème. Le RSA peut être un indicateur : le nombre d’allocataires a baissé de 5 % en 2017 par rapport à 2015, année où le nombre de foyers en relevant a été le plus haut (1,8 million). Mais pour retrouver le taux de pauvreté des années 2000 (ne pas oublier qu’il est calculé en fonction du revenu médian), il faudrait une très nette accélération de la tendance. Et ce n’est pas gagné.

[Photo Leroy Skalstad] [Photo Leroy Skalstad]
Le rapport aborde également les inégalités de territoires, avec la pertinence habituelle des auteurs, tenant à distance les lieux communs. Déjà ils se démarquent de cette affirmation selon laquelle la plus grande pauvreté serait en milieu rural, alors que « le cœur des inégalités se trouve dans les grandes villes », ce qui signifie nullement que tout va bien dans le meilleur des mondes des campagnes. Par ailleurs, tous les quartiers ne sont pas des « ghettos urbains » à l’abandon comme certains se plaisent à le dire. « Il s’agit de toute une partie de la France populaire, au standard de vie éloigné de ce que les médias et la publicité véhiculent, même si ces personnes ne vivent pas toutes dans la misère. » Il n’empêche que « l’ampleur de la pauvreté dans certains territoires permet de mieux comprendre aussi le sentiment de relégation qui peut y régner, quand les parties communes des immeubles se dégradent ou quand des formes d’incivilités ou de violences se développent sans que l’on intervienne. Nul doute qu’on y trouve l’une des sources du mécontentement social qui règne dans notre pays ».

Si le rapport relève que le taux de pauvreté en France est de 13,6 %, soit un des plus bas d'Europe, et que la durée dans la pauvreté est moins longue (ceux qui font mieux sont le Danemark, la Norvège et la Finlande), il n'empêche que les ménages les plus aisés sont français (après les Suisses), ce qui prouve qu'ils ne désertent pas le pays, comme une certaine propagande cherche à le faire croire. 

Tout est tellement important que, pour en rendre compte, on serait tenté de tout noter : le mieux c’est de lire le rapport. 550 personnes ont apporté leur soutien pour que ce document paraisse ainsi que 65 chercheurs, sociologues, économistes, statisticiens, pédagogues, historiens, politistes, ethnologues, philosophes… Ce rapport est là pour donner des armes à ceux qui ne se satisfont pas du mépris social qu’il démontre et dénonce. Et acquérir ce rapport c’est apporter son soutien à une juste cause.

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. Présentation du rapport sur le site de l’Observatoire et commande : ici. 176 pages, 9 € hors frais d’envoi. Outre Anne Brunner et Louis Maurin, ont contribué à la réalisation de ce document : Noam Leandri, Sarah Psimiras, Xavier Saint-Martin, Bernard Schlemmer et Valérie Schneider.

. L’Observatoire des inégalités c’est plusieurs ouvrages mais aussi des formations : ici.

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Sur ce blog Social en question :

. Les inégalités : des données pour agir  (sur le rapport de 2017).

. Inégalités : la crise enrichit les plus riches (sur le rapport de 2015)

. « Comprendre les inégalités », par Louis Maurin (juin 2018).

. Les inégalités : que faire ? (sur le rapport de 30 experts Que faire contre les inégalités, juin 2016).

. Liberté, inégalités, fraternité (Rapport sur les inégalités mondiales, 2018, par World Inequality Lab).

. On trouve encore d’autres liens dans chacun de mes billets cités ci-dessus.

Ouvrages publiés par l'Observatoire des inégalités Ouvrages publiés par l'Observatoire des inégalités

Billet n° 472

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