Rien pour les plus démunis

Emmanuel Macron, dans un contexte quasi-insurrectionnel, a fait hier soir, avec componction, quelques concessions. Mais il ne propose rien pour les plus démunis : RSA, ASS, chômeurs. La classe politique et médiatique commente les mesures prises en faveur des «classes moyennes», sans dire un mot sur cet oubli grossier et ce mépris envers ceux qui ne sont pas majoritaires sur les ronds-points.

Depuis le début de la lutte des Gilets jaunes, on pouvait comprendre que ceux qui protestaient relevaient d'une petite classe moyenne : salariés, au Smic, et un peu au-dessus, retraités, artisans, auto-entrepreneurs, petits chefs d'entreprise. Plusieurs reportages ont montré des bloqueurs de ronds-points dire qu'ils étaient tous au Smic. Encore, ce matin, au rond-point de Saint-Clément, près d'Auxerre, les Gilets jaunes disait aux reporters de France Inter qu'ils avaient tous un salaire et que 100 euros c’était de quoi manger "pour une semaine".

Pierre Rosanvallon a décrit cette révolte : "Elle est composite. Ce n'est pas la société des exclus, des chômeurs, des RMistes qui est dans la rue et qui occupe les ronds-points."  Et de rappeler qu'il y a 4,5 millions de personnes qui vivent des minima sociaux : "cette société de survie n'est pas aux premières loges".

Pour l'essentiel, il a raison mais c'est un peu plus complexe. En effet, pour avoir échangé avec des Gilets jaunes engagés dans le blocage, souvent filtrant, d'un rond-point et avoir écouté de nombreuses interviews, je sais qu'il y a des personnes au RSA, au chômage. Ce ne sont pas les plus démunis, qui manquent de ressorts culturels pour donner corps à une révolte mais des personnes qui ont connu d'autres périodes, où ils avaient un salaire, un autre statut puis ont plongé dans ce déclassement, tant redouté. Ils sont donc présents, même minoritaires, dans la lutte.

Sur un rond-point du Gers, à Fleurance, des Gilets jaunes ont entendu qu'on disait d'eux qu'ils étaient des "casos" . Alors l'un d'eux a réagi : "tout l'arc-en-ciel est représenté (…) : chômeurs, sans diplômes, précaires, sans dents, pauvres, classes moyennes. Le "mauvais" monde que vous jugez souhaite pouvoir vivre, tout simplement" (La Dépêche du 5 décembre).

Il est vrai qu'il n'y a pas eu de revendications spécifiques en faveur des plus démunis. Hier soir, une Gilet jaune (Laetitia Dewalle, auto-entrepreneur) disait sur France 2 en réaction aux propos du Président : "et ceux qui sont au-dessus du Smic ? Rien sur les revenus moyens". Un autre disait : "les gens n'acceptent pas les miettes. On n'est pas des mendiants".  Ces dernières semaines, plusieurs listes de revendications ont circulé : on ne retrouve rien pour ceux qui sont au RSA avec moins de 500 € par mois pour une personne seule ou à l'ASS (allocation de solidarité spécifique, pour les chômeurs en fin de droit, même niveau d'allocation). J'ai assisté à une assemblée organisée par les Gilets jaunes (250 à 300 personnes dans une ville moyenne) :  aucun intervenant n'a proposé une hausse du revenu de solidarité active.

Au demeurant, s'il n'y a pas eu de prise en compte par les Gilets jaunes de la situation de ceux qui galèrent le plus, il n'y a pas eu non plus de propos de rejet à leur encontre, à la différence de ce qu'a fait longtemps l'ex-Front National (assez présent sur les ronds-points), et que continue à faire Les Républicains de Laurent Wauquiez (discours de mépris envers les "assistés"). Il est d'ailleurs cocasse d'entendre ce matin le lénifiant Christian Jacob, qui ne désavoue pas ce mépris, se permettre de stigmatiser l'"arrogance" d'Emmanuel Macron.

