Chroniqueur militant

Je publie mon 500ème billet: occasion de faire le point sur le fonctionnement de ce blog «Social en question», débuté en 2011. Et sur ma conception du mélange des genres, ni chroniqueur, ni militant mais chroniqueur militant.

Chaque centième billet, j’ai pris pour habitude de le consacrer à des questions liées au fonctionnement de mon blog. Le 400ème est paru le 6 juin 2018 : j’expliquais alors ma démarche (aborder les questions sociales, le plus souvent à travers le prisme de leur traitement médiatique), certains principes (ne jamais insulter les adversaires, ni sur leur nom, ni sur leur physique) et je donnais mon point de vue quelque peu désabusé sur les commentaires, variés, certains apportant des critiques ou des compléments pertinents, d’autres, malheureusement, n’apportant rien sinon des polémiques inutiles (l’article n’ayant pas été forcément lu) ou carrément déversant de longs textes (parfois simples copiés-collés) n’ayant aucun rapport avec l’article, déroulant des théories fumeuses.

Manifestation en faveur d'une famille menacée d'expulsion, lors d'une cérémonie officielle devant le monument aux morts de Lectoure (Gers). Manifestation en faveur d'une famille menacée d'expulsion, lors d'une cérémonie officielle devant le monument aux morts de Lectoure (Gers).
Depuis ce 400ème, j’ai donc publié à un rythme d’un à deux billets par semaine. Certains exigeant un gros travail de lecture de documents (comme lorsqu’il s’agit de présenter un rapport, de l’Observatoire des inégalités ou d’une Chambre régionale des comptes) ou d’enquête (sur les comités d’aide aux migrants). Je suis régulièrement monté au créneau pour stigmatiser la recherche du buzz de certains médias sur des sujets que je connais bien dans le champ de l’action sociale : sur les tutelles aux majeurs par exemple ou sur la protection de l’enfance. Ce qui me vaut (pour les tutelles) la réception de messages privés soit pour me faire part de désaccords, soit pour me demander conseil dans des litiges avec des mandataires judiciaires (comme si le lecteur n’avait pas vraiment compris mon regard critique ou peut-être avait compris mais comptait tout de même sur mon éclairage), soit des messages de remerciements émanant de services de tutelle ou de greffes de tribunaux (qui se transmettent mes écrits, tout en gardant un silence contraire à ce que je défends : les insultes publiques à l’encontre de ces professionnels, sur la base de documents le plus souvent tendancieux et infondés, justifierait qu’ils réagissent vertement alors qu’ils choisissent de faire le dos rond).

Sur l’enfance, j’ai critiqué sévèrement un documentaire diffusé en janvier dernier qui a été encensé un peu partout mais qui, selon moi, avait essentiellement pour but, comme souvent sur ces thématiques, de faire de l’audience, avec une approche classique démagogique. Ce qui m’a valu une protestation téléphonée du réalisateur m’accusant de fake news ainsi que d’une mauvaise réception par ceux qui se prêtent naïvement ou de façon calculée à cette instrumentalisation de la sensibilité des téléspectateurs. Tout un lectorat, cependant, apprécie une certaine approche de ces questions, assez peu présente dans le champ médiatique actuel, excepté dans des magazines tels que Lien social ou Le Journal des Acteurs Sociaux (auxquels je collabore). Par ailleurs, j’ai rendu compte de l’ouvrage clair et précis sur le travail social en milieu ouvert de Laura Izzo et Christophe Anché, Du côté des enfants en danger.

Inventaire : et un raton laveur !

Manifestation en faveur des sans-abri devant Toulouse-Métropole. Manifestation en faveur des sans-abri devant Toulouse-Métropole.
Sur la période, j’ai chroniqué régulièrement, de façon critique, divers sujets sociaux : le suicide des agriculteurs, les déclarations officielles sur le RSA ou le revenu universel, les aides sociales et le « pognon de dingue », la maladie de Lyme et son traitement en France, la pédopsychiatrie perdue en rase campagne, le Plan Pauvreté, l’aide médicale d’État, l’hébergement d’urgence à Toulouse, les retraites (nombreux articles), le discours indigne en faveur d’une France de la « sueur » et des « winners », le « philanthrope » Roux de Bézieux (patron du Medef), le mépris envers les migrants et les Musulmans. J’ai couvert des manifestations et assemblées générales de Gilets jaunes (à Auch dans le Gers, à Besançon, à Saint-Etienne) et le Grand Débat (dans un Cercle des citoyens rassemblant 700 personnes), un de mes textes ayant été publié dans un livre paru au Seuil Le fond de l’air est jaune, Comprendre une révolte inédite, sous la direction de Joseph Confavreux.

