Jérôme Bosch fascinant : moraliste ou subversif (1)

Jérôme Bosch, mort il y a 500 ans, a été décrit par des historiens d'art comme un moraliste : dans le contexte du Moyen-Âge, sa peinture aurait été destinée à jouer sur les peurs récurrentes pour dissuader les populations de s'adonner aux plaisirs et ainsi éviter les foudres du Tout-Puissant et les bûchers de l'Enfer. Pourquoi, alors, son art nous fascine ?

 

 

Le Jardin des délices Le Jardin des délices

On a accusé l'artiste de Bois-le-Duc, au cœur du Brabant, d'être fou, ou sorcier, ou initié, faisant commerce avec le Diable. C'est ainsi que le peintre Jan Gossaert, son contemporain, a écrit de Bosch qu'il était "faizeur de diables". Dans un roman d'aujourd'hui, sensé livrer les confidences de son épouse, Aleyt de Meervenne, on découvre un mystique, habité par un univers hallucinant et des visions obsédantes. Il était régulièrement envahi par des "idées noires" (1), nous dit-on. 

Puis cette thèse a été contestée par Wilhem Fränger (2), historien d'art allemand. Selon lui, le peintre de Bois-le-Duc ne produisait pas des enfantillages mais avait une vision globale. Il n'avait pas d'intention religieuse orthodoxe mais vulgarisait plutôt des cultes pseudo-religieux, sans doute un culte adamite, c'est-à-dire prônant l'amour libre (c'est sûr que la nudité explosive du Jardin des délices a troublé bien des observateurs). La preuve qu'il ne travaillait pas pour une congrégation ecclésiastique, c'est qu'il est virulent envers l'Église et se moque copieusement des moines et des nonnes (montrés dans des attitudes scandaleuses), mais aussi des prêtres des rites païens. Manifestement, pensait Fränger, Bosch appartenait à une secte militante (les Homines intelligentiae ou les Frères et Sœurs du Libre Esprit) qui prêchait l'accomplissement spirituel par un ars amandi, un amour charnel épuré.

Jérôme ou Hiéronymus Bosch, par Jacques Le Boucq, BM d'Arras. Jérôme ou Hiéronymus Bosch, par Jacques Le Boucq, BM d'Arras.

 

D'autres avaient considéré que cette thèse de la secte était corroborée par son appartenance à une confrérie, la Confrérie de Notre-Dame, à Bois-le-Duc. Cette confrérie avait pignon sur rue, et il était traditionnel, pour un membre de l'élite catholique de la ville, d'y adhérer. Alors on a supputé que pour avoir une telle imagination et représenter tant d'excentricités c'était certainement parce qu'il adhérait à un mouvement mystique, peut-être une confrérie nommée Les Frères de la Vie en commun, dont un ordre aurait prospéré à Bois-le-Duc. Ses exégètes ne manquent pas eux-mêmes d'imagination : il se pourrait bien qu'il ait été alchimiste, puisque sa femme avait un parent… pharmacien.

Bref, cet homme intrigue, parce que ses représentations, ses personnages, ses décors sont considérés comme des images effrayantes, fantastiques, démoniaques.

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 Statue de Jérôme Bosch sur la place centrale de Bois-le-Duc : derrière lui, façade verte, la maison de son enfance, celle de ses parents ; la maison mitoyenne s'est effondrée récemment alors qu'elle devait abriter un musée ; l'atelier des Bosch était situé sur cette même place et Bosch lui-même demeurait, adulte, sur cette place [Photo YF].

 Enfer et damnation

Il est vrai qu'au siècle précédent, l'humanité, en tout cas dans nos contrées, a été soumise à rude épreuve : la grande peste de 1348 a décimé les populations (selon les villages, la perte a été d'un tiers, parfois de la moitié des habitants). Ces malheurs ont été présentés comme châtiments de Dieu. Il a fallu chercher des boucs émissaires, qui empoisonnent les puits et répandent les maladies (les Juifs, les errants, les vagabonds). Les danses macabres, l'Apocalypse alimentent une culture de la peur.

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La cathédrale gothique Saint-Jean de Bois-le-Duc, construite quelques dizaines d'années avant la naissance de Bosch, comporte, comme tant de ses congénères, des statues de pierre d'hommes de métier ou de petits monstres. On a dit que l'artiste avait pu s'en inspirer : si un Saint-Jean, qu'un diable empêche d'écrire, est bien visible sur le porche d'entrée, les autres statues qui chevauchent les arcs-boutants ne peuvent être vus que par les visiteurs d'aujourd'hui parce que le Lion's Club a eu la bonne idée d'installer un échafaudage, d'accès payant bien sûr, permettant d'avoir une vue plongeante sur ces sculptures. Penser que le foisonnement du Jugement dernier ou du Jardin des délices a sa source dans ces êtres fantastiques, compagnons des gargouilles, est sans doute aller vite en besogne.

