Les Chevaliers blancs, Don Quichotte ?

Ce film de Joachim Lafosse met en scène Vincent Lindon et Louise Bourgoin. Même si le réalisateur s'en défend, il raconte l'affaire rocambolesque des aventuriers de l'Arche de Zoé, en 2007, qui prétendaient, pour la bonne cause, sauver et exfiltrer des orphelins du Darfour, affaire présentée par Ndjamena comme un rapt d'enfants tchadiens. Pieds-Nickelés ou Don Quichotte ? Sortie le 20 janvier.

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Nous assistons au déroulement de l'opération : Vincent Lindon, dans le rôle de Jacques Arnaud, à la tête de Move for Kids (ou plutôt Éric Breteau, fondateur de l'Arche de Zoé) est comme à l'habitude, convainquant. Il mène ses hommes et ses femmes avec autorité, en plein désert, pour accomplir un coup de maître, si l'action réussit. Progressivement, on comprend qu'il s'agit d'embarquer 300 enfants, supposés être orphelins, et les conduire à Paris, où les attendent des parents adoptifs en quête d'enfant. Il va de soi que le contexte n'est pas simple : il fait chaud, les moyens de transports manquent, les intermédiaires locaux ne sont pas fiables, il faut contourner les mesures de sécurité, et faire confiance aux interprètes. Les risques sont si grands que des tensions naissent dans le groupe. Le meneur est obligé souvent de s'emporter, y compris avec sa compagne, très bien jouée par Louise Bourgoin.

 Dans les villages explorés, il faut chercher à convaincre les chefs, afin de recueillir des enfants de moins de 5 ans, provenant du Darfour, sans jamais leur dire que la destination est la France et que leur départ sera définitif. On prétend qu'ils seront logés, instruits et que dans dix ans ils auront un diplôme. L'argent qui circule c'est pour payer le service rendu, en aucun cas "pour acheter des enfants". Des villageois sont prêts à fournir des enfants tchadiens, une femme en pleurs les supplie de prendre son bébé. Tout est filmé par une membre du groupe (Valérie Donzelli) qui prend peu à peu conscience que quelque chose ne tourne pas rond. Un infirmier claque la porte. Mais une insouciante, en tenue légère, profite du soleil qui darde ses rayons avec générosité.

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 Tout se déroule, à un poil près, comme dans la réalité, excepté le check-point tenu par des Américains. Mais les enfants lavés, pesés, auscultés, et, à la dernière minute, affublés de faux pansements, c'est comme dans la vraie vie. La fabrique d'une passerelle pour accéder au Boeing 757 qui devra se poser sur une piste de bric et de broc a existé. La caméraman qui filme tout, aussi. Par contre, tout se passe en pleine Afrique subsaharienne : on ne voit pas l'autre versant, les familles d'accueil démarchées pour recevoir ces enfants dans une perspective d'adoption, qui, après avoir payé 2200 €, attendent avec angoisse dans la région parisienne l'arrivée des orphelins.

 Finalement, nous assistons à un thriller, avec une reconstitution bien faite, et un suspens haletant : bien qu'on sache qu'en principe tout va échouer, on se demande quand même si cela ne sera pas différent dans le film, d'autant plus que l'histoire étant racontée de leur côté, avec leur version, on se prend de sympathie pour ces Pieds Nickelés ou Don Quichotte, qui ne semblent pas être de mauvais bougres. On est confronté à tous les obstacles et on se prendrait bien à rêver que les chevaliers blancs gagnent la partie. Lindon et son équipe semblent y croire, paraissent bien sincères.

 Les explications du réalisateur

C'est ce que Joachim Lafosse espère : que les spectateurs voient dans ce film une aventure, sans faire lien avec l'Arche de Zoé. Il se réjouit qu'à Toronto ou à San Sébastien, personne n'évoque l'aventure franco-tchadienne. Rencontré lors d'une présentation en avant première (1), il s'agace contre tout commentaire qui le ramènerait au scandale qui poussa Nicolas Sarkozy à aller chercher lui-même ces "humanitaires", en tout cas ceux qui n'étaient pas en prison.

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 Pourtant, le réalisateur belge et la productrice, Sylvie Pialat, tiennent à préciser que, n'ayant pu tourner au Tchad, trop dangereux, ils sont allés au Maroc, à Erfoud, où une communauté tchadienne a participé. Beaucoup de faits, jusqu'au moindre détail, sont manifestement inspirés du scandale qui a défrayé la chronique en 2007. D'ailleurs, le générique indique bien une référence au livre Nicolas Sarkozy dans l'avion ? Les zozos de la Françafrique (2). Zozo comme Zoé.

