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Billet de blog 13 sept. 2016

Il se passe quelque chose

Depuis plusieurs années, on a été abreuvé de discours dits "libéraux". Ceux qui s'y opposaient, comme les "économistes atterrés" et/ou keynésiens, étaient soumis au rouleau compresseur des économistes et journalistes néo ou ultra-libéraux. Est-ce en passe de changer ? On sent actuellement comme un léger frémissement.

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Ces économistes ou journalistes dits "libéraux", les Dessertine, Cahuc, Sylvestre, Daniel (Jean-Marc), Cohen (Elie), Bouzou, Le Boucher, accompagnés des Beytout, Fiorentino, Ottenheimer, Calvi, Lenglet, Godet, Inshauspé, Leparmentier ou Verdier-Molinié (j'en oublie sûrement) tenaient jusqu'alors le haut du pavé. Or il se passe quelque chose : un directeur du FMI met en garde contre les politiques d'austérité (le FMI qui, ne l'oublions pas, contribua à étrangler la Grèce). Le Sommet du G20, en Chine, début septembre, se prononce pour des mesures coordonnées en faveur de la croissance, avec augmentation des salaires et investissement public.

Dans une vidéo, un membre du Groupe Xerfi, bureau d'études, au profit d'entreprises, défendant jusqu'alors des idées libérales (comme un de ses anciens collaborateurs, Nicolas Bouzou, si présent sur de nombreux plateaux de télé) nous annonce tout de go que "le dogme ultra-libéral, c'est fini". On croit rêver. Bon, ce n'est pas la Révolution, mais tout de même, selon lui, l'ère Tchatcher-Reagan serait terminée, les politiques restrictives sur la protection sociale aussi. "Le modèle social français, si décrié, est peut-être un de ceux qui s'exporte le plus". Et d'ironiser sur "la litanie répétitive qui fait de la France un pays d'un autre temps, replié sur ses avantages acquis anachroniques" : pourtant "le temps des certitudes est révolu, partout" et le capitalisme cherche sa voie. Les modèles doivent être réinterrogés. Il faut "redonner de la substance à l'État-Providence et promouvoir l'économie inclusive", c'est-à-dire qu'il ne faut "laisser personne sur le bord de la route". Pire, il ose railler les "représentants des savoirs académiques (Tirol, Cahuc) [qui] font mine d'être les dépositaires d'une science exacte qui ne souffrirait d'aucune contestation".

Ce qui me désespère c'est que, au cas où, au grand jamais, ce type de propos fasse son chemin, nos propagandistes, "experts" des plateaux télé, ne s'excuseront pas d'avoir non pas exprimé des opinions mais mené une guerre anti-sociale délibérée. Ils sauront retomber sur leurs pieds. Et ils sont coriaces, car leurs royalties sont en jeu : ils n'ont pas dit leur dernier mot. Leurs mandants non plus.

Vidéo d'Olivier Passet, Cabinet Xerfi : http://bit.ly/2cc6usL

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[Photo YF]

. On pourrait rajouter les commentaires de la très libérale Fondation allemande Bertelsmann qui a publié en février dernier son "Indice de transformation" : celui-ci constate paradoxalement que les grandes puissances, en réclamant sans cesse des réformes structurelles, au lieu de relances budgétaires, ont tort. Voir Échec des thèses libérales, de Gérard Béribé.

. Romaric Godin est journaliste économique au sein de La Tribune, média spécialiste de l'information boursière, économique et financière quotidienne en ligne. Godin a écrit des articles mémorables sur la Grèce, respectueux du peuple grec écrasé par les oukases de la Troïka. Il déclare le 7 septembre aux Inrocks : "Il faut avoir le courage de dire que l'austérité ne fonctionne pas".

. Jeremy Rifkin, l'économiste américain, avait, il y a tout juste deux ans, dans une interview à Télérama, considéré, peut-être trop optimiste, que "ce qui a permis le succès inouï du capitalisme va se retourner contre lui" : nous allons vers une forme d'organisation sociale fondée sur l'intérêt de la communauté, plutôt que sur le profit personnel, et c'est la révolution numérique qui permettrait cette "troisième voie".

