Le silence de la grande pauvreté, le cynisme de la richesse extrême

 

La Une des médias continue à être alimentée par la « crise » (une crise qui dure n’est plus une crise, déclare pourtant la philosophe Myriam Revault d’Allones), par la menace de récession, par le déficit budgétaire, par la hausse des impôts. Du coup, les informations sur l’accroissement de la pauvreté, dans notre pays, passeraient presque inaperçues.

 

L’INSEE a publié début septembre les chiffres pour 2010 : « la pauvreté continue de progresser. Elle concerne 8,6 millions de personnes, soit 14,1 % de la population contre 13,5 % en 2009 »[1]. Les statistiques étant nécessairement publiées avec retard, il n’est pas exclu que le chiffre exact, aujourd’hui, frôle les 10 millions.

 

Le Conseil National des politiques de Lutte contre la pauvreté et l’Exclusion sociale (CNLE), dans un rapport rendu public le 4 septembre[2], constate la baisse des ressources des plus pauvres, puisque le RMI a été instauré sur la base d’un demi-SMIC net mensuel (en 1988) et que le RSA « socle » ne correspond plus qu’à 43 % de ce même SMIC, avant même la déduction du forfait logement, ce qui ramène réellement le RSA de base à 417,94 € (ressource maximale pour une personne seule sans aucun autre revenu : à rappeler à ceux qui sont persuadés que les « bénéficiaires » du RSA se vautrent dans l’opulence).

 

 Le CNLE en appelle à la mise en œuvre d’un « reste pour vivre » c’est-à-dire à l’élaboration d’un budget-type par catégories de ménages (somme devant rester disponible après le versement des dépenses contraintes)[3].

 

Le 3 septembre, le Secours Populaire a rendu publique une enquête menée avec IPSOS sur la perception de la pauvreté[4] : 37 % des Français disent avoir déjà connu une situation de pauvreté au cours de leur vie, avec une grande inquiétude chez les enfants, qui, c’est à noter, pensent que « la pauvreté n’est pas une fatalité ».

 

Beaucoup d’études, dont la diffusion reste parfois confidentielle, confirment cette emprise de la pauvreté dans notre société. Ainsi, un cabinet spécialisé constate des taux de pauvreté très élevés dans les grandes villes (46 % à Roubaix, 39 % à Aubervilliers, 32 % à Mulhouse)[5].

Les sociologues, qui avaient taclé Nicolas Sarkozy avec Le Président des riches, ont sorti en août un petit opuscule dans lequel ils stigmatisent la « classe organisée » qui se pavane dans un capitalisme néo-libéral effréné et expliquent leur choix délibéré du terme « riches » plutôt que bourgeoisie ou noblesse « fortunée » : « pour répondre par le cynisme au cynisme actuel des plus favorisés »[6]. Ils ajoutent : « nous sommes dans une véritable guerre de classes ». La domination se faisant par l’argent, à l’échelle de la planète. L’argent fou ne revient que partiellement dans le circuit économique et provoque les crises financières (dont, bien sûr, celle des subprimes).

 

Les rémunérations exorbitantes, « obscènes »[7], sont immorales et sapent progressivement l’idéal républicain, le principe de solidarité, poussant chacun à tirer son épingle du jeu, ne visant que sa propre réussite, se méfiant tellement d’un échec qui menace qu’il en vient à se méfier de ceux qui ont échoué.

 

Les « experts » qui peuplent les plateaux des chaînes de télé sont discrets sur ces abus. Ils en minimisent l’impact et ironisent sur les tentatives du gouvernement cherchant à les contenir : la taxe à 75 % au-delà d’un million d’euros de revenus ne concerne « que » 1000 foyers fiscaux (selon LCI le 9 septembre) soit 300 millions d’euros d’entrées fiscales, ou 2 à 3 000 foyers selon Yves Tréard à C dans l’air sur France 5 (le 10 septembre), quantité négligeable, mesure idéologique, qui ne rapportera, selon Ghislaine Ottenheimer, lors de la même émission, « que » un milliard d’euros !

