14-18 : fraternisations et, Dieu, que la guerre était belle !

Aujourd'hui, alors même que l'on cherche à valoriser la paix en Europe, on ferait mieux d'honorer la mémoire des soldats qui considéraient qu'ils avaient en face d'eux d'autres hommes, et non pas des monstres. Et plutôt que de glorifier des maréchaux, il serait plus judicieux de démonter la façon éhontée dont la propagande militaire a été menée, y compris longtemps après la guerre.

les-camarades
En septembre 1985, alors que je dirige la revue franc-comtoise L'Estocade, je me rends dans la campagne dijonnaise, à Agey, en Côte-d'Or, près de Pont-de-Pany, pour rencontrer Roger Boutefeu, qui vit là sa retraite, dans un ancien presbytère. Il est l'auteur d'un ouvrage célèbre en son temps, Les Camarades, qui raconte l'histoire des fraternisations au front durant la guerre de 14-18.

Je suis accompagné de Philippe Renard, qui collabore à la revue pour ce sujet, ayant un contact avec ce personnage. Il rendra compte de l'ouvrage en rappelant tout d'abord le bilan de cette guerre meurtrière : du 2 août 1914 au 11 novembre 1918, 1 310 000 morts (soit 10,5 morts pour 100 hommes actifs, 9,8 pour l'Allemagne). "De nombreux écrits ont tracé la quotidienneté du combattant. La réalité journalière des combats, de la souffrance a été contée et entretiendra la mémoire de ceux qui n'y étaient pas. Dans la littérature de guerre, il est toutefois un livre qui a su faire entendre à travers anecdotes et impressions ce qu'était la grandeur anonyme du simple soldat". Et de citer le livre de Boutefeu "où il se fait l'écho de la voix de ces hommes, qui hurlant leur colère et leur douleur, doivent être entendus ne serait-ce que pour se garder du futur… On y découvre, ainsi, que des gestes de fraternité, où se mêlait une folle audace, étaient possibles."

"C'était beau, trop humain"

Dans son livre, Boutefeu, parmi tant de témoignages, cite celui du soldat Barberet, de Corgoloin (Côte d'Or) qui raconte une rencontre dont il dit avoir été témoin  un brancardier français a franchi les barbelés, deux Allemands l'ont rejoint. "De quoi parlent nos trois compères, fait mine de se demander Barberet, certainement pas de haine ! Le Français verse à boire de son bidon et les Allemands, de leur musette, sortent du pain. C'était beau, trop humain… Trois brefs claquements de révolver troublent le silence. Notre capitaine, averti, croit faire son devoir et tire dans la direction du groupe. Des deux côtés, ceux qui étaient sortis sur le bord des parapets sont déjà rentrés. Les deux Allemands courent, tandis que notre brancardier leur crie : Nich schieszen (ne tirez pas) !". Le brancardier n'avait pas le sentiment d'avoir trahi la France mais d'avoir accompli "un geste fraternel".

Dessins d'Alain Mathey, parus dans le n° de novembre-décembre 1985 de la revue "L'Estocade" Dessins d'Alain Mathey, parus dans le n° de novembre-décembre 1985 de la revue "L'Estocade"
Si mon compagnon de reportage avait retenu ce récit parmi tant d'autres, c'est que, étant originaire lui-même de Corgoloin, il connaissait Barberet qui lui avait confié que le brancardier en question c'était lui : ce qu'il n'avait pas osé dire à Boutefeu en 1965. Philippe Renard précisait dans son article : "Fraterniser avec l'ennemi était passible de la Cour Martiale, le raconter plus tard, ne serait-ce qu'à ses propres enfants, était difficile".

Philippe Renard avait, par ailleurs, rencontré à Vesoul M. Caillaud qui lui avait confié les souvenirs de son père engagé dans les combats de Fleury-Verdun en 1916. "Entrainé par sa compagnie à l'assaut d'un fortin, il est bousculé par un barrage d'artillerie allemande et se retrouve au fond d'un  cratère de bombe, dans la boue et les débris humains. A côté de lui, deux soldats allemands dont l'un blessé gravement. Deux frères.