Statues sur les arcs-boutants de la cathédrale de Bois-le-Duc [Ph.YF] Statues sur les arcs-boutants de la cathédrale de Bois-le-Duc [Ph.YF]

 

Des fresques, dans beaucoup de cathédrales, ont exploité le jugement dernier pour affoler les fidèles et les inciter à se soumettre aux préceptes de l'Église (telles la cathédrale Saint-Guy de Prague ou Sainte-Cécile d'Albi).

Cathédrale Sainte-Cécile d'Albi, Tarn : la roue infernale pour les damnés [Ph. YF] Cathédrale Sainte-Cécile d'Albi, Tarn : la roue infernale pour les damnés [Ph. YF]

 

 

 

 

 

Cathédrale Saint-Guy, à Prague, extérieur : les élus peuvent sortir de leur tombeau pour rejoindre le Paradis, les autres sont condamnés [Ph. YF] Cathédrale Saint-Guy, à Prague, extérieur : les élus peuvent sortir de leur tombeau pour rejoindre le Paradis, les autres sont condamnés [Ph. YF]
D'autres peintres, moins connus, ont montré ce qui attendait les pêcheurs : leurs œuvres sont, elles, véritablement terrifiantes. C'est le cas de Hans Memling ou de Roger Van der Weyden, pour ne prendre que ces deux exemples. Rien à voir avec les couleurs chatoyantes de Bosch, sa composition, sa vivacité, ses personnages plus doucereux, ou, s'ils sont monstrueux, ils le sont excessivement ou de façon caricaturale. Et son excentricité confine le plus souvent à l'humour.

 

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Le Jugement dernier de Hans Memling (peint en 1471-1473) est assez effrayant. Il est d'une composition assez proche de celle de Roger Van der Weyden. Il n'a pas la fraîcheur de Bosch.

Manifestement, des peintres représentaient des corps nus, mais là ils sont crus, ils n'ont pas la poésie de ceux de Bosch, qui peint des visages plus floutés. Un personnage, sexe à l'air, est à l'envers, mais celui que Bosch le facétieux, a peint dix ans plus tard, est drôle, au point qu'il a été reproduit dans les rues de Bois-le-Duc. On imagine mal une telle initiative pour les torturés de Memling.

 [détail du Jugement dernier de Memling]

 

 

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Le Jugement dernier de Roger Van der Weyden (polyptyque) peint entre 1443 et 1452 Exposé dans la "grande salle des pôvres" aux Hospices de Beaune. En 1802, les religieuses ne supportant plus ces corps nus, elles les ont faits recouvrir, par un peintre local, de bures pour les élus et de flammes pour les damnés (une restauration a supprimé ces cache-sexes). À noter que les personnages noirs sont des diables qui poussent les damnés vers l'Enfer (alors que Bosch ne leur attribue pas de telles fonctions).

[détail du Jugement dernier de Vand der Weyden]

Voir sur site des Hospices : http://www.hospices-de-beaune.com/jugement-dernier/

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Cette "contextualisation", tant réclamée par les experts, ne prend pas en compte le fait qu'entre le milieu du XVème siècle jusqu'en 1520, les divers fléaux et calamités s'estompent, la vie redémarre et l'économie repart (du fait même de la tragédie qui a précédé, si paradoxal que cela puisse paraître). Or c'est justement la période de vie de Jérôme Bosch (1450-1516).

En 1598, à la mort de Philippe II, roi d'Espagne, qui possédait la plus grande part des tableaux de Bosch, un moine fut sollicité pour prendre sa défense car on l'accusait d'être hérétique. L'acte de défense était de nier la moindre hérésie et la preuve fournie était la suivante : jamais le roi n'aurait accueilli ces tableaux en son domaine s'ils avaient été opposés aux préceptes de l'Église. Le combat était rude, car un autre moine accusait l'auteur du Jardin des délices d'être un excentrique qui non seulement ne méprisait pas les plaisirs mais au contraire les recherchait.

Ce peintre hors du commun a été longtemps oublié, puis il a refait surface à la fin du XIXème siècle et entre les deux guerres mondiales. Malheureusement, des œuvres sont perdues, il n'en reste qu'à peine plus de vingt. Les surréalistes l'ont récupéré, affichant une véritable dévotion à son égard. Ils voient en lui "un peintre marginal en proie à ses tourments intérieurs" (3). Mais c'est finalement le cantonner dans une expression torturée.

Certains ont bien voulu concéder qu'il était moderne, admettant qu'avant lui il fallait faire le bien et que sa modernité était de dire qu'il ne faut pas faire le mal. Pas sûr que présentée ainsi, cette morale soit vraiment moderne. Peu importe, ce qui compte c'est de le tirer vers une posture de prédicateur, sermonnant ses ouailles.

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J'ai compulsé beaucoup d'ouvrages, d'autant plus nombreux que le 500ème anniversaire de la mort du Maître a boosté l'édition. Grosso modo, la thèse du moralisateur domine, mais l'on concède quelques fois que ses tableaux sont "des livres de grande Sagesse et de grand art", pour tout de même rappeler qu'il s'agit d'une "satire peinte des pêchés et de l'inconstance des hommes" et que "ses peintures exsudent une foi d'une nature extraordinaire" (4).

