Arrêts maladie : menace sur la Sécu

Le gouvernement prévoit, dans la loi de financement de la Sécurité sociale 2019, de mettre à la charge des entreprises les premiers jours de maladie, au-delà des jours de carence. Le patronat s'insurge pour la forme mais cela va lui permettre de mieux contrôler ces arrêts et, à terme, cette mesure s'inscrit dans un projet général d'affaiblissement de notre système de protection sociale.

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Matignon n'a ni confirmé, ni infirmé l'information. Comme le dit Les Échos (1er août) : "la motivation principale de la mesure tient à la recherche d'économies". Il s'agirait de mener la guerre à "l'arrêt de travail de complaisance, l'absence répétée du vendredi ou le congé maladie". Le coût total des indemnités journalières s'élève à 10 milliards d'euros (notons en passant que c'est le montant du RSA versé à deux millions de foyers, mais ça n'a aucun rapport). Et ce montant progresse de 400 millions chaque année.

Bien sûr, la présentation, comme d'habitude, est faite de telle sorte que l'on puisse croire que ce sont les arrêts de complaisance qui expliqueraient cette progression. Alors même que l'on sait que les conditions de travail s'aggravent (ce qui est souvent le cas en cas de crise économique : tu acceptes le job aux conditions imposées ou tu t'en vas, d'autres attendent à la porte). Mais aussi le recul du départ à la retraite n'est pas sans effet sur la santé des travailleurs les plus âgés : l'augmentation du coût des arrêts-maladie (+ 13 % au cours des 4 dernières années) est selon les observateurs clairement liée à la retraite portée progressivement à 62 ans. Selon l'Assurance maladie, les plus de 60 ans, quand ils ne sont pas au chômage, s'arrêtent deux fois plus longtemps que les autres (en 2016) : ayant des salaires plus élevés, le coût des indemnisations augmente plus vite. Selon un autre article des Échos (31 juillet), la durée moyenne d'un arrêt indemnisé pour un salarié de plus de 60 ans est de 76 jours, au lieu de 52 jours pour les 55-59 ans, et 25 jours pour les 30-34 ans. On constate davantage d'états dépressifs chez les seniors, une anxiété accrue, une difficulté à s'adapter aux nouvelles technologies, ainsi qu'aux nouveaux modes managériaux. Ceux qui ont décidé de l'allongement de la durée du travail devaient ignorer que l'espérance de vie en bonne santé est de 62,7 ans (pour les hommes) ou, plus vraisemblablement, n'en avaient rien à faire.

Le pouvoir veut manifestement faire en sorte que les employeurs gèrent le problème : évidemment, ce sera au prix d'un contrôle des arrêts-maladie et d'une incitation à reprendre le travail au plus vite. Dans un premier temps, il était question de 30 jours en plus des 3 jours de carence (cela représenterait 3 à 4 milliards selon un rapport de l'Inspection Générale des Affaires Sociales). Compte tenu des premières réactions, le projet aurait été progressivement réduit pour être ramené à 4 jours au-delà des 3 jours de carence.

Le patronat s'insurge pour le moment : Geoffroy Roux de Bézieux, qui vient d'arriver à la tête du Medef, n'est pas content du beau cadeau que lui offre le gouvernement au moment de sa prise de fonction ! La CGPME proteste également. Et aussi U2P (l'Union des entreprises de proximité : artisanat, commerce, professions libérales). Ces cris d'orfraie sont de bonne guerre, mais de pure forme, car le fond de l'affaire est sans doute ailleurs. Si ce projet devait aboutir (quitte à larguer quelques compensations au patronat) cela signifierait qu'un risque pris en charge par la sécurité sociale ne le serait plus désormais. Les employeurs pourraient être amenés à se couvrir avec des assurances privées. On pourrait avoir là l'amorce d'une méthode consistant à dépecer lentement mais sûrement une Sécurité sociale qui, on le sait, est une aberration pour un néolibéral normalement constitué. Il semble bien que le programme de François Fillon (le petit risque à la charge des citoyens et de l'assurance privée, le gros à la charge de la Sécu, "transformée", comme l'a dit FO dans un communiqué, "en assistance publique") fait son chemin. Espoir : on se souvient que l'opinion publique avait assez mal réagi à ce projet et avait d'autant moins pardonné à Fillon ses malversations.

Enfin, il est cocasse que l'on s'en prenne ainsi à la Sécurité sociale au moment où elle est sur le point de devenir excédentaire. Tellement excédentaire qu'il serait question que l'État récupère ces excédents, qui pourraient atteindre 24 milliards en 2022. Un député LREM de l'Isère, Olivier Véran, rapporteur général de la Commission des affaires sociales s'est prononcé pour. Si l'on a droit à pléthore d'informations quand le "trou" se creuse (ce qui a pour effet de troubler l'opinion publique, persuadée que la restriction des droits sociaux est inéluctable), l'annonce d'excédent est plus discrète. Parce que l'instrumentalisation du déficit pour faire accepter des mesures rétrogrades n'est plus possible, parce que l'excédent est récupéré plus ou moins discrètement par le budget de l'État : non seulement les cotisations sociales n'ont pas à financer l'État, mais encore cette récupération est d'autant moins acceptable que l'on a exonéré les plus aisés en réduisant leurs impôts (dont ISF) et que ces largesses sont compensées par des économies sur les droits sociaux de l'ensemble des citoyens !