Sans aucune arme, hébété, le Français se retrouve pour quelques heures en face de l'ennemi. Passé l'état de choc, les premiers mots : "Kamarad". Le Français sort de son barda des pansements et avec Wilhem, il soigne, il "panse" le frère, Joseph. La blessure est terrible (…). A certains moments, le bruit de la fusillade reprend et arrive affaibli à leurs oreilles. Les aurait-on oubliés ?Qui va les sortir de là ? Français, Allemands ? On échange photos, menus, objets, petits riens. Joseph râle, alors le Français sort de sa capote boueuse un chapelet. On restera face à face, et le silence de mort ne sera troublé que par la guerre toute proche et les prières récitées à voix basse.

Lorsque des brancardiers allemands arrivent au fond du cratère, Wilhem se met devant le Français pour le protéger de la vindicte guerrière. En 1923, un Français sera le parrain d'un jeune Joseph, premier fils de Wilhem et personne ne saura expliquer son absence pendant huit jours de son village haut-saônois. Il était en Allemagne". Cinq ans après la fin du conflit, évoquer cette fraternisation n'était pas concevable.

Monument aux morts de la commune de Gentioux (Creuse) Monument aux morts de la commune de Gentioux (Creuse)

Soldarité

Dans ce même numéro de L'Estocade (nov-déc. 1985), pour ma part, je publiais le texte suivant, sous ce titre Soldarité :

Au cours du premier conflit mondial, cette fraternisation s'explique surtout par le fait que l'on restait des semaines, voire des mois à s'observer, à s'épier. On finissait donc par connaître quelque peu ceux d'en face et on s'enhardissait. On se lançait des boules de pain par-dessus les tranchées on quittait même celle-ci pour partager avec l'ennemi un repas frugal. Tout pouvait se terminait devant un appareil de photo, en se promettant bien sûr de se retrouver plus tard, si on survivait.

En fait, de tels errements, que la peine de mort pouvait sanctionner, n'était qu'un jeu qui s'arrêtait bien vite au coup de sifflet du gradé-arbitre et balles comme grenades se croisaient de nouveau.

© Ville d'Equeurdreville-Hainneville, Manche © Ville d'Equeurdreville-Hainneville, Manche
Ce qui est presque certain c'est que les condamnations à mort visèrent surtout les mutins et à partir de 1917 : le soulèvement de compagnies entières, refus d'aller au feu et ce après l'offensive d'un général Nivelle qui conduisit à la mort 40 000 hommes en moins de dix jours en avril 17. Sur 554 condamnations prononcées, pour fait de mutinerie, 49 "seulement" furent exécutées. Mais comme Roger Boutefeu nous l'a affirmé, à l'époque de Vichy le maréchal Pétain, qui avait été un artisan de la répression de 1917, s'employa à cacher les traces des mutineries, des fraternisation et de leurs sanctions.

On sait, sans pouvoir en mesurer l'ampleur, que des condamnés à mort exécutés n'ont jamais été comptabilisés : petite rébellion, désobéissance, vol ou autres infractions. Et surtout, dans une guerre où la mort était sans cesse au rendez-vous, il y avait un moyen que les officiers utilisèrent pour mater les fortes tête : les envoyer en première ligne dans des combats perdus d'avance. Une mort certaine, sans jugement.

Autre domaine de l'histoire resté tabou : les déserteurs et les réfractaires. Aucun chiffre bien précis n'a pu être avancé. Néanmoins, on en retrouve encore aujourd'hui les descendants en Suisse. Roger Boutefeu nous a confié que, lors d'une conférence chez nos voisins helvètes, il rencontra dans un village, Morges, de nombreux petits-enfants de ces hommes qui avaient su échapper à l'holocauste et qui, déserteurs, avait été condamnés à mort par contumace.

roger-boutefeu
Roger Boutefeu

Issu d'une famille miséreuse, Roger Boutefeu fut très jeune sur le "trimard". Sur la route, il rencontre des bûcherons libertaires, et milite à l'Union anarchiste. Militant CGT, puis volontaire en Espagne pendant la guerre, il milite ensuite en France contre la guerre, ce qui lui vaut une condamnation à plusieurs mois de prison. Il se convertit au catholicisme et devient "écrivain prolétarien  chrétien", selon  Michel Ragon. Il publie plusieurs ouvrages, dont l'un des plus célèbres est Je reste un barbare. Etrangement, la fiche du Maitron ignore Les camarades. Il est mort à Agey en 1992.

