Des thermes qui sentent le soufre

Il arrive que les pouvoirs publics soient embarrassés par des établissements qu'ils ont en gestion : alors ils les cèdent à des sociétés privées, leur accordant de nombreuses facilités sinon des ponts d'or. C'est le cas des Thermes de Lectoure dans le Gers, vendus au groupe thermal ValVital, après d'importantes dépenses sur fonds publics.

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En résumé :

Au centre de la ville, donnant sur une place, la façade des thermes [Photo Ville de Lectoure] Au centre de la ville, donnant sur une place, la façade des thermes [Photo Ville de Lectoure]
Le secteur thermal connaît un essor, non seulement dans le traitement supposé de certaines maladies, mais aussi dans ses aspects ludiques : du coup, des investisseurs misent sur les eaux sulfureuses , avec des promesses d'emplois et de rénovation de vieux bâtiments, qui leur permettent de soutirer aux collectivités publiques des subventions au-delà du raisonnable. C'est le cas de ValVital dans plusieurs villes de France où souvent ont lieu de fortes contestations comme à Montbrun-les-Bains ou à Nancy. Selon une révélation récente du Canard enchaîné, le Grand Nancy Thermal devrait coûter 100 millions d'euros, en partie aux frais de la princesse (le contribuable). Et aussi à Lectoure : cité ancestrale du Gers, où le Département, la Commune, la Communauté de communes, la Région, l'État ont engagé d'importantes dépenses publiques pour les thermes de la ville, autour de dix millions d'euros. D'une part, le Département a copieusement subventionné ValVital, sans obtenir en retour le versement d'une redevance annuelle pourtant prévue dans le contrat d'affermage (ce qui est illégal), d'autre part la Commune est allée jusqu'à creuser à ses frais un tunnel dans la rue principale pour permettre aux curistes de ValVital de se rendre de leur hôtel au centre thermal en peignoir et babouche, pour un coût de 570 000 euros, remboursables sur 50 ans ! Autre anomalie, relevée par la Chambre régionale des comptes : ValVital ne fournit pas l'état de ses comptes dans les temps, sans que cette irrégularité ne soit sanctionnée. Si ValVital travaille avec le Crédit Agricole (10 % de son capital social) et Bouygues, les Lectourois sont nombreux à s'interroger sur l'origine des fonds qui, outre les subventions publiques, permettent à ValVital de se lancer dans de telles opérations, alors même qu'il y a de forts doutes sur la pérennité de cette station.

La municipalité est sensible au luxe que véhicule ValVital, de même qu'elle est fière que Lectoure et ses environs soient déjà choisis par nombre de "people" : ainsi elle a tendance à cultiver l'élitisme plutôt que d'être accueillante pour les populations modestes ou d'être préoccupée par la situation d'un monde agricole pourtant non négligeable (60 000 hectares de terres cultivées) [en réalité 6500 ha, soit 79 % de la superficie de la commune, voir correction dans mon additif]. Dernière gloriole : l'installation d'un casino, machines à sous et autres roulettes anglaises. Manque de chance : la Chambre régionale des comptes reproche au maire d'avoir mal négocié le contrat avec le prestataire. Décidément.

[Ce résumé devrait permettre à ceux qui craignent de se lancer dans un article long d'en comprendre l'essentiel. Au demeurant, décortiquer une telle situation qui touche à la dépense publique justifie que l'on soit complet et documenté]

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Plongée dans le grand bain

Lectoure, en Occitanie, dans le Gers, ville de 4000 habitants en comptant les résidents secondaires, est une ancienne cité gallo-romaine construite sur un oppidum, éperon calcaire, où vivaient les Lactorates, qui firent alliance très vite avec Rome, pour être un des douze territoires constituant la Novempopulanie.

L'ancien hôpital où débuta la balnéothérapie au début des années 1990, transformé en... centre de brocante  [Photo YF] L'ancien hôpital où débuta la balnéothérapie au début des années 1990, transformé en... centre de brocante [Photo YF]
Plus récemment, elle est devenue une ville thermale : un premier forage en 1979, au Moulin de Repassac, afin d'alimenter la ville en eau, a permis la découverte de cette eau minérale captée à 1000 mètres sous terre et jaillissant à 40°, chargée en sulfate, en chlore et en sodium, dont la pureté et les propriétés ont conduit à une reconnaissance de sa valeur thérapeutique en 1989 en vue d'une exploitation thermale. Au sein même de l'hôpital de Lectoure, est créé un service non conventionné de balnéothérapie, destiné aux patients atteints d'arthrose rachidienne (en 1995, 950 curistes en bénéficient sans prise en charge par la sécurité sociale).

