Tout changer pour que rien ne change

La vidéo de l’Élysée en mode hard et le discours de Montpellier en mode soft ont pour but de faire diversion. Tendre à prétendre que les minima sociaux coûtent trop à l'État, surfer de façon plus doucereuse sur la rhétorique de Wauquiez, et préparer les Français à perdre en matière de retraite et de santé.

Sur le RSA

J'ai cru entendre Emmanuel Macron dire que ce qu'il faudrait c'est assurer à ceux qui n'ont pas de ressources "des moyens convenables d'existence, de lutter contre la pauvreté et de favoriser l'insertion sociale et professionnelle."

Certes, dit-il, je prône l'individualisme, que chacun tente sa chance, se débrouille, comme disait Kennedy, il ne faut pas tout attendre de l'État, mais se demander ce que l'on peut faire pour l'État. Cependant, il faudrait pas non plus que celui qui perçoit un minima social, tel que le RSA, soit abandonné dans la nature, ce serait bien de prévoir un "droit à un accompagnement social et professionnel adapté à ses besoins et organisé par un référent unique".

Ce serait bien également, pense-t-il, que le bénéficiaire du revenu de solidarité active soit "tenu, lorsqu'il est sans emploi ou ne tire de l'exercice d'une activité professionnelle que des [faibles] revenus, de rechercher un emploi, d'entreprendre les démarches nécessaires à la création de sa propre activité ou d'entreprendre les actions nécessaires à une meilleure insertion sociale ou professionnelle."

Il admet que quelques allocataires du RSA ont de tels problèmes sociaux, qu'ils ne peuvent être orientés sur l'emploi. Alors ils devraient être suivis par les services sociaux avec lesquels ils signeraient au bout de deux mois un "contrat librement débattu énumérant leurs engagements réciproques en matière d'insertion sociale ou professionnelle". Mais tous les autres, la grande majorité, devraient être suivis par Pôle emploi, avec un référent unique, avec lequel serait établi "un projet personnalisé d'accès à l'emploi", sans attendre, dans un délai d'un mois.

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On l'aura sans doute compris : tout ce qui est dit ci-dessus c'est la loi actuellement en vigueur, celle du 1er décembre 2008 sur le RSA, avec des aménagements lors de lois ultérieures, toutes avant mai 2017. En conséquence, il y a une certaine hypocrisie à sasser et ressasser que l'on vient d'arriver, que rien n'était fait avant en matière de recherche d’emploi pour les minima sociaux et qu'on va tout changer.

Nicolas Sarkozy a procédé de la même manière. Il est allé chercher Martin Hirsch (considéré comme plutôt à gauche) qui a concocté une loi qui devait tout remettre à plat. Qu'a-t-elle apporté ? Qu'un plus grand nombre de bénéficiaires du revenu minimum soient suivis par Pôle emploi. Sauf que pendant plus d'un an, tout ce qui était en place, l'accompagnement des personnes, s'est retrouvé en stand by. Une loi sur le RSA qui n'apportait pas un centime de plus  aux allocataires alors que depuis 20 ans, depuis la création du RMI, cette allocation avait perdu du terrain par rapport au Smic, et qu'elle se retrouvait à un niveau bien inférieur à la moitié du seuil de pauvreté.

Cette loi de 2008 a instauré par ailleurs, pour ceux qui retrouvaient un emploi ou percevaient déjà un salaire faible, le RSA activité, façon de compenser un peu les bas salaires versés par les employeurs. Martin Hirsch et son équipe pensaient que cela donnerait au RSA une image moins liée à l'assistance : c'est le contraire qui s'est produit, les bénéficiaires potentiels du RSA activité ne le demandant pas pour ne pas être assimilés aux "assistés". D'où un taux de non-recours chez eux de 66 %.

Le Président de la République au Congrès de la Mutualité française, le 13 juin à Montpellier Le Président de la République au Congrès de la Mutualité française, le 13 juin à Montpellier

É-man-ci-pa-tion !

Au Congrès de la Mutualité Française à Montpellier le 13 juin, Emmanuel Macron a déroulé pendant une heure et demie toute sa panoplie du jargon macronien si docilement repris par ses thuriféraires, ses militants et élus. Notre système de protection sociale nous "honore". Très bien, sauf que c'est pour ajouter que "la société sécrète toujours plus d'inégalités de destin". Elle se contenterait de "droits formels" et n'assure pas de "droits réels". Elle maintient "un dernier filet de protection indispensable" qu'il souhaite conserver mais cela ne garantit pas une vie digne. Il faut que chacun puisse choisir sa vie, sans être "assigné à résidence". C'est la fameuse "émancipation".