Ainsi Emmanuel Macron a été malin : les Gilets jaunes ne réclament rien pour les minima sociaux alors il n'en dit rien. Le jour du vote au Sénat de l'Exit tax, il ne remet pas en place l'ISF, dont le S signifie tout de même  Solidarité, impôt sur les grandes fortunes qui était censé alimenter l'aide aux plus pauvres. On ne répétera jamais assez que ces pauvres le sont parce qu'un système économique capitaliste, qui se veut "libéral", conduit à la misère certains membre de notre société qui n'y sont pour rien.

Ainsi, alors même que les Gilets jaunes ont évité, certainement dans un souci de solidarité qui règne réellement sur les ronds-points occupés, d'exprimer le moindre rejet envers les "assistés" et n'ont pas posé la question de l'immigration (quoiqu'en pensent certains d'entre eux), voilà que le Président de la République ignore totalement les premiers et cherche soudain à détourner l'opinion en parlant de débat nécessaire sur l'"identité profonde" de la Nation, dans lequel, dès hier soir, s'engouffrait, comme de juste, le Rassemblement National. S'il y a un acte 5 et suivant, il serait de bon ton que les Gilets jaunes se prononcent clairement en faveur de ceux qui n'ont pas un petit salaire parce qu'ils n'ont pas de salaire du tout.

 

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Il est quelque peu paradoxal que le pouvoir en place ait été mis en cause par une partie de ceux qui ont un emploi (si faible que soient leurs revenus) alors même qu'il n'a cessé de dérouler tout une rhétorique en faveur "de ceux qui travaillent" (d'où l'attaque contre les retraités - le recul affiché hier sur la CSG ne remettant pas en cause le quasi-gel des pensions - et l'ignorance envers les inactifs, chômeurs, RSA et ASS).

Par ailleurs, l'exonération des cotisations sur les heures supplémentaires et leur défiscalisation sont une aberration (déjà dénoncée en son temps par un rapport parlementaire de deux députés LR et PS).  Mesure démagogique par excellence, évidemment, puisqu'elle est en faveur d'environ 9 millions de salariés et qu'elle est approuvée par une majorité de Français. Mais mesure qui joue contre l'emploi et contre la Sécurité sociale. Finalement, c'est notre système de protection sociale qui en prend un coup avec une telle décision qui conforte totalement le projet macroniste visant à affaiblir la Sécu pour, à terme, favoriser les solutions d'assurances privées. On sait que les tenants de ces solutions sont en embuscade.

Ajoutons à cela le couplet sur l'identité nationale, et on peut dire que le nouveau monde nous fait carrément replonger dans l'ère sarkozyste.

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On aura noté le caractère surréaliste de certains propos tenus hier sur les chaînes de télé (je surfais sur France 2, BFM et LCI) : des commentateurs ayant écouté sans doute le Président d'une oreille distraite, prétendant ou faisant mine de croire que le Smic allait augmenter de 100 €, alors même que, compte tenu des règles d’attribution de la prime d’activité (une prestation sociale), tous les smicards n’auront pas droit aux 100 € ni même les salariés légèrement au-dessus du Smic. Passons sur le malaise évident d'une Muriel Pénicaud ou d'un Olivier Dussopt (ministres), dont les explications manquaient de clarté et d’assurance, mais le clou a été certainement cet histrion trumpiste André Bercoff (sur LCI) qui hurlait que des ministres s'étaient employés à affirmer qu'il n'y aurait pas d'augmentation du Smic alors que le Président en annonçait une. Il en profitait pour glisser une saillie sur le Pacte de Marrakech. Un tel degré d'incompétence laisse penser que c'est bien la raison pour laquelle il pontifie sur un plateau. Ah, j'oubliais Yves Thréard (Le Figaro) qui squatte tous les micros et qui voyait dans la révolte des Gilets jaunes une révolte des "petits Blancs".

Billet n° 435

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