La source appartient à la Commune, mais après un classement de la commune en station hydrominérale et une réhabilitation du forage en 1999, la commune délègue la gestion au Conseil Général du Gers, qui a cru bon de l'exploiter à partir de 2003. Le bâtiment de cure a été transféré dans un magnifique hôtel particulier, l'hôtel de Goulard, appartenant lui aussi à la Commune mais mis à la disposition du Département. Celui-ci, qui avait également à gérer un autre établissement thermal (à Castéra-Verduzan), ayant bien du mal à administrer ces entités ne relevant pas réellement de ses compétences, a refilé en 2010, par une convention d'affermage, l'exploitation à une société privée, ValVital.

Casting et décor

On peut regretter que le secteur public se révèle à ce point incompétent. Il y aurait un sujet à traiter en lui-même : les gaspillages que cette gestion publique a occasionnés, du fait d'une activité marginale pour le Conseil Général, qui, plutôt que de développer intelligemment et efficacement cette activité, se contentait de la faire vivoter et d'y placer parfois des cadres dont elle ne savait que faire. Mais ce n'est pas le sujet. Après tout, jusque-là, qu'une société privée exploite un établissement thermal permettant de traiter les rhumatismes et les troubles ostéo-articulaires, "selon l'Académie", il n'y a pas grand-chose à redire. Sauf que cela s'est fait dans des conditions financières fort discutables.

Précisons le casting : la Ville, le Département et ValVital. Et le décor : la source, le centre thermal et l'hôtel.

A gauche, l'hôtel, à droite, les thermes, sous la rue, un tunnel, et tout près une agence...du Crédit Agricole, actionnaire [Photo YF] A gauche, l'hôtel, à droite, les thermes, sous la rue, un tunnel, et tout près une agence...du Crédit Agricole, actionnaire [Photo YF]
Le Département a conclu en l'an 2000 un bail dit "à construction" avec la Commune d'une durée de 18 ans : il aménageait des locaux communaux pour y organiser des cures thermales. Il prenait en charge le coût du forage et les canalisations en inox pour le prix de 286 457 €, par une redevance annuelle versée à la Commune d'un montant de 20 324,86 € pendant 25 ans. Au terme du contrat, en 2018, les aménagements devenaient propriété de la Commune.

En 2009, le Département passe la main et signe avec le groupe privé ValVital un contrat de délégation de service public (DSP), dont un avenant datant de 2015 porte le terme au 31 décembre 2027. Dans un rapport de février 2018, la Chambre régionale des comptes note déjà une anomalie ici puisque le Département fixe un... terme (2027) qui va bien au-delà de ce qui le lie à la Commune (2018). Ce qui pourrait entraîner des recours indemnitaires de la part de ValVital.

Subventions publiques à société privée

A partir de 2010, le Département remet donc tous les ouvrages et équipements à ValVital, qui perçoit les contributions des usagers des thermes, selon des tarifs que le Département doit approuver. Mais chose incroyable, ce n'est pas ValVital qui verse une redevance à la collectivité publique, mais au contraire celle-ci qui lui alloue une contribution forfaitaire , non négligeable puisqu'elle est de 345 000 € en 2010, 180 000 € en 2011, 110 000 € en 2012 et 43 000 € en 2013. Soit 678 000 euros versés par le contribuable gersois à une société privée pour qu'elle exploite un bien public ! Ensuite seulement, l'exploitant devait verser en retour une redevance au Département, mais seulement à partir de 2016 (rien en 2014 et 2015). Cette redevance était fixée à 25 000 €, progressant jusqu'en 2024 à 127 592 €.

Porte d'entrée de l'hôtel de Goulard, du 18ème siècle, où sont installés les thermes [Ph. YF] Porte d'entrée de l'hôtel de Goulard, du 18ème siècle, où sont installés les thermes [Ph. YF]
Sauf que ces clauses n'ont pas été respectées : ValVital, invoquant des dépenses pour des travaux de réfection et d'économie d'énergie évalués à un demi-million d'euros, obtient un report de sa participation, à partir de 2018 seulement, d'un  montant modifié (une part fixe et une part incertaine basée sur le chiffre d'affaire).