 A quoi servent les riches ?

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François Lenglet causait économie sur France 2 : par exemple, au 20 h, le 26 mars dernier, il avait d'abord cité Alan Greenspan, patron de la Réserve Fédérale (USA), qui considérait que la hausse des ventes de sous-vêtements est signe de hausse prochaine de la croissance ! Puis il avait cru bon annoncer que, puisque la Chine construit beaucoup de gratte-ciel, cela est signe… d'une crise économique proche. C'est le signal des derniers feux de la croissance, la fin de l'euphorie, juste avant le krach financier : "une crise financière significative est en préparation dans l'Empire du Milieu". Certains économistes (je pense aussi à Philippe Dessertine) soufflent en permanence sur les braises : agiter les risques pour attiser les peurs, ainsi les citoyens seront plus raisonnables.

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François Lenglet s'en va sur TF1. Avant de partir, il a bouclé un sujet de L'Angle éco (titre d'émission jouant modestement sur son nom) diffusé hier soir et intitulé : Les riches sont-ils utiles à l'économie ?  Subtilement, le propos se résume en ceci : les riches permettent d'investir, ils sont à la base de la croissance, pour un peu on avait droit : sans les riches, il n'y aurait que des pauvres. Interviews plutôt complaisantes de tous ces riches français installés aux USA ou en Suisse, convaincus de leur supériorité intrinsèque. Paul Dubrule, co-fondateur et patron d'Accor, se vante d'avoir créé 240 000 emplois, estime avoir déjà payé beaucoup d'impôts, donc il est réfugié en Suisse non pas pour payer moins d'impôts sur le revenu (il en paye plus, prétend-il), mais pour payer moins sur le capital et ne rien payer sur la succession.

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Quiconque lui demande pourquoi ne pas rester en France, il le traite de "crétin". Le patron des taxis parisiens, Nicolas Rousselet, héritier, disait, quant à lui, ne pas croire au ruissellement, reprochant aux riches de ne pas réinvestir suffisamment, contestant "l'hyper-concentration des richesses si l'on veut continuer à alimenter notre modèle social". Lenglet concluait que les riches c'est bien, mais qu'il ne faut pas exagérer : il faut qu'ils dépensent leur argent sinon s'ils thésaurisent, s'ils concentrent la richesse de façon excessive cela "met à l'épreuve nos sociétés". Il a eu la bonne idée, au final, de faire débattre Thomas Porcher (un "keynésien") et Nicolas Bouzou (un "libéral").

Il faudrait que je revienne sur le sujet, car Saint-Etienne était, si l'on peut dire, à l'honneur : avec un reportage sur Thuasne (matériel médical), basé dans cette ville et Mireille Porte, plus connue sous son nom d'artiste plasticienne performeuse, Orlan, stéphanoise.

Le déficit se creuse

Le déficit du commerce extérieur de la France a été de 33,5 Mds€ au premier semestre 2018 (ce qui donne 67 Mds en année pleine s'il continuait au même rythme). Pire que l'an dernier où il s'établissait à 63,1, qui n'était déjà pas un bon chiffre. Mais c'était l'héritage Hollande, nous disait-on.
En 2017, la croissance a été de 2,3 % (ce qui signifie une production augmentée de 50 Mds par rapport à l'année précédente), mais ne devrait être que de 1,7 % en 2018 : la faute à qui ? Le déficit budgétaire (le surplus de dépenses de l'État par rapport aux recettes) a été de 2,6 % du PIB en 2017, en dessous des exigences de l'Europe. Le gouvernement Macron-Philippe ne tiendra pas cette année et le déficit devrait à nouveau se creuser.

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Alors on aura droit à un durcissement des recettes "libérales" : déjà hier, avec l'annonce du fiasco sur le commerce extérieur, une "experte", Stéphanie Villers, du groupe de protection sociale Humanis, disait dans Le Monde (daté de ce 8 août) et sur France 2 que la hausse du pétrole n'expliquait pas tout et que "nos coûts salariaux sont trop élevés". Elle scandait : com-pé-ti-ti-vi-té ! On pourrait attendre d'une experte d'une mutuelle autre chose que les rengaines du patronat et des économistes dits libéraux. En somme, on nous explique qu'avec le blocage des salaires, un Smic très bas, des exonérations de charges sociales massives, la baisse de l'impôt sur les sociétés, la suppression de l'ISF, tout ça n'est pas suffisant. Elle ajoutait que la France produit "milieu de gamme" : ça, c'est sans doute plus conforme à la réalité (manque d'innovations), quand on voit que l'Allemagne fait un excédent cette année, comme l'an dernier de 121 Mds... en 6 mois ! La désindustrialisation de la France se poursuit ce qui signifie que la politique dite de compétitivité est sans effet (sinon qu'elle aggrave les conditions de vie pour une partie de la population) et que la cause de nos difficultés est ailleurs. Peut-être dans une richesse non partagée.

