Fronde des officiers supérieurs : se souvenir de 1981

Le général de Villiers conteste la baisse du budget des armées. Des officiers supérieurs, à visage découvert, montent au créneau pour prendre sa défense, dont un général dans "Le Monde" d'aujourd'hui. Emmanuel Macron a rappelé que le "chef" c'est lui. En 1981, contestant la victoire de la gauche, la fronde avait duré quelques mois. Voir mon point de vue paru dans "Le Monde" du 26 août 1981.

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Dans le Monde du 18 juillet, le général François Chauvancy accuse "le président Macron [d'avoir] entaillé le pacte de confiance avec l'armée". Le candidat avait promis un budget des armées à 2 % du PIB à l'horizon 2025. Voilà qu'une fois élu, il ampute ce budget de près d'un milliard d'euros. Alors Chauvancy rend sa sentence : " le voile est tombé", "une limite inacceptable a été franchie". La mutinerie n'est pas loin. Le chef (Macron) a trahi ses engagements : or "être chef, en particulier dans les armées, signifie tenir sa parole pour mobiliser et faire adhérer". De Villiers n'a fait que son devoir et ne peut être accusé de vouloir favoriser le "lobby militaro-industriel", comme l'a fait Macron.

Pourtant, le général de Villiers, qui a été confirmé dans ses fonctions de chef d'état-major des armées le 1er juillet, a multiplié les tribunes, pendant la campagne électorale, dans lesquelles il a défendu un budget à 2 %, émis des réserves sur l'engagement de la France en Syrie.

Notons en passant que le chef d'état-major de l'armée française avait tout simplement déclaré devant la commission parlementaire qu'il s'était fait "baiser". Jusqu'à faire la leçon à Macron, à mot à peine couvert, tapotant sur Facebook que "la confiance doit être nourrie jour après jour, pour faire naître l'obéissance active".

Il est peu vraisemblable qu'Emmanuel Macron se contentera d'un simple rappel à l'ordre. Le frère du politicien d'extrême-droite Philippe de Villiers, auprès duquel Emmanuel Macron était venu faire des courbettes au Puy-du-Fou au tout début de sa "marche" en avant, risque de dégager sans tarder. Rompez !

Les officiers supérieurs en 1981

Après l'élection de François Mitterrand en mai 1981, des officiers supérieurs avaient, sous couvert de pseudonymes, déversé leur aversion envers la gauche. L'un, qui signait "Hoplitès" dans le Monde, reprochait au nouvel élu de vouloir abolir la peine de mort (preuve qu'il serait incapable d'appuyer sur le bouton nucléaire) et d'avoir qualifié le défilé du 14 juillet d'"admirable spectacle", crime de lèse-majesté. Un autre, alias "Vélite", ironisait dans les colonnes du quotidien du soir sur l'idée d'une "dissuasion populaire". On sait que le général de Boissieu, Grand Chancelier de la Légion d'honneur, ancien chef d'état-major des armées, gendre du général De Gaulle, avait refusé de remettre le collier de Grand Maître de l'Ordre à Mitterrand, parce qu'il avait fait trop de misères à son beau-père.

Comme la polémique actuelle, tout cela n'était qu'une tempête dans un verre d'eau : hier comme aujourd'hui, les chefs des armées savent bien que le pouvoir en place est dans des mains qui ne remettent nullement en cause leur chasse-gardée. Hoplitès, qui était présenté comme "un officier général en activité", après avoir fait planer la menace d'un putsch (rappelant le rôle des militaires dans le retour du général De Gaulle en 1958), écrivait que les militaires étaient prêts à soutenir "la patrie socialiste" (si les socialistes ne font pas preuve de "démission, de décadence, d'anarchie"), comme ils avaient défendu jadis "la patrie impériale ou la patrie libérale". [A noter qu'aujourd'hui même (18 juillet 2017), un autre général, d'armée aérienne, Jean-Paul Paloméros, vient dans Le Monde déclarer toute sa fougue à Macron... et toute sa confiance à de Villiers].

Jouant sur les pseudonymes, je signais "Zeugite" ("citoyen de troisième classe", en Grèce antique) le 26 août 1981 un point de vue en page 2 du Monde, intitulé L'aveu d'Hoplitès, précisant en note que j'étais en réalité "assistant social et militant CFDT".