La Chambre régionale des comptes note que pendant huit ans le Département n'a rien perçu, ce qui est contraire à l'article L. 2125-1 du Code général de la propriété des personnes publiques qui précise que, sauf exception, "toute occupation ou utilisation du domaine public d'une personne publique […] donne lieu au paiement d'une redevance". L'autorité de contrôle s'en étonne, d'autant plus que ValVital aurait au moins pu prendre en charge le montant des amortissements assurés par le Département. Certes, la collectivité dans ce type de délégation peut contribuer mais selon des règles précises prévues au contrat, ce qui n'a pas été fait. Par ailleurs, le contrat prévoyait que le délégataire devait ouvrir les thermes toute l'année afin d'assurer la continuité du service public, ce qu'il n'a pas fait, n'ouvrant que 8 mois sur 12. Les retards dans la production des comptes sont, selon la réglementation, financièrement sanctionnés : ValVital n'a jamais produit ses comptes dans les temps, sans aucune sanction.

En réalité, avec 1209 curistes en 2016, l'exploitation n'est pas rentable et donc déficitaire : cette année-là, le déficit atteint 433 000 euros. Ce qui conduit le Département, en plus de ses largesses pré-citées, d'attribuer à ValVital une subvention d'équilibre (pour l'investissement et le fonctionnement) de 3 316 000 euros sur 8 ans ! Sachant, pour être complet, que le même Département gère en régie directe d'autres thermes, ceux de Castéra-Verduzan, qui lui coûtent en subvention d'équilibre davantage, soit 5 277 000 euros. Ainsi, la collectivité dépense pour ces deux stations thermales, encombrantes, 8,5 millions d'euros ! Or, note la Chambre régionale des comptes, les services publics à caractère industriel et commercial, qu'ils soient exploités en régie, ou concédés à un exploitant privé, doivent présenter des budgets en équilibre, donc sans subventions. Et pour un Département (à la différence d'une commune), "l'interdiction ne comporte aucune dérogation". En conséquence, la subvention cumulée de 8,5 millions d'euros à destination de ces thermes est illégale.

Un tunnel qui fait rire la galerie

L'hôtel des Doctrinaires en cours de rénovation [Ph. YF] L'hôtel des Doctrinaires en cours de rénovation [Ph. YF]
ValVital, devant le manque de lits d'hôtellerie sur la ville de Lectoure, a décidé d'acheter à la Commune (pour 300 000 €) un bâtiment, ancien collège puis Ehpad, tout proche : l'hôtel des Doctrinaires (ordre religieux créé pour s'opposer à la Réforme protestante, de tendance janséniste), bâtiment du XVIIème siècle de 2500 m². Cet hôtel est en cours de rénovation complète pour un coût total de 6,3 M€ (d'où il faut déduire 770 000 € d'aides publiques dont 150 000 par… la Commune himself, et un montant inconnu  de subventions diverses). Les engagements financiers du patron de ValVital, alors même que la pérennité du projet n'est pas assurée (compte tenu de la faible fréquentation de la station et des multiples problèmes techniques), et même s'il a le soutien de Bouygues et du Crédit Agricole (présent à 10 % dans son capital social) font l'objet de fortes interrogations de la part d'administrés qui s'interrogent  : mais qui finance réellement, qui a intérêt d'engloutir de telles sommes dans ce type d'opérations ?

Pour aller du futur l'hôtel 3 étoiles (45 chambres) à la cure thermale, c'est comme pour chercher un boulot, comme dirait notre Président, il suffit de traverser la rue. Sauf qu'en chausson et en peignoir, ce n'est pas très commode. Qu'à cela ne tienne : faute d'envisager une passerelle visible qui aurait défrisé les gardiens du temple et défiguré la rue principale, alors tout simplement on a creusé un tunnel. C'est-à-dire saigné un temps la rue principale, et attaqué le rocher (car Lectoure est bâti sur le roc). On l'imagine : cela a fait rire (jaune) la "galerie", terme d'ailleurs qui a été préféré à "tunnel".