Conférence de Gérard Noiriel. Conférence de Gérard Noiriel.
J’ai aussi présenté de nombreux films, le plus souvent à connotation sociale, parfois avec les propos du réalisateur recueillis en direct (Des figues en avril, Shéhérazade, I feel Good, Les Invisibles, Monsieur, Amanda, Yomeddine, Heureux comme Lazzaro, Sophia Antipolis, Continuer, Tout ce qui me reste de la Révolution, Los Silencios, J’veux du soleil, Une Grande fille, Murs de papiers), des polémiques (Martin Hirsch accusé par Edouard Louis d’avoir « tué » son père… condamné au RSA), des conférences (comme celle de Bernard Thibaut lors du centième anniversaire de l’OIT), des études (celle de Laurent Puech sur les meurtres conjugaux), des auteurs (Gérard Noiriel, Ofra Yeshua-Lyth sur la Palestine, Jean-Louis Sanchez sur la Fraternité, Arnaud Rodamel, « globe-rêveur », et Daniel Schneidermann). A la suite du livre de Daniel Schneidermann (Berlin 1933), j’ai présenté une exposition visitée au Musée de l’Holocauste de Washington : Que savaient les Américains, qu’ont-ils fait, qu’auraient-ils pu faire ?

Gilles Perret, réalisateur, présentant "J'veux du soleil". Gilles Perret, réalisateur, présentant "J'veux du soleil".
A la mi-novembre 2018, j’ai publié un article détaillé (un peu long, comme j’ai tendance à le faire) sur les thermes de Lectoure, ville du Gers, dans lequel je mettais en cause les collectivités locales ayant dépensé beaucoup d’argent pour entretenir ces thermes et finalement les revendre à un privé, tout en déboursant aux frais du contribuable 500 000 euros pour un tunnel permettant aux curistes de passer en peignoir et en pantoufles sous la rue principale (remboursable en 50 ans) ! Le maire de la ville concernée n’a vraiment pas aimé et s’est fendu aussitôt d’un post rageur sur Facebook, d’autant plus que mon texte avait été largement diffusé sur sa commune (encore plus après son post). Beaucoup ont commenté, se demandant qui était l’auteur de cet article : Mediapart, un journaliste venu de Paris ? Pour ma part, je n’ai pu répondre pour donner le lien avec mon article, car mon commentaire a été à deux reprises censuré. C’est un journaliste du quotidien local, La Dépêche de Jean-Michel Baylet, qui appartient à un groupe ayant le monopole de la presse dans toute l’Occitanie, qui a cru bon devoir les renseigner dans un commentaire sur le compte Facebook du maire en écrivant que, « blogueur hébergé par le site » de Mediapart, j’avais «tendance à mélanger les genres ». Il précisait que mon texte « se voulait très polémiste » mais « n’est pas le Canard enchaîné qui veut ».

Cercle citoyen, en marge du Grand Débat. Cercle citoyen, en marge du Grand Débat.

 Tendance à mélanger les genres

A partir de cette anecdote, je ne veux pas m’étendre sur l’allusion au Canard enchaîné que ma modestie me conduit à prendre pour un hommage en creux, mais je voudrais juste ici commenter cette autre phrase tout à fait pertinente selon laquelle j’aurais « tendance à mélanger les genres ». Effectivement, c’est bien vu : je revendique une écriture qui se veut tout à la fois journalistique et militante. C’est le privilège de ma situation actuelle : je n’ai de comptes à rendre à personne. D’ailleurs, cela s’est déjà produit, puisque pendant 8 ans, dans les années 1980, j’ai dirigé une revue d’informations générales en Franche-Comté, L’Estocade, qui avait plutôt tendance à « mélanger les genres », se présentant comme un « journal » tout en prenant clairement position sur de nombreux sujets (économiques, sociaux, politiques, historiques, culturels). Sa teneur impertinente et sa ligne éditoriale à gauche de la gauche, si elle lui a valu une plainte en diffamation émanant du directeur d’un ancien journal collabo (suite à un article que j’avais commis), cela ne l’empêchait pas d’être lue au centre et à droite, et d’être annoncée, pas seulement par Michel Polac dans son émission Droit de réponse (une fois), mais aussi régulièrement par la grande presse locale, par FR3 et Radio France Besançon. Si beaucoup de lecteurs, qui ne partageaient pas nos points de vue, manifestaient de l’estime à notre égard, c’est sans doute parce que l’objectivité ce n’est pas une neutralité sèche coupée des réalités, refusant de prendre position sur ce que vivent les gens, réellement.  