 

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L'aveu d'Hoplitès

LE MONDE | 26.08.1981 | ZEUGITE (*)

QU'ON me pardonne ce pseudonyme hermétique, mais il était tentant de sacrifier à la mode des officiers supérieurs qui, ces derniers temps, écrivent dans le Monde sous des noms empruntés aux combattants grecs ou romains, fantassin pesamment armé ou soldat d'infanterie légère, tels Hoplites et Vélite. Pourquoi pas un " citoyen de troisième classe " ?

Ils étalent leur science et leur culture pour démontrer la légèreté du petit peuple et la faiblesse du nouveau pouvoir (socialiste) en matière militaire.

Qu'il soit permis à un profane d'exprimer un avis sur les déclamations de ces officiers qui, s'ils ont du talent dans l'écriture, ne partagent pas le courage de certains de leurs prédécesseurs punis pour avoir donné des " Libres opinions " à visage découvert sous l'ancien régime. On ne se souvient pas avoir lu alors des témoignages de soutien signés Vélite ou Hoplites. Bref. Sans doute le monde a-t-il basculé le 10 mai ?

La première faute de M. François Mitterrand, selon Hoplites, est d'avoir manifesté, au cours de la campagne présidentielle, son opposition à la peine de mort. Et notre officier général de se gausser de l'image d'un futur président incapable de presser le bouton nucléaire, puisqu'il tremble à l'idée de lâcher le couperet. Comme si, en laissant exécuter Christian Ranucci, M. Giscard d'Estaing avait glacé d'effroi les Soviétiques !

Si affirmer avec autant de clarté (et de courage politique) la primauté du combat pour la vie ce n'est pas œuvrer pour la paix, c'est que plus rien n'a de sens.

Je ne sais rien de la défense, j'ignore tout de la stratégie et de la tactique. J'assiste, comme tout le monde, aux discours enflammés des spécialistes de la chose militaire qui se bombardent d'arguments pour justifier le septième sous-marin nucléaire, ou le quinzième, pourquoi pas.

J'entends simplement que ces théories, si pertinentes soient-elles, sont souvent idéologiques. Quand Vélite ironise sur la " dissuasion populaire " (1), il ne fait pas de la stratégie : il perpétue la vieille tradition de mépris de l'uniforme à l'égard du pékin, comme si ce n'était pas l'armée qui avait pactisé avec l'envahisseur nazi en juin 1940, comme si ce n'étaient pas des civils qui avaient été les premiers à résister (bien que non préparés à cela). Et si un général lança de Londres un appel resté célèbre, il ne faut pas oublier qu'il était dissident à son armée, bien qu'il partageât avec elle la même méfiance pour les classes populaires (réticence à armer les maquis, par exemple).

Quand, en 1975, le gouvernement de M. Chirac partait en guerre contre les comités de soldats, ordonnant arrestations et inculpations malgré des dossiers vides (la suite l'a démontré), Claude Bourdet s'était étonné de la disproportion entre la violence du pouvoir et la revendication du droit d'association : " Cette démocratisation ne met pas en causa la défense nationale. Mais, sans aucun doute, elle rendrait très difficile ou impossible l'utilisation de l'armée comme force de répression politique. Est-ce cela qui enrage le gouvernement ? " (2).

Est-ce cela qui fait bondir Vélite et Hoplites contre les soldats-citoyens ou la priorité aux droits de l'homme ?

Car la question de fond, à l'heure qu'il est, n'a rien à voir avec les inquiétudes des militaires, dont Jacques Isnard s'est fait l'écho, le 22 juillet. On ne fera croire à personne que l'essentiel aujourd'hui relève de la linguistique : le chef de l'État n'aurait pas dû parler de l'" admirable spectacle " du 14 juillet et citer les appelés avant les cadres ; le premier ministre aurait eu tort de vanter le " civisme " des sous-mariniers nucléaires, et le ministre de la défense serait maladroit de qualifier les militaires de " premiers des non-violents ".

Broutilles. Tout cela n'est que broutilles. Le nouveau pouvoir a fourni, par ailleurs, suffisamment de garanties aux cadres de l'armée pour qu'ils n'aient aucune raison de s'inquiéter : 14 juillet fastueux, comités de soldats refusés, lien école-armée prôné comme aucun ancien ministre n'aurait osé le faire, visite présidentielle à l'Ile Longue, etc., etc.