Le creusement de cette galerie n'a pas été pris en charge par ValVital mais par la collectivité publique, soit 571 963 euros, à la charge de la Commune par autofinancement, déduction faite des autres financements espérés (État, Communauté de communes, Département, Région). Le propriétaire a… 50 ans pour rembourser cette somme à la Commune, à hauteur de 11439 € /an, donc sans intérêt ! Cette dernière prend en charge également 150 000 euros de frais d'aménagement de l'hôtel (sans remboursement prévu). Or le propriétaire, Bernard Riac, PDG de la Compagnie Européenne des Bains, déclare au Journal du Dimanche dans ses éditions du 28 septembre dernier, qu'il a eu un coup de cœur pour Lectoure, qu'il va y "construire son premier hôtel" et qu'"il creuse un tunnel qui permettra aux curistes de rejoindre les thermes en pantoufles" !

Photo des opposants au tunnel parue dans "La Dépêche du Midi" Photo des opposants au tunnel parue dans "La Dépêche du Midi"

Des habitants de Lectoure ont protesté contre ce tunnel au profit des Thermes. Ils ont manifesté… en peignoir et bonnet de bain ! Une pétition a été signée contre cette réalisation, en vain : alors que l'appel d'offre ne prévoyait qu'un mois de condamnation de la rue principale, cette rue a été coupée de février à juin 2018 afin que la tranchée puisse être réalisée par… les sociétés Eiffage et Malet, qui cumulent les marchés puisqu'elles ont réalisé également les travaux dans le centre thermal et l'aménagement de l'hôtel thermal !

"Empereur des thermes"

M. Riac, PDG, à droite, sur le toit de l'hôtel des Doctrinaires [Photo compte Facebook ValVital] M. Riac, PDG, à droite, sur le toit de l'hôtel des Doctrinaires [Photo compte Facebook ValVital]
Le JDD vante les mérites  du "nouvel empereur des thermes" de 65 ans, ancien cadre de la Chaîne thermale du Soleil, qui après un court passage dans les laboratoires Pierre Fabre comprend qu'il y a du fric à faire dans le thermal (600 000 curistes chaque année en France). Aujourd'hui, à la tête du deuxième groupe thermal français, Bernard Riac gère 11 stations (bientôt 12) et reçoit la presse économique dans son bureau près du Palais-Royal à Paris, décoré d'œuvres d'art contemporain et de mobilier design (selon Les Échos). Il a racheté le centre ValVital de Besançon et a depuis donné ce nom commercial à ses activités thermales. En 2010, il a obtenu la cession par l'État (Christine Lagarde) des Thermes nationaux d'Aix-les-Bains.

Il se diversifie dans le thermoludisme (il ne s'agit plus de traitements, mais d'hédonisme, de jeux, de détente, de relaxation, nouveau terrain sur lequel il y a des profits à engranger). Ainsi, outre la balnéo, ValVital gère des centres de thalasso, comme à Monêtier-les-Bains (Hautes-Alpes, près de Briançon) ou à Montrond-les-Bains (Loire) où l'homme d'affaires parvient à soutirer des subventions des collectivités locales à hauteur, respectivement, de 13 et 8 millions  d'euros. Il est à la tête de plusieurs sociétés gigognes, avec lesquelles il est difficile de se retrouver (à Lectoure, les Thermes sont propriétés de la SFTL, Société fermière des thermes de Lectoure et l'Hôtel appartient à la SARL Hôtel des Doctrinaires). Il réalise un chiffre d'affaires de 42 millions d'euros et accueille 56 000 touristes, dont un certain nombre de curistes pris en charge par la Sécurité sociale, malgré la publicité éhontée qui est faite en faveur de ces cures thermales (1).

Sachant que la Commune a dû par ailleurs supporter 356 000 euros de charges d'intérêts liés aux emprunts contractés pour les travaux d'acquisition et de réhabilitation du forage, ainsi que le coût d'une étude de phlébologie (20 000 €) afin de pouvoir vanter les pouvoirs de l'eau thermale pour soigner les problèmes de circulation sanguine, on mesure dans quel gouffre financier est plongé cette petite ville gersoise. Ces dépenses exorbitantes sont évidemment sans rapport aucun avec les 10 000 € qu'elle percevra de l'exploitant privé pour la taxe foncière sur l'hôtel ni la taxe de séjour (40 000 €), sans que l'on sache exactement ce qui relèverait du thermalisme dans cette contribution de l'hôtel.