 

Le cynisme a trouvé son auteur en la personne de Frédéric Georges-Tudo qui, dans un sursaut désespéré en vue de défendre la candidature de Nicolas Sarkozy, a publié en avril dernier Salauds de riches ![8]Méthodiquement, il tentait de démonter les discours, dominants selon lui, qui insistent sur la progression de la pauvreté dans notre pays. Ecrivant à front renversé, il affirmait que la haine généralisée contre les riches les transformait en coupables, d’où sa croisade en faveur de telles victimes. Non seulement il s’appuie sur ce lieu commun selon lequel la réussite serait mal vue en France, mais aussi sur une symétrie simpliste entre pauvres et riches : selon lui, lorsque la gauche s’en prend aux riches, c’est la même chose que l’extrême-droite rejetant l’immigré. Si l’on admet que l’« apparatchik » François Hollande puisse « déverser sa bille sans scrupule » contre les riches, alors pourquoi Jean-François Copé ne pourrait pas fulminer haut et fort son aversion contre les pauvres, sans être vilipendé dans tout le pays ? Ainsi raisonne ce monsieur qui doit croire à la totalité liberté du riche et du pauvre à être ce qu’ils sont et, donc, à leur totale égalité. Il pousse le vice jusqu’à s’insurger contre le quota de 20 % de logements sociaux en invoquant cet argument définitif : « il ne viendrait pas à l’idée de réserver arbitrairement 20 % des Porsches produites afin de les vendre à des nécessiteux au prix d’une Clio. Quoique… »[9].  Vous avez dit cynisme ?

 

Il a raison cependant sur un point : l’édition (livres, rapports) est plus fournie sur la pauvreté que sur la richesse, avec un propos en général dénonçant les injustices (avec un effet, cependant, limité). C’est un phénomène ancien, que l’on retrouve dans la littérature (l’histoire misérable fait vendre) ainsi que dans les expressions, dictons et maximes : qui sont très riches à propos du pauvre, très pauvres à propos du riche. Raisons multiples dont, peut-être, une perception diffuse que la grande pauvreté est une injustice, et que la richesse, extrême, bien que légale, n’est pas légitime.

 

En tout cas, il n’est pas certain que Bernard Arnault, qui réclame la nationalité belge, aurait porté plainte contre Libération  si ce quotidien avait titré le 10 septembre « casse-toi pauvre con ! » au lieu de « riche con ».

Yves Faucoup, ancien directeur de l’action sociale d’un Département, consultant et enseignant en action sociale

 


[1] http://www.insee.fr/fr/ffc/ipweb/ip1412/ip1412.pdf

 

[2] Pour une mise en œuvre du droit à des moyens convenables d’existence. Analyse établie autour du concept du « reste à vivre » (juin 2012) : http://www.cnle.gouv.fr/IMG/pdf/CNLE_RAV_avec_sommaire_interactif.pdf

 

[3] Dans un article de ce blog, en février dernier, j’en appelais à la définition d’un minimum vital pour déterminer le montant des minima sociaux, qui tienne compte des besoins élémentaires, et non pas d’un pourcentage du revenu médian (qui définit actuellement le seuil de pauvreté, sans effet sur les minima sociaux), et permette ainsi  d’officialiser un budget type et un « reste à vivre ». J’ajoutais : « Il y a urgence ». http://blogs.mediapart.fr/blog/yves-faucoup/070212/sous-seuil-de-pauvrete-definir-un-reste-vivre

 

[4] http://www.secourspopulaire.fr/actualite.0.html?&cHash=527ba306f0b2ccb04fa3a1a85ca3ee6a&id_actu=6820

 

[5] Etude du Compas : http://www.compas-tis.fr/download/compas_etudes_2_aout_2012.pdf

 

[6] L’argent sans foi ni loi, Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, éd. Textuel, 2012. Conversation avec Régis Meyran.

 

[7] Les rémunérations obscènes, Philippe Steiner,La Découverte/Zones, 2011.

 

[8] Sous-titre : Essai sur les boucs émissaires préférés des Français, éd. François Bourin.

 

[9] Pour cette prose, si sa diffusion est restée limitée, il a eu les honneurs des ultra-libéraux (de Valeurs Actuelles, des sites Atlantico et Contrepoints, del’IFRAP, dont il prend la défense de la directrice, Agnès Verdié-Molinier, parce que France Inter, lors d’un débat, lui a accordé quelques minutes de moins qu’à Thierry Pech qui a publié Le temps des riches. Anatomie d’une sécession, elle qui écume les plateaux de télévision pour asséner des contre-vérités sur la protection sociale et son aversion contre les fonctionnaires et le service public).

 

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