Pauvreté: le calme de la campagne

Une campagne gouvernementale relativement discrète a été lancée sur la pauvreté en janvier 2018 par Olivier Noblecourt, nommé récemment délégué interministériel à la prévention et à la lutte contre la pauvreté des enfants et des jeunes. Pourquoi la dissocier de la pauvreté des adultes, pourquoi afficher une volonté de "favoriser ceux qui travaillent" ?

Olivier Noblecourt [Photo site du Ministère] Olivier Noblecourt [Photo site du Ministère]
Cette campagne a officiellement pour objectif de faire porter la lutte contre la pauvreté par les élus municipaux, départementaux et nationaux. Menée tambour battant (mais sans tambour ni trompette), elle portait sur trois axes (1), dont quelques rencontres dans les territoires. Lors de ces rencontres, Olivier Noblecourt, ancien membre du cabinet de Najat Vallaud-Belkacem, était présent, exposant la "stratégie nationale" (qu'il différencie d'un "plan" impliquant d'aligner des mesures). Bien que les textes sur le site du ministère n'en disent rien, il affirme que cela fait suite au Plan pluriannuel annoncé par Jean-Marc Ayrault en janvier 2013 et porté ensuite par François Chérèque, plan à la rédaction duquel il a lui-même participé et qui comportait des points importants sur le non-recours, la garantie jeunes ou la prime d'activité.

Après avoir en général visité le matin les réalisations locales, il a réuni l'après-midi des responsables d'institutions ou d'associations (rarement des professionnels de terrain), qui ont eu ainsi la possibilité d'exposer des actions concrètes. Il assure que son objectif "ce n'est pas la tabula rasa". Il considère cependant que si beaucoup de choses positives ont été faites (avant l'arrivée d'Emmanuel Macron), ce n'est pas suffisant. Par exemple, la territorialisation n'a pas fonctionné. Son objectif est d'écouter les acteurs, les associations, les jeunes, les travailleurs sociaux, souhaitant que le rôle de ces derniers soit fortement revalorisé et que l'efficience des actions menées soient mises en valeur, souhaitant une "mutation" de la pratique du travail social, qui prendrait en compte le numérique (!) et prévoirait que chaque personne puisse choisir désormais son référent. Il considère que l'État aura à assumer des choix politiques et, entre autres, devra "investir dans le travail social".

Je l'ai entendu lors d'une rencontre territoriale qui avait lieu dans un village, à la campagne, ne réunissant ainsi qu'une petite centaine de personnes à l'échelle du Grand sud-ouest. Il soulève des questions pertinentes mettant en cause, par exemple, la baisse des dépenses d'insertion des départements (de 17 à 7 %), défendant par ailleurs l'intérêt de l'accueil collectif pour les enfants issus de familles socialement fragiles. Cependant son insistance sur le fait que "la pauvreté n'est pas qu'une question d'argent" peut laisser craindre que rien ne sera fait en faveur des minima sociaux.

Au Foyer rural de Pessan, près d'Auch, dans le Gers [Photo YF] Au Foyer rural de Pessan, près d'Auch, dans le Gers [Photo YF]
Il compare la pauvreté des jeunes (20 %) à celle des adultes (14 %), sans préciser que cette statistique est pour l'essentiel due au fait que les familles pauvres ont plus d'enfants que les autres. Tout simplement. Ce qui m'a amené à l'interroger sur sa marge de manœuvre compte-tenu du libellé de sa délégation : en effet, je persiste à penser que parler de pauvreté des enfants n'a pas de sens. Il a répondu qu'il n'est pas limité et qu'il peut aborder la pauvreté dans tous ses aspects.

Accès aux droits sociaux

Il dit vouloir organiser l'accès aux droits sociaux, faire en sorte que les gens n'aient pas peur de demander ["il faut sortir de l'idée que demander de l'aide est honteux"], alors même que depuis longtemps on se demande si tout n'est pas fait pour conforter le non-recours, évalué à environ 6 milliards d'euros (de prestations, d'allocations non perçues par ceux qui y auraient droit, faute d'en connaître l'existence ou d'oser en faire la demande).