Joachim Lafosse est sans détour : "l'enfer est pavé de bonnes intentions", et il s'en prend avec pertinence à "la dictature de l'émotion". Selon lui, dans la mesure où le politique déserte, c'est le caritatif qui incarne le devoir d'ingérence. Il fait lien avec la mort du petit Aylan sur une plage turque et la façon dont l'émotion est politiquement et médiatiquement instrumentalisée. Il cite ces cas en Belgique où des habitants ont cru vouloir bien faire en hébergeant des réfugiés, puis, ne sachant s'y prendre, les ont mis à la rue. On ne s'improvise pas humanitaire. Il défend l'idée que cette aide doit être assurée par les pouvoirs publics.

 

Joachim Lafosse, Sylvie Pialat et Alain Bouffartigue, président de Ciné32 et du Festival d'Auch [Ph. YF] Joachim Lafosse, Sylvie Pialat et Alain Bouffartigue, président de Ciné32 et du Festival d'Auch [Ph. YF]
Au gré de ses propos, il va plus loin puisqu'il n'hésite pas à considérer que cette histoire est celle d'une "escroquerie" : ce ne serait donc pas seulement des gens au grand cœur qui s'y seraient mal pris. Pour lui, ce qu'ils ont fait est "une vraie saloperie". "Ce sont des croyants, ils croient en eux et en rien d'autres. Ils font tout par la bande, ils se cachent de tout le monde". Il rappelle par ailleurs que l'Arche de Zoé a provoqué un tollé chez les associations humanitaires qui dénoncèrent cette improvisation car elle entachait leurs propres actions. Il précise qu'il n'a pris aucun contact avec les protagonistes de l'affaire, ayant manifestement plus de tendresse pour les personnages de son film.

Cette accusation ainsi portée contre l'Arche de Zoé, d'avoir voulu faire du fric, a été très présente à l'époque. Il est évident cependant qu'une escroquerie ce n'est pas tout à fait la même chose que l'enfer pavé de bonnes intentions. Dans le premier cas, évidemment, la faute est plus lourde. Il peut être intéressant de tenter d'analyser l'histoire que raconte ce film avec la confrontation de ces deux versions. A moins qu'il y en ait encore une autre, celle que n'a cessé de prétendre le promoteur de cette affaire : une bonne action qui aurait capoté pour raison "d'États".

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 (1) rencontrés à Auch où le film a été projeté en avant-première et en clôture du festival de Ciné32 "Indépendance(s) & création", en octobre 2015.

 (2) Par François-Xavier Pinte et Geoffroy d'Ursel, aux éditions de l'Arbre. L'ouvrage, dont un des auteurs a été pilote du Boeing qui devait exfiltrer les enfants vers la France, met en cause l'ancien président de la République qui aurait cherché à faire un coup semblable à la libération des infirmières bulgares prisonnières en Libye, chez Kadhafi. 

 

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Bande-annonce : ici.

 

 

 

 

 

 

. L'Arche de Zoé, les dessous de l'affaire d'États

Éric Breteau s'est expliqué dans un livre paru chez Plon en 2008, avec ce bandeau : "Ma vérité". Il jure ses grands dieux qu'en se cachant derrière Children Rescue, il voulait sauver des enfants et provoquer un "incident" qui aurait secouer la torpeur de la communauté internationale face au drame du Darfour.  Finalement, à la lecture, son témoignage, s'il ne correspond pas vraiment aux propos de Joachim Lafosse, n'est pas si éloigné que ça du scénario du film. Il décrit toutes les avanies qui ont parsemé cette aventure. Il en ressort qu'il fallait un sacré culot, et tout de même, des compétences logistiques, car l'affaire a failli réussir (103 enfants allaient monter dans le Boeing 757 quand l'équipe a été arrêtée par les forces tchadiennes). Il prétend que des chefs de village suggérèrent eux-mêmes d'emmener les enfants loin, en France, pour réellement les protéger. Il éprouve de "l'aversion" pour le système onusien, juge sévèrement le HCR et MSF, et de manière générale, sans que l'on sache quelle est sa légitimité pour marquer une telle défiance, il n'est pas tendre avec les ONG, trop frileuses, ni avec les humanitaires qui décident de travailler avec elles. C'est sûr que s'il avait réussi, il les aurait regardé de haut.

 S'il ménage l'Elysée (époque Sarkozy) confortant l'idée que le président cherchait peut-être à faire une opération avec Cécilia (malheur : ils apprennent le divorce du couple présidentiel en cours d'action), il descend en flamme Rama Yade, qui a mis en garde contre l'action de l'Arche de Zoé (entre autre sur l'illégalité en matière d'adoption) avant même que la dite action ne commence. Il rend hommage aux militaires, car manifestement ceux-ci, localement, l'ont aidé (sans connaître apparemment l'objectif final). Il est le chevalier blanc qui est porté par l'amour, la générosité, le savoir-faire, nous assénant, modeste, qu'il y croit car "la chance sourit aux audacieux". Il fait preuve parfois d'une grande naïveté lorsqu'il croit pouvoir démontrer qu'il sauvait bien des enfants puisque ceux-ci se précipitaient sur l'eau "potable" qu'il leur offrait : pour avoir vu dans le désert du Nord Niger des gamins, venus de nulle part, se précipiter sur l'eau pourrie de nos jerricans, non encore traitée, je crois pouvoir dire que ces enfants assoiffés boivent n'importe quelle eau disponible.

