Les pauvres sont rien… que des jaloux!

17 octobre : journée mondiale du refus de la misère. Emmanuel Macron, alors qu'il n'a rien dit à ce sujet dimanche sur TF1, sinon que c'est par jalousie que l'on veut taxer les riches, fait son plan com aujourd'hui : il faut investir socialement pour que les enfants pauvres ne le soient pas demain. Pas en réduisant la misère de leurs parents, mais en leur enseignant précocement le langage !

Agnès Buzyn, ministre de la Santé et des Solidarités, le 17 octobre [AFP, capture d'écran YF] Agnès Buzyn, ministre de la Santé et des Solidarités, le 17 octobre [AFP, capture d'écran YF]

C'est ainsi qu'il affiche son objectif d'"égalité des chances". Mais lutter contre la pauvreté des enfants est un projet tenu par des naïfs ou par des politiques cyniques qui font diversion. Les enfants pauvres ont des parents pauvres : en conséquence, c'est la pauvreté des parents qu'il importe de résoudre. Il prétend mettre en œuvre une approche nouvelle afin que l'on ne se contente pas de "gérer un dispositif d'aide" mais, qu'en ce domaine de la pauvreté, on privilégie la "prévention" et l'"investissement social". Ces mots ne sont pas creux mais éculés : cela fait des décennies que l'on parle ainsi, que l'on prône la prévention, que l'on fait des choses dans ce sens, tant bien que mal, difficilement car la conjoncture économique n'est évidemment pas favorable et le contexte politique non plus.

Bien sûr, en matière d'insertion, il y a de nombreuses nouvelles mesures à envisager pour améliorer les fameux dispositifs tant décriés. Mais cela supposerait d'importants moyens pour que ce ne soit pas qu'un vœu pieux. Emmanuel Macron ne donne aucun gage attestant de sa sincérité à ce sujet. Il ne fait pas beaucoup d'efforts pour dissimuler son mépris pour les plus démunis dans ce pays. De même que, dimanche, il faisait preuve d'une froideur technocratique désarmante face au drame de Marseille (deux jeunes filles massacrées), devant les conditions de vie très difficile d'une partie des citoyens il n'a ni les propositions, ni les mots qui conviennent. Il se contente de dire qu'il n'est pas sorti de la cuisse de Jupiter et qu'il comprend le peuple puisqu'il est né… à Amiens ! Les gages, il les donne jour après jour aux plus fortunés pour les rassurer qu'il ne déroge pas à ses engagements de campagne présidentielle, ce qui a fait que ces plus fortunés l'ont massivement soutenu.

Justice sociale = jalousie sociale

Déjà interviewé par Der Spiegel samedi 14 octobre, Emmanuel Macron avait déclaré à propos d'un (prétendu) rejet des riches : "Je ne céderai pas au triste réflexe de la jalousie française. Parce que cette jalousie paralyse le pays". Voilà que le lendemain soir sur TF1, il a récidivé : interrogé sur la suppression de l'Impôt de solidarité sur la fortune (ISF), il dit ne pas "croire à la jalousie française qui consiste à dire : il y a des riches, taxons-les, nous nous porterons mieux" [à croire qu'il rode ses déclarations en Allemagne].
Résumer les inégalités qui règnent dans ce pays à de la jalousie est honteux, outre le fait que c'est le discours classique de la vieille droite, pure et dure. Il repousse la théorie invérifiée du "ruissellement" mais en reprend une, celle du "premier de cordée", comme si la grande majorité de ceux qui s'enrichissent (et dont certains fuiraient le pays) se préoccupent, de quelque façon que ce soit, de ceux qui restent au bord du chemin. Par ailleurs, s'incliner devant cette fuite fiscale en offrant à ces inciviques des ponts d'or est totalement irresponsable.

Le Président Emmanuel Macron, à l'Elysée, sur TF1 le 15 octobre Le Président Emmanuel Macron, à l'Elysée, sur TF1 le 15 octobre

Pour ma part, je ne crois pas à ce "rejet des riches". Certes il y a de l'exaspération de la part d'une partie de la population qui galère et qui voit d'autres s'empiffrer. Parfois injustement, me dit-on, en visant des entrepreneurs qui galèrent eux-mêmes pour réussir. Mais globalement, je récuse la thèse de la "jalousie". Explication simpliste, analyse au ras des pâquerettes. La richesse exubérante s'affiche sans vergogne et sans réactions de révolte. Certains médias cultivent d'ailleurs cette fascination pour les fortunes débordantes (voir M6 par exemple ou le palmarès annuel de Challenges). J'émets même l'hypothèse qu'il y aurait là une fonction de sidération : nous montrer des yachts aux robinets d'or (sic) ne conduit pas forcément à descendre dans la rue mais à considérer qu'on est piégé et qu'on n'y pourra rien. Subsidiairement, cela peut alimenter le rêve (américain) : un jour, c'est moi qui avec un peu de chance, disposerait de cette opulence. J'attends donc docilement mon jour et mon tour. Pas de jalousie là dedans. Juste un "espoir résigné". Et pour ceux que cela révolte, pas de jalousie non plus : juste un combat pour les principes qui sont l'honneur de la République : la liberté (qui n'est pas celle d'exploiter les autres), l'égalité et la fraternité (bien souvent convertie en solidarité et en justice). Un combat pour la justice sociale.