Entrée des thermes. A l'intérieur, un appel... aux dons ! [Photos YF] Entrée des thermes. A l'intérieur, un appel... aux dons ! [Photos YF]
Mais la convention Département-Commune venant à son terme cette année 2018, le Département se dégage totalement, la Commune récupère le bâtiment qu'elle vend aussitôt à ValVital. La valeur vénale du bâtiment seul (sans ses aménagements internes) est fixée par les Domaines à 1 105 600 euros (immeuble du XVIIème siècle de 2764 m²) : il ne sera payé, aménagements compris, "que" 940 600 € par ValVital car la Commune s'engage à prendre à sa charge l'aménagement du tunnel du côté des thermes soit 165 000 € (escaliers et ascenseur, alors même que le Département a déjà effectué pour 1,4 million de travaux à l'intérieur de ce bâtiment). On ne sait si ValVital va payer enfin à la Commune l'annuité qu'il n'a jamais versée au Département (la Commune abandonnant déjà, par une décision du 20 septembre dernier l'annuité en cours de 29 854 €) ainsi que le droit de captage des eaux (265 818 €, soit une redevance annuelle de 20 000 €). Et s'il va payer la redevance de 20 000 autres euros que le Département versait à la Commune pour le forage (dont elle reste propriétaire) et la canalisation (l'eau sulfureuse et chaude, qui attaque les canalisations, exige tout un dispositif très particulier). Sachant que si le pompage venait à tomber en panne (ce qui arrive parfois), il y a fort à parier que le propriétaire réclamera une indemnisation.

Une gestion municipale qui vise le haut de gamme

Des élus, plus ou moins socialistes, gèrent cette ville afin de lui conserver son aspect bourgeois, avec hôtels particuliers (dont l'un propose des chambres d'hôtes à plus de 400 € la nuit), cultivant une méfiance déjà ancienne envers tout ce qui pourrait être populaire. Du haut de son promontoire, une certaine bourgeoisie croit pouvoir observer avec condescendance la vallée de larmes. Les pauvres n'y ont guère droit de cité. Depuis des décennies, la ville de Lectoure est renommée pour ne pas être très accueillante envers les citoyens aux revenus très modestes, en soutenant le moins possible l'habitat social. Certains propriétaires, à la différence de ce qui se fait dans la ville proche de Fleurance, préfèrent ne pas louer et conserver des logements en mauvais état pour n'avoir pas à solliciter les subventions de l'État qui les contraindrait à mettre en location au profit de publics défavorisés.

 

[Ph. YF] [Ph. YF]
Alors même que la commune comprend 60 000 hectares de terres cultivées [en réalité 6500 ha, soit 79 % de la superficie de la commune, voir mes explications dans l'additif], rien n'est fait ou si peu pour les agriculteurs. On préfère dérouler le tapis rouge pour quiconque conforte cette conception d'une cité aisée, où des people venus de Paris, possèdent ici et alentours de magnifiques villas de pierre, poutres en chêne et génoises. Certains sont les invités d'Anne Marcassus, productrice, propriétaire d'une majestueuse demeure à proximité. Ils apprécient de ne pas être importunés ici par des paparazzi. Il n'est pas rare de croiser dans les rues Pierre Palmade, Marc Lavoine, ou Sylvie Pialat. Parfois aussi Gérard Darmon ou Vincent Lindon. On y a même vu jadis Laeticia Hallyday dans la rue principale faisant son marché et se prenant pour Mireille Darc, affublée d'une robe rouge particulièrement échancrée dans le dos. La majorité municipale croit que Lectoure doit afficher un luxe à la hauteur de ces people.

  Alors cette gentry est bichonnée : elle se voit régulièrement introniser membre de la confrérie… du melon de Lectoure, en grande pompe. Philippe Martin, président du Conseil Départemental, l'a été en 2013 : il avait trouvé le temps de s'y rendre alors qu'il venait d'être nommé depuis quelques jours seulement ministre de l'écologie par François Hollande, qui, lui, a été intronisé l'an dernier et Julie Gayet, dont les parents possèdent un magnifique château tout proche, le 10 août de cette année.