Chris Will, dans Entre Ciel et Enfer, indique clairement, dès le titre, qu'il importe de détourner les frères humains des abysses terrifiants pour les inviter à choisir les voies du Paradis (5). Mais il avoue que "nous sommes fascinés par [les] fantastiques créations" de Bosch et son "monde fabuleux".

Antonin Artaud a vu dans l'œuvre de Bosch un "théâtre de la cruauté", qui mettrait en lumière le côté obscur de notre inconscient.  Même Umberto Eco, dans Histoire de la laideur, évoque des "allégories moralisantes sur la décadence à son époque", considérant que "des scènes d'apparence plaisante, sensuelle, idyllique" conduisent finalement à l'Enfer. Dans cette explosion de saynètes souvent joyeuses, il n'a pas vu que cela pourrait faire lien avec la Renaissance qu'il a pourtant explorée. Il concède cependant d'une part que Bosch représente des créatures amusantes, carnavalesques (ce qui est peut-être plus "insidieux" que des monstres) et qu'il s'agirait de décrire "non tant des visions de diables existants dans les abysses de la terre, mais plutôt des images des vices de la société où il vivait".

 © La Tentation de Saint-Antoine (musée Arte Antiga de Lisbonne), extrait. © La Tentation de Saint-Antoine (musée Arte Antiga de Lisbonne), extrait.

Deux grands historiens d'art actuels ont été convoqués pour nous parler de Jérôme Bosch en ces temps de commémoration : Alain Tapié et François Elsig. Le premier, conservateur en chef du patrimoine, très attaché aux symboles, décrit doctement au profane ce qu'il faut penser de chaque objet, de chaque signe livrés par le grand maître de Bois-le-Duc (comme l'entonnoir, exprimant, comme chacun sait, la folie). Invité par France Culture le 17 avril (Les Regardeurs), il évoque "le peintre de la raison", qui a des "convictions spirituelles" et une "dévotion moderne". Il soutient la thèse d'une "exigence morale", pire, "il construit une morale sociale" : de façon quelque peu pédante, Tapié insiste sur le fait que si le désir est présent chez ce "stoïcien" c'est pour inciter à le maîtriser. "Entre énonciation et dénonciation, il est dans l'admonestation". Et conforme à l'art de son temps.

François Elsig (6) est plus modéré et fait charnière entre une lecture traditionnelle et une approche moderne pouvant expliquer notre fascination : c'est "une peinture à mi-chemin entre le religieux et le profane", écrit-il. Tandis que Tapié ne cesse de renvoyer aux textes de l'époque (sur lesquels Bosch s'appuierait), Elsig renvoie au contexte : son maître mot est "contextualiser". Il ne s'agit pas pour moi de contester les avis de ces sommités, d'autant plus que François Elsig nous donne des clés (nous le verrons dans le second billet) pour répondre à la (seule) question qui vaille et que je posais en introduction, et qui motive mon envie d'écrire ce billet : pourquoi cet artiste nous fascine tant ?

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                                      Détail du Jardin des délices

L'homme moderne ne regarde pas ses tableaux comme ceux d'un autre temps, comme ceux d'une époque mortifère : il est sensible à son originalité, son ingéniosité et ce fourmillement de vie qui empreigne son art. Il a eu des "suiveurs", des imitateurs, mais personne n'a peint comme lui, ni avant, ni après (sinon Pieter Bruegel l'Ancien dans certaines de ses œuvres).

Dans un second billet, je tenterai d'aborder ce qui explique peut-être cet engouement déjà ancien pour Jérôme Bosch. Pour ma part, je rêvais depuis longtemps de voir son œuvre rassemblée. Ce fut possible début avril car une exposition internationale était organisée aux Pays-Bas à Bois-le-Duc : elle a pris fin dimanche dernier.

[suite dans le billet suivant, n° 260]

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Dans les rues de Bois-le-Duc, Pays-Bas. Jérôme Bosch partout présent [Ph.YF]

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(1) Les démons de Jérôme Bosch, d'Alexandra Strauss (éditions Télémaque, 2009).

(2) Dans Le Royaume millénaire de Jérôme Bosch : fondements d'une interprétation, 1966.

(3) Revue Dossier de l'Art, n°236 consacré à l'exposition. Bien fait comme d'habitude, pour 9,50 €.

(4) Hieronymus Bosch, éditions Sirocco, 2005.

(5) Éditions Stokerkade, à chaque page un détail est commenté (petit livre à 12,50 €, belle présentation, recommandé).

(6) Frédéric Elsig est professeur d'histoire de l'art médiéval à l'Université de Genève. Il a notamment publié Jheronimus Bosch : la question de la chronologie (Genève, 2004).

 © Photos Yves Faucoup (excepté les reproductions des tableaux de Bosch, Memling et Van der Weyden)

 . Voir suite de cet article ici.

Billet n°259

Contact : yves.faucoup.mediapart@sfr.fr

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