[8 août]

 Facebook sur C dans l'air

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Parce qu'Apple atteint 1000 milliards en bourse, C dans l'air, le 7 août, sur France 5, traitait des GAFA. Il faut que les producteurs de l'émission (le Groupe Lagardère) attendent que Caroline Roux l'animatrice habituelle (épouse de M. Facebook France, ex-conseiller très très proche de Nicolas Sarkozy) soit en congé pour que l’émission aborde Google Apple Amazon et donc Facebook.

En général, les allusions se font sur la pointe des pieds, les invités, sans doute informés, sont prudents et évitent de mettre Madame mal à l’aise. Le scandale, finalement, n’est pas là : c’est plutôt d’inviter sans cesse les mêmes propagandistes comme Pascal Perri, le néo-libéral type, qu’on nous sort à toutes les sauces et qui dirige un cabinet d'études lié aux transports, avec quelques conflits d'intérêt quand il cause SNCF ou Air France. Là encore ce n’est même pas si grave si en face il avait un contradicteur et non pas, comme ce soir-là, Christine Kerdellant, autre avocate du néo-libéralisme, qui dirige un canard que personne ne lit L'Usine nouvelle ! De même que cette émission respectueuse de la diversité d'opinion (!) invite trop souvent les journalistes (dont certains sont plutôt corrects, tout de même) d'une feuille de chou… L'Opinion qui appartient au très sarkozyste (encore lui) Nicolas Beytout, journal cultivant aussi le néolibéralisme, dont la diffusion confidentielle ne justifie en aucun cas qu'une émission "privée" sur le service public lui accorde une telle importance.

 [8 août]

Historien pro-Macron

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Jean Garrigues, prof d’histoire, est souvent présent sur de nombreux plateaux de télévision, ce qui peut étonner car on ne peut pas dire qu’il casse la baraque : il hésite, flotte parfois, parle sur un ton monocorde, a tendance à dire tout et son contraire, se réfugiant souvent dans une anecdote historique quand il ne sait pas trop comment répondre. A-t-il droit à un tel écho parce qu’il a appelé publiquement à voter Emmanuel Macron dès le premier tour de la présidentielle ? En général, les médias ne le précisent pas et surtout pas C dans l’air, produit par le Groupe Lagardère, où il a son rond de serviette. Ce matin, Frédéric Métézeau sur France Inter n’a pas hésité à rappeler ce vote de 1er tour, ce qui a beaucoup gêné Garrigues qui a tenté de se justifier, tout en affirmant que Macron n’est pas ultra-libéral, non non, mais un "modéré" qui veut tout simplement construire "un État Providence du XXIème siècle". C’est beau un historien qui prédit l’avenir !

[8 août]

Migrants économiques... victimes de la guerre

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Heureux de voir Aminata Traoré revenir en première ligne, elle qui fut l’auteur d’ouvrages percutants sur l’Afrique dont le magistral Viol de l’imaginaire. Ici, dans L’Humanité, elle dit à propos des migrants :

"On occulte complètement les causes historiques et structurelles de l’errance de ces hommes et de ces femmes, la responsabilité des pays européens dans la destruction des écosystèmes, du tissu économique et social qui pousse des populations à s’exiler. On parle de "migrants économiques", comme si le commerce ne prenait pas la forme, aujourd’hui, d’une guerre livrée à des peuples qui n’ont rien demandé." "La particularité de notre situation, c’est le retour d’un racisme anti-Noirs qui n’a jamais été aussi décomplexé depuis les indépendances. Les passagers de ces embarcations de fortune, en Méditerranée, sont en majorité des Noirs. On les désigne comme des "migrants économiques". Ce qui signifie : ces gens-là, les Subsahariens, ne fuient pas des guerres. Mais comment peut-on prétendre aujourd’hui qu’il n’y a pas de guerre au Mali, au Nigeria, en Centrafrique ? Ceux qui nous ont embarqués dans ces guerres osent aujourd’hui projeter d’ouvrir des centres européens de tri dans ces mêmes pays."

. Aminata Traoré : Les migrants sont les réfugiés d'une guerre économique. L'Humanité du 28 juin.

[8 août]

. Les deux premiers textes sont inédits. Les petites chroniques sont parues sur mon compte Facebook aux dates indiquées entre crochets.

 

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L'énigme résolue [origine non connue]

Billet n° 415

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   [Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Voir présentation dans le billet n°100. L’ensemble des billets est consultable en cliquant sur le nom du blog, en titre ou ici : Social en question. Par ailleurs, les 200 premiers articles sont recensés, avec sommaires, dans le billet n°200. Le billet n°300 explique l'esprit qui anime la tenue de ce blog, les commentaires qu'il suscite et les règles que je me suis fixées. Enfin, le billet n°400, correspondant aux 10 ans de Mediapart et de mon abonnement, fait le point sur ma démarche d'écriture, en tant que chroniqueur social indépendant, c'est-à-dire en me fondant sur une expérience, des connaissances et en prenant position.]

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