L'"expert" Mathieu Laine, sur France Inter ce 15 juin L'"expert" Mathieu Laine, sur France Inter ce 15 juin
Par quel moyen envisage-t-il de permettre à ceux, qui sont nés avec rien, de réussir ? Il ne le dit pas, cela reste un vœu pieu, sinon une incantation ridicule quand un de ses conseillers, Mathieu Laine, PDG d'un Cabinet conseil, déclare sur France Inter ce 15 juin que pour basculer d'une "société de statut" à une "société d'individus" il faut in-no-ver : réduire les impôts pour que les "innovants" ne quittent pas la France (ritournelle habituelle) et définir "un droit universel à l'activité et au capital". Pour ce faire, il donne l'exemple suivant : chacun, par des petits boulots (rendre des petits services dans son quartier), peut gagner 500 € par mois, sans impôts, ni taxes ("vous pouvez tout garder, c'est pour vous"). Pour appuyer sa démonstration, il donne ce conseil aux pauvres qui va certainement faire florès sur les réseaux sociaux : entre deux naissances, pour gagner un peu d'argent, louez votre poussette ! Texto.

La fin du collectif

Emmanuel Macron évoque la "solidarité visionnaire" du Conseil National de la Résistance mais c'est aussitôt pour dire que nous ne devons pas "faire les vestales d'un ordonnancement social" ni "céder à l'adoration des totems". Comme disait, à C dans l'air  le 13 juin, Yves Thréard, éditorialiste au Figaro, ex-pro-alliance LR/FN devenue macroniste bon teint, Macron ne choisit pas le collectif promu par le CNR mais l'individualisme. Donc plus de solidarité, mais une "révolution profonde" qui se résume à trois principes : la prévention (tarte à la crème étalée depuis des décennies), l'universalité (mêmes droits pour tous, c'est bien mais ce qui est bizarre c'est que le tenant du débrouille-toi prône ainsi l'uniformité : ça doit cacher quelque chose), le travail (là, on avait compris). La solution c'est donc le travail, et non pas "de dépenser toujours plus d'argent". Et de faire pleurer Margot sur la dette qui repose sur "nos enfants". Le travail, certes, mais en attendant ? Par ailleurs, pas un mot bien sûr sur le partage du travail. Il n'y aura jamais assez de travail pour tous : le nombre d'heures travaillées est autour de 40 milliards depuis 40 ans, du fait de l'évolution de la technologie et de la productivité, alors même que la population, sur la même période, n’a cessé d’augmenter. Mais les puissants qui nous gouvernent, malgré toutes leurs rodomontades et leurs jérémiades, se satisfont en réalité d'un chômage qui les sert puisque, entre autres, il permet en permanence de comprimer les salaires.

Pour les prothèses dentaires, l'optique et les appareils auditifs, son annonce d'un "reste à charge zéro ou le 100 % santé" est plutôt une bonne nouvelle. Il est cocasse qu'il appelle ça une  "conquête sociale essentielle", car on ne peut pas dire que des combats saignants aient été menés sur ces questions, comme si on n'y croyait plus. Donc, la conquête, c'est lui qui la mène. Au demeurant, reste à savoir ce que recouvrira réellement cette mesure, qui y aura droit, quel coût pour la collectivité : on évalue à 4,7 millions de Français qui sacrifient les soins dentaires faute d'argent et à 4,4 milliards le coût global du reste à charge pour ces trois secteurs mais ce ne sera pas la dépense de l'État qui négocie, en réalité, des tarifs avec les parties en présence. Pour les dents, cela devrait représenter 717 millions d'euros pour un "RAC zéro" (subtil ce sigle et raccourci en vigueur).