 Quant aux personnes âgées de la maison de retraite au cœur de la cité (rénovée en hôtel ValVital), elles ont dû dégager pour se retrouver à l'extérieur du bourg, dans un bâtiment moderne, très chaud en été, mises à l'écart, alors même que la rénovation de cet hôtel particulier à leur profit aurait pu être envisagée. Mais ces petits vieux, qui pouvaient déambuler dans les rues et ruelles, ce n'était pas bon pour l'image de la ville.

 L'élitisme se retrouve dans l'évolution d'un établissement scolaire catholique, Saint-Joseph, qui dans le passé accueillait dans ses murs des enfants en difficulté et socialement défavorisés. Aujourd'hui, il s'est rétracté et a un recrutement sélectif, certains parents (parfois domiciliés loin  de Lectoure) se revendiquant catholiques intégristes. Si le maire, lors de la commémoration officielle du centenaire de la guerre de 14-18, a tenu dimanche dernier un discours plutôt correct envers les immigrés, la Maîtrise Saint-Joseph, qui accueille en son sein des membres de l'ex-FN et de la Manif Pour Tous, était à l'honneur, non seulement lors de la messe à la cathédrale mais aussi devant le Monument aux Morts.

 Un contrat-cadre conclu entre la Région et Lectoure, considéré comme "centre-bourg", liste les dépenses astronomiques envisagées pour bien conserver le patrimoine, en études (dont l'une à un demi-million d'euros) ou en réalisations (comme la "création de cheminements dédiés aux modes de circulation doux" et les "mises en scène pour profiter du panorama exceptionnel sur la campagne environnante et la chaîne des Pyrénées", à un million d'euros). Pendant ce temps, le coût de l'habitat flambe et il est de plus en plus difficile pour les gens du cru d'acheter. Il se murmure que cette gestion élitiste pourrait bien finir par ne plus être supportée par les habitants, de plus en plus nombreux à vouloir ruer dans les brancards.

 

Piscine fermée quelques semaines à l'avance, pour des raisons "techniques" [Ph. YF] Piscine fermée quelques semaines à l'avance, pour des raisons "techniques" [Ph. YF]
La municipalité espère miraculeusement que 3000 curistes fréquenteront un jour la ville, alors même que beaucoup relèvent des dysfonctionnements et remettent en cause la qualité des services rendus, en particulier cet été. Début novembre, l'établissement a dû anticiper la  fermeture, avec suppression de cures réservées, à cause, officiellement, d'une défectuosité dans le stockage de l'eau  (des travaux importants étant prévus cet hiver). Il n'en faut pas plus pour que, sur Lectoure, des rumeurs circulent selon lesquelles l'eau n'aurait pas la qualité d'hygiène requise (ce qui a déjà été le cas). Les édiles de la majorité comptent sur les capacités de gestion d'un privé (qui, lui, est "responsable", dixit le maire, Gérard Duclos), plus performant que le secteur public. Aveu de faiblesse des collectivités publiques ? Qui ont dépensé, selon mon évaluation dans ce fatras de chiffres, autour de 10 millions d'euros pour ces thermes en une quinzaine d'années, ramenés à 8,8 si l'on tient compte de la vente de deux bâtiments anciens, dont les thermes, qui ont été bradés. De nombreuses anomalies sinon d'actes illégaux ont été relevés par la Chambre régionale des comptes sans qu'apparemment les responsables n'aient à en rendre... compte.

La mairie table surtout sur l'installation d'un Casino (machines à sous et roulette anglaise électronique) installé depuis le printemps 2018 pour créer de l'animation, des rentrées d'argent  et de l'emploi (2), malgré les trois casinos qui se trouvent à proximité. On n'est pas sorti de l'auberge : la Chambre régionale des comptes estime qu'en l'absence de concurrence, le contrat passé avec le prestataire a été mal établi et qu'ainsi la société qui gère le casino rémunère insuffisamment la Commune. Décidément.

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(1) Publicité parfois massive, comme c'est particulièrement le cas de la Chaîne thermale du Soleil, qui diffuse régulièrement des spots publicitaires sur les radios pour vanter la réussite des cures thermales de la Chaîne, invoquant d'incroyables taux de succès sans qu'aucun organisme luttant contre la publicité mensongère ne se saisisse. Le plus souvent, c'est plutôt une classe moyenne supérieure qui profite de ces avantages offerts généreusement par la Sécurité sociale : étrangement, les discours récurrents sur le déficit de la Sécu oublient régulièrement d'interroger ce poste de dépenses.