Pour ne prendre qu’un exemple, je suis « journaliste » quand j’écris que le montant du RSA pour une personne seule n’est que de 493,57 €, veillant à bien déduire du montant officiel (559,74, chiffre annoncé partout par erreur) le forfait logement, et « militant » quand j’écris que ce montant, inférieur à moins de la moitié du seuil de pauvreté, n’est pas conforme à la Constitution qui stipule que « tout être humain qui, en raison de son âge, de son état physique ou mental, de la situation économique, se trouve dans l’incapacité de travailler, a le droit d’obtenir de la collectivité des moyens convenables d’existence ». Qui est d’ailleurs le plus militant : celui qui rappelle cet état de fait ou celui qui le passe sous silence (par ignorance ou pas désintérêt) ? Car ce silence est une sorte de parti-pris, en ne fournissant pas les éléments sur lesquels pourrait se fonder une lutte totalement légitime pour la défense de droits sociaux.

 C’est ainsi que je ne me revendique ni militant ni chroniqueur, mais chroniqueur militant, en adoptant une démarche qui consiste à ne pas d’emblée colporter une accusation, porter une protestation, mais à se documenter, à vérifier des sources, à compulser des documents puis, seulement, à prendre position (c’est ce que je fais sur ce blog et sur mes posts Facebook, souvent repris sur mon blog). Si j’écris sur la précarité, je ne porte accusation à l’encontre de ceux qui condamnent les plus démunis au sort qui leur est fait, qu’après avoir travaillé sur des éléments probants, des déclarations vérifiées, des statistiques, des montants précis, des procédures, des textes de loi. Je ne me prétends pas cependant journaliste car je ne mène pas d’enquête contradictoire ou rarement : sur des injustices flagrantes, je préfère rencontrer ceux qui les subissent et ceux qui leur viennent en aide, que ceux qui en sont les auteurs, quitte à citer aussi objectivement que possible leurs propos parus dans la presse.

 L’aventure Mediapart

Lors de ma présence sur le terrain en vue, éventuellement, d’un article de blog ou de petites chroniques sur Facebook, souvent mes interlocuteurs ou des amis (sachant que souvent des interlocuteurs deviennent des amis, autre façon de mélanger les genres) me prennent pour un journaliste de Mediapart ou me présentent ainsi à d’autres. Je reçois également des courriels et des appels téléphoniques de lecteurs, non abonnés, qui croient que je suis membre de la rédaction.  A chaque fois, bien évidemment, je démens : parce que ce n’est pas le cas, et parce que je ne prétends nullement représenter la rédaction, quelle que soit l’affection que j’ai pour ce média, l’estime que j’ai pour ses journalistes et le sérieux de leur travail, mon adhésion à la cohérence de ses choix éditoriaux et de ses prises de position. Autant que je le peux (parfois bataillant sur les réseaux sociaux), j’exprime régulièrement mon soutien sans faille à son égard, face aux agressions dont il est l’objet, émanant le plus souvent des secteurs de la société qui ne supportent pas sa liberté de ton et ses valeurs (républicaines et démocratiques, de justice sociale et de dénonciation de la corruption). J’ai plaisir à participer à ma manière à cette aventure, contribuant avec de nombreux autres blogueurs à élargir son impact, nullement déçu d’y avoir cru dès le début, étant abonné sans discontinuer depuis mars 2008, date de la création de Mediapart.

img-2622

  

. Photos YF parues dans des billets au cours de l'année écoulée. J'essaye toujours de publier des photos dont je suis l'auteur. Si je les récupère sur Internet, je cite la source si je la connais. 

 ______

 Dans le prochain billet (n° 501), je publierai un long texte écrit l’an dernier et déjà publié dans la Revue Française de Service Social : je témoigne de mon parcours professionnel dans le champ de l'action sociale, L’engagement, ou le lien entre militantisme et professionnalisme. De quelle manière, travailleur social de terrain ou responsable, tout en évitant toute confusion, j’ai tenté au cours de ma carrière de ne pas me contenter d’actions militantes hors de la pratique professionnelle mais d’être un professionnel engagé.

 

Billet n° 500

Contact : yves.faucoup.mediapart@sfr.fr ; Lien avec ma page Facebook ; Tweeter : @YvesFaucoup

   [Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Voir présentation dans le billet n°100. L’ensemble des billets est consultable en cliquant sur le nom du blog, en titre ou ici : Social en question. Par ailleurs, les 200 premiers articles sont recensés, avec sommaires, dans le billet n°200. Le billet n°300 explique l'esprit qui anime la tenue de ce blog, les commentaires qu'il suscite et les règles que je me suis fixées. Enfin, le billet n°400, correspondant aux 10 ans de Mediapart et de mon abonnement, fait le point sur ma démarche d'écriture, en tant que chroniqueur social indépendant, c'est-à-dire en me fondant sur une expérience, des connaissances et en prenant position.]

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.