Ainsi, Michel Pouzol, ancien député socialiste, qui avait été auparavant "bénéficiaire" du RSA (il a publié un livre en 2013 au Cherche Midi : Député, pour que ça change, avec pour sous-titre : Du RMI à l'Assemblée nationale ; deux documentaires lui ont été consacrés), a confié ceci lors d'un colloque à Marseille début février sur La République à l'épreuve de la Solidarité, au cours duquel j'intervenais : quand, député, il a voulu déposer un amendement pour que chaque bénéficiaire potentiel de la (nouvelle) prime d'activité soit personnellement informé, l'amendement a été repoussé (par la majorité parlementaire sous François Hollande). Ce qui peut laisser entendre qu'il s'agissait pour Bercy de faire en sorte que les droits ne soient pas sollicités afin de faire des économies sur les plus démunis. Pourtant, le délégué interministériel a lui-même cité le chiffre de 6 milliards de non-recours, très supérieur à la fraude sociale évaluée, selon lui, à 600 millions. Il évoque même le rapport du défenseur des droits, Jacques Toubon, qui a stigmatisé "les abus de la lutte contre la fraude" (1), mais tout en disant qu'elle est marginale, il tient à préciser qu'elle existe.

[Ph. YF] [Ph. YF]
Olivier Noblecourt invoque l'éthique de conviction et l'éthique de responsabilité pour dire qu'il ne suffit pas d'aider les gens, il faut démontrer que c'est efficace. Il veut tenir compte des  "citoyens" qui doutent : "Est-ce que ce qui est en place aide vraiment les personnes ?", se demandent-ils. Les Français croient moins à l'efficacité des dépenses sociales et font porter sur les individus la responsabilité de leur situation alors que c'est le "fondement de la République" que d'approcher ces problèmes en terme collectif.

Il parle, en bon macroniste, d'"esprit de reconquête" : ne pas oublier que l'on est dans un modèle contributif, dit-il, que la protection sociale est liée au travail. "Tout le monde est employable", donc chacun doit se voir proposer un emploi. "Arrêtons cette séparation entre outsider/insider".

Bien sûr, on pourrait dire que c'est du bon sens. Pourtant, la protection sociale n'est pas intégralement liée au travail : la solidarité nationale ne relève pas des cotisations (que ce soit le RSA, l'Allocation d'Adulte Handicapé, ou l'ASPA, ancien minimum vieillesse ou l'Allocation Personnalisée d'Autonomie pour les personnes âgées dépendantes). Cette insistance sur le travail (que les pouvoirs successifs ne sont d'ailleurs pas en capacité d'assurer) me fait penser, mutadis mutandis, à Emmanuel Macron qui, lors de son fameux grand meeting de Paris en décembre 2016, avait déclaré qu'il fallait augmenter la prime d'activité : "pour que, partout dans notre pays, vous ne puissiez plus entendre qu'il est plus intéressant de ne pas travailler ou de travailler moins que de se mettre au travail". Façon bien subtile de tacler sur l'assistanat sans le faire vraiment, ce qui lui valut les ovations de son public.

J'ai opposé justement à Olivier Noblecourt le fait que le pouvoir distille un discours en faveur "de ceux qui travaillent", sous-entendu ni les retraités, ni les sans-emploi, ce qui pourrait rejoindre les propos détestables habituels (wauquiéziens) contre les assistés. Il s'en est défendu avec force, précisant que cette "stratégie" de lutte contre la pauvreté rompt avec toute culpabilisation de la pauvreté, et il m'a dit espérer que cela se sache ("écrivez-le").

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(1) La procédure de consultation relève de ce que l'exécutif affectionne, à savoir la "co-construction". Comme pour le Pacte d'action pour la croissance et la transformation des entreprises, on consulte à marche forcée, puis l’État produit des textes en évoquant leur caractère démocratique. Pour la lutte contre la pauvreté, on a eu d'abord une consultation publique (close le 28 février) sur la perception de la pauvreté par le public (celui qui s'était connecté à temps au site du ministère). Par ailleurs, a été organisée une concertation nationale des acteurs avec six groupes portant chacun sur une thématique (pauvreté des enfants ; prévention de la vulnérabilité des jeunes et insertion ; accompagnement global et prévention de la pauvreté ; accès aux droits et lutte contre le non-recours ; accompagnement renforcé dans la lutte contre l'exclusion ; pilotage de cette lutte dans les territoires). Enfin, des rencontres territoriales ont eu lieu en région du 15 janvier au 26 février : Plaisir, Saint-Nazaire, Lyon, Châteauroux, Dijon, Auch, Amiens, Nîmes, Créteil.

(2) Voir mon billet sur le sujet : Les abus de la lutte contre la fraude sociale

. Les déplacement du délégué interministériel étaient couverts par une équipe média qui a filmé des intervenants : ces séquences sont visibles sur le site du ministère, ainsi que la présentation de cette "stratégie" (ici).  

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Billet n° 382

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