(2) Les thermes ne créent que très peu d'emplois : les kinés sont Roumains, le personnel est à temps partiel, le centre ferme 4 mois dans l'année. Quant à l'entretien de l'hôtel (des Doctrinaires), on s'attend à ce qu'il soit assuré par une société venue d'Agen et qu'il n'y aura pas de recrutements sur place.

Les Thermes, puits sans fond

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Dans le magazine de la Ville de Lectoure qui vient de paraître, pour l'hiver 2018/2019, des élus d'opposition contestent les largesses accordées par la collectivité à cet entrepreneur privé. S'ils admettent que la ville n'a pas vocation à gérer des thermes, ils se demandent si les élus des différentes collectivités territoriales n'ont pas "tous été roulés dans la farine", considérant que les thermes de Lectoure sont devenus "les eaux troubles d'un puits sans fond". Le maire Gérard Duclos supporte mal d'être ainsi mis en cause et leur répond longuement dans son édito. Preuve sans doute qu'ils ont fait mouche, il croit devoir affirmer que, pour exercer son mandat, il s'impose, lui, "de la dignité, de la droiture, de la rigueur, de l'honnêteté intellectuelle". A vouloir trop prouver…

Rififi à Montbrun-les-Bains

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Un scénario assez comparable se déroule à Montbrun-les-Bains : les thermes sont propriété de la ville, exploités par ValVital depuis 1997. Le plan régional thermal Auvergne-Rhône-Alpes voulu par Laurent Wauquiez pour la période 2016-2020 prévoit de céder complètement les thermes à ValVital avec des facilités financières mais une association "Bien Vivre à Montbrun" (BVM) s'y oppose. Le projet prévoit un nombre de curistes (4000) qui ne correspond pas aux capacités de production d'eau, le forage étant déjà surexploité. Par ailleurs, les habitants se plaignent de ne pas bénéficier des retombées du centre thermal malgré les investissements publics. Des élus se disent eux-mêmes peu enclins "à brader ce patrimoine, à abandonner ce bien public à un consortium privé". BVM estime que la concession à ValVital est bien trop longue (29 ans), sans investissements exigés et avec une trop faible redevance. Comme l'indique le magazine Ventoux du Printemps 2018, l'association réclame le retour des thermes dans le giron communal.

Le Grand Nancy Thermal

Dessin paru dans "Le Canard enchaîné" du 19 septembre. Dessin paru dans "Le Canard enchaîné" du 19 septembre.
ValVital, associé à Bouygues, a obtenu en 2016 le contrat avec la métropole de Nancy pour réaliser un grand complexe thermal, dont le coût (51 millions d'euros) devait être pris en charge par ValVital. Sauf que, comme le révélait Le Canard enchaîné du 19 septembre, la dépense a explosé : on frise les 100 millions d'euros, et c'est la collectivité publique qui paye. Evidemment, le tout sur chantage à l'emploi. Le Canard a consulté le contrat : son annexe 8 garantit pour les actionnaires de ValVital un taux de rentabilité de 15 %. Avec cette affaire, le journal satirique rhabille pour l'hiver André Rossinot, ancien ministre de Chirac et président de la métropole, et ironise sur les prestations que ValVital promet, outre les cures : espace loisirs, jacuzzi, hammam, saunas, tisanerie, "salle de marbres chauffants" et… "grotte musicale" !

 

 

Panoramique de la place Boué de Lapeyrère sur laquelle donnent l'hôtel des Doctrinaires et l'hôtel de Goulard, siège des Thermes de Lectoure, SPA Thermal [Photo YF] Panoramique de la place Boué de Lapeyrère sur laquelle donnent l'hôtel des Doctrinaires et l'hôtel de Goulard, siège des Thermes de Lectoure, SPA Thermal [Photo YF]

. Parmi les différents documents écrits consultés, outre deux rapports de la Chambre régionale des comptes, j'ai eu accès, comme tout un chacun, aux comptes-rendus du Conseil municipal, qui sont disponibles en ligne, ce qui est une bonne chose pour la démocratie.