 

Que la guerre était belle…

Illustration reproduite dans le n° de nov-déc. 1986 de "L'Estocade" Illustration reproduite dans le n° de nov-déc. 1986 de "L'Estocade"
Je reprends ici des éléments d'un article que j'ai publié dans L'Estocade l'année suivante, dans un numéro daté de novembre-décembre 1986. On sait qu'un des protagonistes de la guerre de 14-18 est le Kaiser Guillaume II, marié à une fille de la reine Victoria d'Angleterre : il n'avait pas su s'entendre avec son cousin le Tsar Nicolas II avec lequel il échangeait des ultimatums signés "ton Kiki bien aimé" (cité dans le film documentaire 14-18 de Jean Aurel).

Aujourd'hui, plutôt que de vouloir glorifier des maréchaux, on ferait mieux de démonter la façon dont la propagande de guerre a été éhontée, y compris longtemps après la guerre. Pas seulement la "fleur au fusil" : mais ces descriptions du front destinées à bourrer les crânes, à mentir effrontément, au point qu'on se demande comment les populations furent à ce point soumises pour s'incliner devant un tel fatras d'inepties que le "contexte" ne saurait excuser. Des politiques, des notables, des journalistes propagèrent ainsi la bonne parole. Tel  académicien s'exclame : "La guerre est sublime et tous ceux qui y entrent en sont comme transfigurés. Elle exalte les âmes, elle les purifie. A l'approche du champ de bataille, une ivresse sacrée, une sainte allégresse s'empare de ceux à qui a été réservée cette joie suprême de braver la mort pour la patrie." Tel autre immortel, s'adressant à des femmes, leur lance sans pudeur : "Quelque geste que vous fassiez, vous n'en ferez jamais de plus auguste que le jour où vous mettrez au monde un homme qui se fera tuer (pour le drapeau)."

Carte postale qui illustrait le n° de "L'Estocade" de nov-déc 1986 Carte postale qui illustrait le n° de "L'Estocade" de nov-déc 1986
Le rédacteur de L'Écho de Paris, glorifiant la baïonnette, écrit, lyrique, qu'"avec l'arme blanche, nous retrouvons la poésie… des luttes épiques et chevaleresques". Le même journal ajoute : "Nos soldats se foutent des gaz asphyxiants." Le matin avait commenté dès avril 1915 : "Il ne faudrait pas s'alarmer outre mesure de l'effet des bombes asphyxiantes. Qu'on se rassure, ce n'est pas bien méchant, elles resteront inoffensives." J’ai publié un long article sur le sujet dans L'Estocade en novembre-décembre 1986 dans lequel je me faisais l'écho de l'écœurement des soldats lorsqu'ils revenaient en permission à l'arrière et découvraient cette propagande et une certaine insouciance des populations qui ne se rendaient pas compte de ce qui se passait au front. Dans un ouvrage publié en 1967, Notre étrange jeunesse (2 tomes, Bibliothèque municipale de Besançon), Charles Galliet décrit les horreurs de la guerre et l'agacement qu'il éprouve devant les bavardages de l'arrière, le "citoyen nouveau" qui "savait tout de la bataille, en discutait à longueur de journée, connaissait la vie des tranchées, le confort des gourbis, les gestes de bravoure et de bravade des poilus : le soldat qui revenait du front n'avait qu'à l'écouter, il pouvait même lui demander quand finirait la guerre".