"Une très large majorité des plus jeunes qui rentrent dans la vie active pensent qu'ils n'auront pas de retraite", déclare-t-il, sans veiller à démentir. On sait que ce sentiment est bien réel chez les jeunes, et qu'il a été inoculé par des propagandistes dont l'intérêt est que le système vole en éclat afin de privatiser un secteur qui tourne autour de 200 milliards. Les assurances d'Emmanuel Macron sur le maintien du "système de redistribution" ne doivent pas faire illusion : il est clair qu'il est au cœur de groupes de pression dont l'intérêt déclaré est de mettre la main sur ce magot. Étrangement, devant un congrès de ma Mutualité (qui, soit dit en passant, n'est pas un système modèle de solidarité puisque les cotisations ne tiennent pas comptent des ressources et augmentent selon l'âge), il n'aborde pas son projet de retraite à points qui constituera une baisse notable des pensions, puisque les 42 années, ou plus, seront prises en compte et non pas les 25 meilleures.

Le vidéo méprisante sur le "pognon" des minima sociaux, avant le discours de Montpellier, devait faire diversion suite aux bruits provoqués par l'attitude peu glorieuse de la France devant l'Aquarius refoulé par l'extrême-droite italienne et par l'image délétère d'un pésident des riches qui dépense, selon "Le Canard", 500 000 euros pour la vaisselle de l'Elysée Le vidéo méprisante sur le "pognon" des minima sociaux, avant le discours de Montpellier, devait faire diversion suite aux bruits provoqués par l'attitude peu glorieuse de la France devant l'Aquarius refoulé par l'extrême-droite italienne et par l'image délétère d'un pésident des riches qui dépense, selon "Le Canard", 500 000 euros pour la vaisselle de l'Elysée
Il rappelle qu'il a décidé l'augmentation du minimum vieillesse (de 800 à 900 € en trois ans) : il doit préciser aux mutualistes, qui murmurent dans la salle, que "rares sont les personnes au minimum vieillesse qui paient la CSG à taux plein". Mais donc il y en a ! Mais c'est son annonce sur la construction d'un  "nouveau risque", celui de la dépendance, qui est importante, même si elle reste imprécise. Il a cité les évaluations faites : un besoin de 9 à 10 milliards (qui s'ajoutent aux 25 Mds dépensés pour la dépendance, santé, maintien à domicile, hébergement, sans compter les sommes à la charge des ménages). Il a précisé qu'une loi sera votée avant la fin de l'année 2019. Rappelons que la loi sous Hollande sur l'adaptation de la société au vieillissement de décembre 2015 a évacué ce problème crucial. Attendons de voir si le projet Macron sera réalisé : cela suppose des cotisations nouvelles. Ce n'était pas dans ses promesses de campagne, il n'est pas certain que cette déclaration d'intention, positive, se concrétise.

Accompagnement social

Enfin, sur la grande pauvreté, il fait allusion aux travaux sur la pauvreté des enfants et de la jeunesse (une délégation interministérielle a été créée pour ça) et invoque la scolarisation à 3 ans (plutôt bonne mesure si elle se met réellement en place) et le dédoublement des classes en CP dans les zones difficiles (élément de langage bientôt usé jusqu'à la corde, car la mesure, positive, s'est faite au détriment d'autres classes qui restent surchargées et que, selon Louis Maurin, directeur de l'Observatoire des inégalités dans Le Monde du 145 juin, cette mesure ne touche que 8 % des élèves et moins de 25 % des plus défavorisés, qui n'habitent pas tous en ZEP). Il prône l'accompagnement social : on l'a vu, celui-ci est prévu depuis belle lurette par les textes, insuffisamment mis en pratique. Les Départements ont pour la plupart, réduit leurs dépenses en ce domaine, justement en profitant de la loi RSA et du relai que Pôle emploi devait prendre, alors même qu'un accompagnement social et social-professionnel, qui avait existé du temps du RMI, s'imposait toujours. L'État restreint les dotations puis se plaint que les collectivités économisent dans des secteurs non immédiatement rentables ou insuffisamment cadrés par les textes (dans un autre domaine, c'est le non-accompagnement des jeunes majeurs qui, mineurs, relevaient de l'Aide sociale à l'enfance et qui sont délaissés à partir de 18 ans, dérive dénoncée par un rapport du Conseil économique, social et environnemental publié ce 13 juin).