. Je ne sais pas si ça va durer, mais depuis que Yves Calvi et son mentor Jérôme Bellay, ont quitté l'émission C dans l'air, on a assisté à des plateaux qu'on n'avait jamais vu. Jusqu'alors, en particulier sur les questions économiques, le principe était celui du pâté d'alouette : 4 ultra-libéraux (avec l'animateur) et 1 keynésien (en tout cas un qui ne crache pas sur la protection sociale). Récemment, on a vu sur le même plateau une journaliste d'Alternatives économiques, et un économiste de l'OFCE (lors d'une de ses toutes dernières émissions, comme pour se racheter à la fin, Calvi avait sur son plateau Eric Heyer, de l'OFCE, et Guillaume Duval, d'AlterÉco, ce qu'il n'aurait jamais fait auparavant). Pas persuadé que cela dure, je touche du bois (car c'est tout de même le Groupe Lagardère qui produit cette émission).

Exposition Arte Povera, Centre Pompidou [Ph. YF]

. Deux économistes dits "libéraux", Pierre Cahuc et André Zylberger, viennent de publier un ouvrage dans lequel ils s'en prennent aux économistes qui ne pensent pas comme eux, les accusant de "négationnisme" et de "pseudo-scientifiques". J'ai comme l'impression que lorsqu'ils avaient le vent en poupe, ils n'avaient pas besoin d'être hargneux : ils occupaient le terrain, et point barre. Cette attaque, au-delà du coup médiatique, pourrait suggérer que c'est pour eux quelque chose comme le chant du cygne. Peut-être sentent-ils que leurs contradicteurs sont de plus en plus nombreux ? Peut-être ont-ils conscience que dans l'édition le nombre d'ouvrages qui démontent le libéralisme, les politiques d'austérité, les coups portés à l'encontre de la protection sociale sont pléthore (paradoxalement : car les maisons d'édition sont pour la plupart entre les mains de capitalistes, évidemment tenants du libéralisme économique).

Invités dans le 7/9 de France Inter le 13 septembre, Cahuc et Zylberger se sont trouvés confrontés à Henri Sterdyniak (de l'OFCE et des Économistes atterrés) qui leur a fait passer un mauvais quart d'heure. Évidemment, il a contesté le terme "négationnisme" et le fait qu'il faudrait "se débarrasser" des économistes hétérodoxes, formule complètement déplacée (je note, pour ma part, qu'au moment où Jacques Julliard, dans Marianne, traite de "collabos" ceux qui luttent contre le racisme et la xénophobie, il faut s'attendre à tout). Est-ce que Joseph Stiglitz ou Paul Krugman sont des négationnistes ? Et Sterdyniak d'accuser Pierre Cahuc ("il ose tout, c'est à cela qu'on le reconnaît") d'inciter les rédactions à ne plus inviter les économistes hétérodoxes, alors qu'on ne cesse de voir sur les plateaux se pavaner des économistes proches des banques, qui n'ont vu ni l'approche des crises financières ni, après coup, leur impact désastreux (contrairement aux prévisions des économistes dissidents).

Alors que Sterdyniak considère que l'économie est une science sociale, Cahuc et Zylberger parlent de lois économiques immuables, comme Nicolas Bouzou, qui dimanche 11 septembre, dans un échange l'opposant sur TF1 (émission Vie Politique avec Gilles Bouleau) à Marine Le Pen, cherche maladroitement à lui clouer le bec en prétendant que "les lois de l'économie c'est comme la loi de la gravitation". Je n'oublierai jamais le jour où Eric Heyer (directeur à l'OFCE), au cours de l'émission C dans l'air, quelque peu agacé, a lâché tout de go que l'économie n'était pas une science exacte, qu'elle s'inscrivait dans une société, où il y a des conflits d'intérêts. Fallait voir la tronche de Philippe Dessertine et de Yves Calvi !

. Contre l'intimidation économique : Des journalistes, de France Inter, d'Alternatives économiques, de Mediapart, de Libération, La Croix, Marianne, Le Monde, se sont prononcés, dans un texte paru sur Mediapart le 12 septembre, contre le discours des auteurs du livre Le négationnisme économique et comment s'en débarrasser et leur volonté d'"éradiquer une manière de pensée différente, concurrente, afin de conserver le quasi-monopole intellectuel et académique acquis par des universitaires qui ne reconnaissent de fait que le jugement de ceux qui pensent comme eux-mêmes."

Billet n° 276

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