Manifestation des fonctionnaires le 10 octobre à Saint-Etienne devant la Bourse du Travail. Au fronton : Liberté, Égalité, Solidarité, Justice [Photo YF] Manifestation des fonctionnaires le 10 octobre à Saint-Etienne devant la Bourse du Travail. Au fronton : Liberté, Égalité, Solidarité, Justice [Photo YF]

Ce mardi 17 octobre après-midi, des médias titrent déjà : Emmanuel Macron s'attaque à la pauvreté des enfants et annoncent qu'il lance "une concertation sur la lutte contre la pauvreté et tout particulièrement celle des enfants" : pour que "les enfants pauvres d'aujourd'hui ne soient pas les adultes pauvres de demain". Sans aucune distance face à de telles assertions. Comme lorsque ces jours-ci on nous glisse au cours des actualités que le taux de pauvreté aurait légèrement diminué, sans préciser que c'est une estimation non définitive, de très faible ampleur, peut-être liée à quelques mesures de fin de mandat de Hollande mais surtout que le taux de pauvreté peut baisser tout bonnement lorsque le revenu médian baisse (il sert à déterminer le taux de pauvreté, par définition quand il baisse, le taux de pauvreté… baisse aussi).

Un petit tour et puis s'en va

Son programme aujourd'hui : déjeuner avec les principales associations qui luttent contre la pauvreté. Il teste son entregent et sa capacité à séduire ses interlocuteurs, parce que le bougre a du talent. Puis, visite d'une crèche à Gennevilliers dans les Hauts-de-Seine. Puis la ministre de la Santé et des Solidarités, Agnès Buzyn se rend au Trocadéro pour le rassemblement organisé par l'association ATD Quart Monde (le Président était invité mais il a décliné l'invitation). Ces petites manifestations pour commémorer la journée de la misère, ça ne mange pas de pain (si l'on peut dire).

J'ai déjà eu l'occasion d'évoquer ici le fait que le président et le gouvernement prétendent agir pour les plus pauvres puisque deux minima sociaux doivent être augmenté : l'AAH et l'ASPA. Se gardant bien d'expliquer pourquoi ce n'est pas le cas du RSA. Un élu LREM a eu l'outrecuidance de déclarer récemment que le RSA augmentait de 10 € (alors même que c'est une décision prise sous Hollande). Le directeur général des Hôpitaux de Paris (Martin Hirsch) et le patron de Danone, réunis dans un think tank, soutiennent, avec une dizaine de grandes entreprises, des programmes visant à réduire les coûts de biens et services pour les familles modestes (accès aux lunettes, à un véhicule, à l’alimentation infantile …). Alors même que Martin Hirsch, créateur du RSA, pestait contre les avantages annexes, faussant selon lui la réalité de la pauvreté (argument largement repris par Wauquiez and Co). Attribuons plutôt aux chômeurs, aux personnes sans activité ni emploi, de réels moyens pour vivre, mettons en place des formations sérieuses rémunérées, organisons des emplois aidés (au lieu de les supprimer) tant que le chômage est un tel étiage. Facilitons l'accès aux droits sociaux et cessons de mettre des bâtons dans les roues, avec entre autres, le numérique véritable casse-tête pour les demandes sociales, pas seulement pour les plus démunis. Améliorons l'accès à la santé où les inégalités restent criantes (voir l'appel lancé dans le Monde du 4 octobre par un collectif mené par la Fédération des acteurs de la solidarité). Développons l'habitat social plutôt que de réduire les APL (3,3 milliards d'économie sur les APL en 2019) et d'étrangler les capacités budgétaires des HLM.

Et seulement en parallèle à de telles mesures d'envergure, aidons les enfants de milieux modestes, souvent désavantagés, à réussir leurs études.

Le collectif Alerte ne dit pas autre chose : ATD Quart Monde, Emmaüs, Fondation Abbé-Pierre, Croix-Rouge, Médecins du Monde, Petits Frères des pauvres, Secours Catholique, Secours Populaire, Secours Catholique. Mon vœu, ancien, le plus cher : que les professionnels du social eux-mêmes, qu'ils soient salariés du secteur associatif ou des collectivités publics (départements, communes), confrontés tous les jours à cette pauvreté destructrice, s'organisent, disent à quoi ils assistent et expriment leur désaccord profond avec des politiques publiques qui laissent perdurer de telles situations.

 

. Voir l'article des Invités de Mediapart hier : En finir avec l'exclusion et la misère (par Nathalie Péré-Marzano, Emmaüs, et Bruno Tardieu, ATD Quart Monde.

 

 

Hôpital : prime pour réduire les effectifs

Illustration site de France Inter Illustration site de France Inter
Le Téléphone sonne de France Inter hier soir (16 octobre) traitait de la crise de l'hôpital. Étaient invités à en débattre le Président de la Fédération hospitalière et un médecin hospitalier. Pas sûr que cela garantisse l'approche de tous les problèmes, même s'ils furent assez critiques. Grâce à des auditeurs, ont été abordés : la situation dans les hôpitaux psychiatriques, souvent bénéficiaires, mais qui ne bénéficient pas de ces "bons" résultats (car affectés aux secteurs nobles comme la chirurgie) ; le turn-over des infirmières ; les dépassements d'honoraires ; les cliniques privées se choisissant les malades rentables. Chose incroyable sur une chaîne du service public : aucun représentant des gestionnaires et du Ministère pour expliquer et justifier les politiques publiques en la matière, sans qu'une raison ne soit fournie sur cette absence. Enfin, rien n'a été dit sur les primes "aux résultats" que perçoivent des directeurs d'hôpitaux pour parvenir à réduire les dépenses et les effectifs (10 à 50 000 €/an). Sujet intéressant que les invités, je crois, ne pouvaient pas aborder. Pourtant ce sont bien ces pratiques de gestion pure et dure qui conduisent les agents au burn-out (être rappelés par exemple sans cesse en dehors des horaires pour compenser des absences). Ça peut péter dans les hôpitaux si on continue à considérer que c'est un grave problème... sans plus.

[ce texte sur France Inter et l'hôpital est paru sur mon compte Facebook le 16 octobre]

 

Billet n° 347

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