M. Defferre, contre toute attente, a fait preuve, jusqu'ici, d'une plus grande volonté de changement à la tête de son ministère de la police.

La gauche a peur de son armée, et elle la caresse dans le sens du poil, car elle la sait susceptible. C'est le syndrome de Santiago. Refoulé, c'est la raison pour laquelle le risque du coup d'État n'est jamais apparu dans les débats ni avant l'élection de M. Mitterrand ni après. La droite, légaliste (à peu près) quand elle est au pouvoir, préfère se taire ou attribuer les initiatives putschistes aux socialistes ou aux communistes (3). La gauche croit conjurer le sort et rassurer son électoral en feignant d'ignorer ce sujet tabou.

Nous avons été abreuvés du grave problème que posait l'entrée des communistes au gouvernement : on a presque oublié qu'ils y siègent depuis deux mois. On a fait des gorges chaudes sur les nationalisations : elles passeront comme lettre à la poste.

Mais on n'a rien dit du sabotage. Il a commencé : le premier acte fut dérisoire et ridicule. C'est un général qui en fut l'auteur en refusant de remettre au candidat socialiste le collier de la Légion d'honneur. Il a fait couler beaucoup d'encre. Le deuxième, plus sérieux, a été pudiquement caché : c'est la destruction des dossiers dans les ministères. Le troisième n'a fait l'objet que de rumeurs : c'est la fuite des capitaux. Quant à la spéculation en Bourse, il s'agit là d'un sabotage légal !

Et l'armée ? A-t-elle tiré un trait sur les missions de renseignement sur l' " adversaire intérieur " que la société libérale lui avait assignées ? (4). Sera-t-elle respectueuse du suffrage universel ou tentée d'imiter le général de Gaulle, qui, en 1958, s'il n'a pas accouché d'une dictature, n'en est pas moins venu aux affaires suite à un coup de force militaire.

Bien que se voulant rassurant, Hoplites a fait l'aveu suivant : " il a fallu douze ans, devant les incohérences des politiques menées en Extrême-Orient et en Afrique par la IV République, pour que [les militaires] se prononcent pour le retour aux affaires du général de Gaulle. Aussi longtemps que ne se reproduiront plus de tels exemples de démission, de décadence, d'anarchie, comme l'a écrit Péguy, les militaires français seront là pour détendre " la patrie socialiste " - comme ils ont détendu, en d'autres temps, la patrie impériale ou la patrie libérale (5). "

A bon entendeur, salut !

(*) Yves Faucoup, assistant social et militant C.F.D.T.

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(1) Le Monde, 14 Juillet 1981.

(2) Le Monde, 9 décembre 1975.

(3) Plaquette Libertés, février 1981.

(4) Révélées par J. Isnard, le Monde du 17 octobre 1973.

(5) Le Monde, 22 Juillet 1981.

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. Voir le texte accessible sur le site du Monde qui a numérisé ses archives : L'aveu d'Hoplitès. L'article est précédé du chapeau que le quotidien avait publié. Pour ceux qui n'aurait pas accès à la totalité de l'article, voir mon drive : L'aveu d'Hoplitès.

. Dans une lettre privée, que Jacques Isnard, spécialiste armée de la rédaction du Monde, me communiqua, Hoplitès se justifia d'utiliser un pseudonyme car il avait été tancé sous "l'ancien régime" (sous Giscard) et m'indiqua que son pseudo "n'était pas suffisamment hermétique" : "puisque je reçois l'ordre de ne pas répondre publiquement à vos remarques : l'état socialiste a bien remplacé les états UDF ou UNR". Après avoir défendu l'attitude et l'honneur des officiers supérieurs en 1940, face à l'envahisseur allemand, il concluait par le fait que ce sont des "socialistes" qui votèrent le budget militaire pour l'envoi de l'armée en Algérie en 1945, engagèrent l'armée contre les grévistes en 1947 (Jules Moch), et envoyèrent le contingent en Indochine et à Madagascar en 1947 : "la droite et le centre n'ont donc pas le monopole d'un usage malheureux des forces armées".

. Sur le fond de la polémique actuelle, voir, sur Mediapart, l'article de Romaric Godin : Budget de la défense : l'argument d'autorité, faute de vision et l'article de blog de B. Girard Le chef d'état-major des armées à Macron : "il ne faut pas désespérer Dassault"

 

Billet n° 334

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