Pour les plus cassés, le Président parle bien d'une "solidarité collective" et s'engage à maintenir "nos engagements monétaires" mais aussi à "apporter de l'accompagnement, de la présence", qualifiant "en toute franchise" d'échec la situation actuelle. Il donne l'impression d'ignorer qu'il y a des assistants sociaux partout en France au plus près du terrain, des mesures éducatives et sociales auprès de familles en grande difficulté avec leurs enfants, mais il prévient la remarque en disant : "Je ne mésestime pas le rôle formidable que jouent les travailleurs sociaux, nombre d'associations, mais nous devons davantage le reconnaître, l’institutionnaliser, non pas pour dire que c'est l'Etat qui devrait le prendre, mais pour dire qu'on doit le reconnaître, mieux le rémunérer et lui donner une place dans la société, il faut reconnaître que là aussi, la grande exclusion a besoin d'une part de soins, de soins humains et d'attentions, de précautions." Il glisse que le travail social doit s'inscrire dans une "transformation indispensable", sans en dire davantage.

Il dit assumer ce "double discours", cet "en même temps" qui consiste à affirmer qu'il faut "accompagner et responsabiliser". On pourrait s'étonner que ces deux termes soient, pour lui, en opposition, mais c'est parce que "responsabiliser", dans son esprit, c'est contrôler. En effet, tout en prévenant que ces "situations ne sont pas majoritaires", ils évoquent ces "gens qui se sont installés dans une forme d'exclusion" où "ils ont construit leur existence". Notre situation économique ne permet pas de l'accepter. Donc il faut les accompagner, les responsabiliser "et leur faire retrouver le travail, parce qu'ils en sont capables".

Trop de pognon ou assistanat

Photo extraite de la vidéo de la conseillère presse et communication à l'Élysée Photo extraite de la vidéo de la conseillère presse et communication à l'Élysée
Discours quelque peu édulcoré par rapport à ce qu'il a lâché sur la vidéo de son attachée de com' où, dans son bureau de l'Élysée il se plaignait que "les gens pauvres restent pauvres" et disait qu'"on met trop de pognon dans les minima sociaux", ne craignant pas ainsi de paniquer ceux qui en relèvent et qui peuvent redouter une baisse de leur allocation. Alors même que le Canard enchaîné  a révélé une note prônant une baisse de 7 milliards sur ces dépenses sociales-là. Dans son discours auprès des mutualistes, Macron finit justement en disant qu'on ne peut "dépenser toujours plus en répondant à chaque fois un peu moins à la réalité quotidienne". Ainsi il n'a pas clarifié le sujet : dans un  discours fleuve, parfois répétitif, il a continué à laisser entendre que ces dépenses coûtent trop et que certains bénéficiaires pourraient travailler. Si à Montpellier il prend des gants, la vidéo était là pour enfoncer le clou, et s'il veille bien à ne pas parler d'assistanat, on comprend qu'il surfe sur le terrain de Laurent Wauquiez, le seul à exploiter cette thématique (Marine Le Pen, pour le moment, ne le fait pas, visant exclusivement les migrants) : il cherche à siphonner son électorat dans la mesure où il le perçoit comme son seul réel concurrent.

Enfin, le flou entretenu a pour but, plus ou moins subtilement, d'amener les Français à admettre qu'il y a trop de dépenses sociales (d'ailleurs certains sondages tendent à montrer qu'ils seraient majoritaires à le penser) tant que les restrictions à prévoir concernent les autres (ceux qui sont au RSA par exemple). Mais les sommes en jeu sont telles (550 Mds pour les retraites et la santé, contre 10 Mds pour le RSA) que les Français découvriront un jour que sont surtout visées les pensions et les soins. La Cour des comptes en septembre 2017 a évalué que le déficit des retraites c'était 2,8 Mds€, soit moins de 1 % du budget total des retraites et moins de 0,1 % du PIB. Alors que la baisse de l'ISF c'est 3,5 à 4 Mds, la suppression de l'Exit tax 6 Mds, la baisse progressive de l'impôt sur le capital (de 33 à 25 %) c'est 15 Mds sur le quinquennat. Même si les 2,8 Mds pourraient se creuser encore un peu tant que n'auront pas disparu les baby-boomers, réduire ce déficit n'est pas inatteignable et réponse pourrait être donnée à tous ces jeunes qui ont avalé la propagande et intégré qu'ils n'auront pas de retraites.

 . transcription du discours du Président de la République au Congrès de la Mutualité Française à Montpellier, sur le site d'En Marche : ici.

 

Billet n° 402

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