 

Additif le 17 novembre :

Mon article paru le jeudi 15 novembre sur les Thermes de Lectoure a vite circulé sur la ville via Internet et, s'il fallait démontrer qu'il a fait mouche, la réaction rapide de Gérard Duclos, le maire, suffirait. En effet, il a tenté de désamorcer l'affaire en dénonçant certaines de mes informations. Il a publié un post sur le compte Facebook de la Ville dès vendredi 16 au soir, repris par La Dépêche dès le lendemain matin dans un article de Marc Centène. Ce dernier, étrangement, semble reprendre à son compte une accusation à mon encontre ("en voulant être exhaustif, il devient brouillon"), sachant que sur le compte Facebook de la Ville il se permet ce commentaire à mon propos : en tant que "blogueur hébergé par le site" de Mediapart, "il a tendance à mélanger les genres". Je ne le connais pas assez pour savoir s'il est vraiment habilité pour être donneur de leçon en matière d'éthique journalistique, mais finalement le "chroniqueur social indépendant" que je suis, qui ne se prétend pas journaliste, se sent plutôt honoré par ce reproche de "mélange des genres". Oui, chroniquer en prenant socialement position. Et en toute indépendance !

Je ne reprends pas la tentative du maire d'opposer les deux rapports de la Chambre régionale des comptes. Je note que La Dépêche, qui cherche peut-être finalement à me donner raison à mots couverts, écrit que le rapport concernant la Commune "est bien moins assassin" que celui concernant le Département. Chacun peut se faire son opinion en me lisant et en lisant les explications du maire telles que rapportées par La Dépêche et sur son compte Facebook. Je réponds ici sur deux seuls points : le maire ironise sur le fait que j'ai dit qu'il y avait 60 000 hectares de terres cultivées à Lectoure, alors même que la commune au total couvre 8500 ha. Dont acte, je fais amende honorable. Je me suis un peu mélangé les pinceaux et lui ai offert bien involontairement l'occasion de justifier son peu d'empressement envers les agriculteurs. J'avais plusieurs chiffres en tête, dont celui de la Communauté de communes (partie prenante des dépenses dénoncées au profit des thermes) : superficie des terres agricoles, 54 000 hectares. Comme je parlais dans mon "résumé" introductif  de "Lectoure et ses environs", mon erreur est vénielle. Par contre, sur le fond, l'idée que l'agriculture est importante pour cette commune rurale qui était le seul intérêt de ma remarque, je citerai juste le site de la mairie de Lectoure : "Le territoire de la Commune est essentiellement agricole avec 6750 hectares de SAU pour 8493 hectares de surface totale soit 79 %".

Par ailleurs, contestant ma critique de sa politique en matière de logement social, le maire dit que la commune a 167 logements sociaux soit 10 % de son parc ("dans la moyenne haute"). Il ne pouvait pas mieux démontrer la véracité de mon affirmation : une ville qui a un taux de pauvreté de 15,5 %, un taux de logements vacants de 14,6 %, un taux de résidences secondaires de 8,9 % et un taux de chômage de 12,4 % (chiffres Insee 2015) ne peut pas se glorifier d'avoir 10 % de logements sociaux, alors que la référence c'est 20 à 25 %. Certes, la cité est relativement petite, mais je livre cette information parue dans Le Parisien il y a tout juste deux ans (17 novembre 2016) dans un article sur le sujet : "Exemple à Margency, commune de moins de 3 000 habitants du Val-d'Oise, où la municipalité a dû verser plus de 27 000 € en 2015 car elle n'enregistrait que 9,53 % de logements sociaux."

Sur le compte Facebook de la mairie de Lectoure, je n'ai pas commenté : juste mis ce message "Pour se faire une idée, voir l’article du blogueur qui « a tendance à mélanger les genres »", suivi du lien hypertexte avec mon article de blog. Il a été deux fois aussitôt supprimé.

. Thermalisme : aubaine ou poids mort pour Lectoure ? article de La Dépêche.

. Sur le compte Facebook de la Ville de Lectoure : ici.

. J'ai évidemment déjà reçu de nombreux messages de félicitations et de remerciements y compris de la part de personnes me laissant entendre qu'elles connaissent bien le sujet.

. L'association Bien Vivre à Montbrun-les-Bains m'écrit : "les opérations s'accélèrent puisque un conseil municipal entérinant la promesse de vente à Valvital  est prévu pour le 28 novembre 2018. Notre opposition à ce projet est intacte et tout soutien médiatique nous intéresse." https://bvm.montbrunlesbains.com

 

Billet n° 428

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