 Cette naïveté peut, paradoxalement, laisser penser à sa bonne foi : on a gambergé sur les faux pansements dont étaient affublés les enfants au moment du départ, ce qui était une preuve supplémentaire de la tromperie. Sauf que cette séquence était filmée, et donc qu'à terme il n'était pas question de cacher ce subterfuge mais, au contraire, de le revendiquer comme preuve de leur tactique efficace pour sauver ces enfants.

Le Tchad a accusé l'Arche de Zoé d'avoir voulu faire un trafic d'enfants tchadiens (y compris même un trafic d'organes). Les avocats ont eu beau jeu d'expliquer que s'il s'était agi seulement d'embarquer des enfants tchadiens, ce n'était pas nécessaire de prendre des risques à Abéché et surtout à Adré, tout près de la frontière soudanaise.

Éric Breteau reste relativement discret sur la partie adoption : il indique que parmi les adoptants potentiels il y avait avocat, avoué, notaire, assistantes sociales, cadre de la CAF. Globalement, les 260 familles ont continué à défendre le responsable de l'Arche de Zoé, excepté trois qui ont porté plainte pour escroquerie : il dit comprendre que la déception de l'échec "conduisent à chercher des boucs émissaires, mais de là à en faire des escrocs…". Il demeure des zones d'ombre sur cette duperie qui a consisté à faire croire à tout le monde, sur place, qu'il n'y avait pas d'intention d'exfiltrer les enfants vers la France [par contre en France, des officiels attendaient solennellement l'arrivée des enfants].

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Si le film évoque une trahison des collaborateurs (en particulier d'une interprète), Éric Breteau met en cause des chefs de village qui ont cherché à faire de l'argent sur cette accusation de rapt d'enfants, alors qu'il maintient qu'il s'agissait bien d'enfants orphelins du Darfour.

Condamnés à 8 ans de prison au Tchad, ils seront rapidement graciés, grâce à la générosité de l'État français qui livre gratuitement… 20 véhicules blindés au Tchad. 

 

Pieds Nickelés ou Don Quichotte

 Les militants de l’Arche de Zoé ont été qualifiés ici ou là de Pieds Nickelés de l’humanitaire. Sans doute pour suggérer qu’ils voulaient bien faire mais qu’ils n’étaient pas très futés. Or Croquignol, Filochard et Ribouldingue sont des arnaqueurs (qui n’hésitent pas à mettre en vente l’Elysée ou à prétendre avoir inventé le moteur à eau).

 Pour valoriser ses clients, leur avocat, un dénommé Maître Collard, sur France-Inter le 5 novembre 2007, préféra les nommer Don Quichotte plutôt que Pieds Nickelés. En référence sans doute aux "enfants" du canal Saint-Martin et à une action qui a pu paraître généreuse. Sauf que si Cervantès est un génie, Don Quichotte, son personnage, est un illuminé, qui prend ses rêves ou ses cauchemars pour des réalités. Le chevalier errant déclare se battre pour la veuve, l’orphelin et les humiliés, mais, pour ce faire, se contente de combattre des moulins à vent ou de transpercer des outres de vin. Il collectionne les exploits, car il lui importe d’être célèbre. Il se prend pour le sauveur suprême, sait faire mieux que les autres et s’affiche ostensiblement au dessus des lois. Après tant  de folies, à l’article de la mort, Don Quichotte retrouve la sagesse. Ce que combat Cervantès ce ne sont pas les actes généreux mais bien "les aventures invraisemblables et absurdes".

 

 . Enfants de la Réunion : dans plusieurs articles sur ce blog, j'ai traité d'une affaire d'État où le pouvoir en place, sous l'autorité de Michel Debré, père de la Constitution de la Vème République, a envoyé en métropole 1630 enfants réunionnais, qui souvent avaient encore leurs parents, sous prétexte de leur donner une formation de haut niveau, et qui n'ont ainsi jamais revu leur famille. Certains dénonciateurs de ce scandale ont parlé de "déportation".

Dernier article paru : Enfants exilés de la Réunion : où étaient les intellectuels ?

 

 

A San-Sebastian, Espagne [Photo YF] A San-Sebastian, Espagne [Photo YF]

 

Billet n° 243

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