De son village, Beaujeu, près de Gray (Haute-Saône), on entend, à partir de février 1916, tonner les canons de Verdun. Les camarades sont ensevelis sous les obus. Paradoxalement, ce sont eux qu'il souhaite rejoindre : "ma vie n'était plus dans la plaine, mais toute entière là-bas près des autres". D'autres n'aspirent qu'à une chose  être suffisamment blessés pour pouvoir rejoindre leur famille. Dans les cartes postales, ils disent rêver de "la blessure des familles". "Nous sommes tous condamnés, Nous sommes les sacrifiés", dit la Chanson de Craonne.

Carte postale qui illustrait le n° de nov-déc 1986 de "L'Estocade" Carte postale qui illustrait le n° de nov-déc 1986 de "L'Estocade"
La propagande est acharnée. Poincaré, président de la République, négocie avec les évêques de France pour qu'il ne soit question dans les prêches que de "paix victorieuse". Tout propos pacifiste est crime de guerre. Et plusieurs années après la guerre les discours enflés, chauvins, perduraient. Georges Gazier, président de l'Académie des sciences, des lettres et arts de Besançon fait une communication le 27 janvier 1921 sur "les Comtois au feu" pour les couvrir d'éloge. Il déclare : "Même blessés, à la vue de leur sang coulant à flots de leurs plaies béantes, (les Comtois) ne se troublaient pas." Lorsque le ravitaillement n'arrivait pas, "du fond de leur musette, sortait en quelques instants un repas des plus satisfaisants"… "et il semblait parfois qu'ils eussent le secret de faire jaillir le vin des rochers, quand les bidons paraissaient depuis longtemps épuisés".

J'ai consacré jadis également un article au bisontin Bersot qui fut fusillé pour avoir refusé de porter le pantalon d'un soldat tué. On pourrait aussi rappeler que les chemins de la gloire passaient par des obligations d'aller au feu sous peine de Cour martiale et parfois sous la menace de troupes restées en arrière : c'est ce que subirent les troupes venues des colonies, dont les officiers excitaient la violence au combat, comme le décrit David Diop dans son roman récent Frère d'âme.   

C'est à la dénonciation systématique de ces folies et à l'hommage incessant envers les souffrances de la piétaille que le 11 novembre devrait être consacré et certainement pas aux généraux et autres maréchaux, ou aux politiques qui ne surent empêcher ce massacre général.

 

Monument aux morts de Saint-Martin d'Estréaux, dans la Loire Monument aux morts de Saint-Martin d'Estréaux, dans la Loire

  Dédicaces :

Ce billet rend hommage aux soldats du rang, à leurs peurs viscérales, à leurs gueules cassées, à leurs souffrances endurées, pendant les combats et par la suite, à l'absurdité de ce conflit voulu par les grands de ce monde, irresponsables, qui se sont embarqués dans un engrenage de mort, pas la leur, celle des peuples, victimes de cette brutalisation. Je dédie par ailleurs ces textes à mon grand-père maternel, Alfred Vaudable, né en 1888, parti à la guerre en août 14, à 26 ans, dans un régiment de la Coloniale. Blessé en Lorraine dès le début du conflit, recouvert de terre par un obus, sauvé de justesse, longtemps hospitalisé, marqué à vie par ce drame. Je le dédie également à mon père, Henri Faucoup, né le 4 octobre 1918, au cours de la Première Guerre mondiale donc, et dont on a fêté, dans une ambiance particulièrement chaleureuse, avec sa participation active, récemment les 100 ans en présence de ses 56 descendants directs. Il a plusieurs oncles morts à la guerre de 14-18, dont l'un, Henri (d'où son propre prénom) Grève, originaire de l'Ardèche, né lui aussi en 1888, lui aussi affecté dans un régiment de la Coloniale, bien qu'ayant été auparavant exempté. Longtemps, mon père a cru que son oncle était mort des suites de la guerre, mais nous avons découvert récemment, sur le site Mémoires des Hommes, qu'il a "disparu au combat" le 25 septembre 1915, dans la Marne, mort qui n'a été reconnue officiellement qu'en avril 1920.

 

Photo extraite du téléfilm "Les Fusillés" de Philippe Triboit Photo extraite du téléfilm "Les Fusillés" de Philippe Triboit

Billet n° 427

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