Ne pas oublier le Quatrième Ordre

Tandis que la crise économique nécessite des sommes fabuleuses pour relancer la machine, il est à craindre que les néolibéraux vont reprendre du poil de la bête pour stigmatiser les dépenses sociales et que la hausse nécessaire des minima sociaux passera une nouvelle fois à la trappe. En 1789, un révolutionnaire oublié se préoccupait du Quatrième Ordre, l’ordre sacré des infortunés.

Soupe populaire à la Révolution Soupe populaire à la Révolution

Interrogé sur France Info, hier, Louis Gallois, président de la Fédération des acteurs de la solidarité parlant au nom du collectif Alerte qui rassemble les grandes associations de lutte contre la pauvreté, considérait qu’il y avait actuellement trois dossiers importants à prendre en considération : le logement, le pouvoir d’achat et l’emploi. Il se prononce pour la création d’au moins 200.000 PEC (parcours emploi compétences, qui sont actuellement au nombre de 100.000 et remplacent les emplois-aidés supprimés par Emmanuel Macron). Le journaliste, Jean Leymarie, qui l’interroge, insiste sur les salaires et plus précisément les petits salaires, alors que Gallois voulait parler des minima sociaux (il glisse, à peine audible, qu’il faudrait les augmenter, mais le compte-rendu de l’interview publié par France Info néglige cette petite phrase).

On sait que la France va vraisemblablement s’endetter à hauteur de 5 à 600 milliards d’euros. C’est énorme : au moins 20 % du PIB. François Bayrou en causait dimanche dernier sur France Inter sans que cela lui paraisse extravagant. C’est autant qu’après la crise financière des subprimes américaines  quand Sarkozy dut en 2008 renflouer les banques qui avaient fricoté avec des produits financiers toxiques. Aujourd’hui, on entend des tenants d’un libéralisme économique pur et dur venir défendre dans le poste l’idée que l’État intervienne de la sorte (sur le chômage partiel, sur l’aide aux entreprises, sur le financement des hôpitaux). Il y en a même qui se déclarent désormais keynésiens ! Il fut un temps où ils réclamaient à cor et à cri que l’on réduise la dépense sociale même de quelques milliards, que le coût global du RSA (10 milliards pour 2 millions de foyers) c’était la ruine pour la France, des éditorialistes à 30 000 € par mois (au moins) n’hésitaient pas à dire que le SMIC était trop élevé et le chef de l’État considérait que 5 euros de moins sur les APL c’était absolument nécessaire. Aujourd’hui consensus : l’État peut payer, la dette c’est plus un problème. Il y a cependant fort à parier que les politiques et éditorialistes des médias appartenant aux milliardaires remonteront au front sans tarder, justifiant avec les mêmes arguments des restrictions sociales drastiques pour faire face à la crise des finances publiques. Agnès Verdier-Molinié n’a pas tardé à se lâcher dans le Figaro-Magazine et Midi Libre avec son « plan choc » (exonérations de charges pour les employeurs, baisse massive des impôts, augmentation de la durée de travail et report de l’âge de départ en retraite). Il va de soi que l’iFrap, le lobby de la droite ultra-libérale qu’elle dirige, qui s’est employé depuis longtemps à contester les dépenses sociales en particulier les minima sociaux, se moque du tiers comme du quart de la situation des plus démunis : le plan de 32 pages publié sur le site de l’iFrap n’en cause pas.

Profitant du confinement pour travailler justement sur l’histoire de l’assistance, en recherchant les propositions des gouvernements, des Églises, des politiques, des essayistes envers le paupérisme, je suis tombé sur un écrit de Dufourny de Villiers au début de la Révolution.

Après que Louis XVI ait lancé la convocation aux États Généraux par sa lettre du 24 janvier 1789, des bourgeois de Rouen lui écrivent, réclamant que les « haillons du tiers-état » y soient représentés. Henri Bossan, ingénieur, engagé à ATD Quart Monde, cite un texte où l’on voit que les plus pauvres essayent de pénétrer dans les lieux où se préparent les cahiers de doléances : les chasse-gueux, que les villes employaient pour chasser les mendiants et vagabonds, éloignent les pauvres qui se demandent si on va s’occuper d’eux. « Pense-t-on à nous faire diminuer le [prix du] pain ? », aurait dit l’un d’eux. Dufourny de Villiers, issu d’une famille bourgeoise, passionné des arts et métiers, milite pour que les plus pauvres soient représentés. Il crée alors un journal : Cahiers du Quatrième Ordre (qui ne publiera qu’un seul numéro). Il semble se saisir d’une idée qui court en province, celle d’un quatrième ordre, «ordre sacré des infortunés ». En effet, certains considèrent que trois ordres ne sont pas suffisants : premier ordre, le clergé ; deuxième ordre, la noblesse ; troisième ordre, les bourgeois des villes ; quatrième ordre, les paysans. Dufourny, lui, dit qu’il est prêt à aller chercher dans les « gouffres appelés dépôts », cette « prétendue racaille ».

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Henri Bossan, Louis-Pierre Dufourny de Villiers : pour le droit des pauvres, jusqu’aux plus pauvres , à la représentation politique (1789-1790), dans Démocratie et pauvreté, Du quatrième ordre au quart-monde, éditions Quart Monde/Albin Michel, 1991.

« Cahiers du quatrième ordre »

Le texte original de Defourny est accessible sur Gallica (Bibliothèque Nationale de France en ligne : ici). Je présente ci-après des extraits d’un texte assez étonnant car, jusqu’alors, dans l’Histoire, rarement la situation des plus miséreux n’a été prise en compte à ce point. Sa démarche va bien au-delà d’une commisération dont pouvaient faire preuve les âmes charitables.

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Dufourny reclasserait volontiers l’ensemble des individus selon non pas leur statut mais selon leur moyens. On aurait alors les ordres « des pauvres, de ceux qui n’ont que le nécessaire, des gens aisés, des riches, des opulents, des exubérants ou regorgeants ». Et ainsi les pauvres de tous ordres « loin  de payer, auraient droit à des soulagements ». Seuls les indigents recevraient des secours, pour les autres, il invente l’impôt progressif : ceux qui n’ont que le nécessaire ne recevraient rien mais ne payeraient rien, car « le superflu seul doit payer ». Les gens aisés payeraient un impôt, les riches un peu plus, les opulents davantage, et les regorgeants le maximum. Son programme : « décharger les Pauvres ; imposer les riches proportionnellement à leurs facultés». Selon lui, la sollicitude est naturelle, elle est là depuis toujours dans les familles, et même chez les animaux.

La société a été surtout conçue pour les pauvres, pour leur venir en aide : « S'il est démontré, s'il est évident d'ailleurs que le puissant et le riche ont moins besoin de la Société que le pauvre, que c'est pour le faible, le pauvre et l'infirme que la Société s'est formée et que c'est enfin une des clauses fondamentales du pacte de Société, que de préserver tous les individus de la faim, de la misère et de la mort qui les suit, je ne demanderai pas seulement pourquoi il y a tant de malheureux mais pourquoi ils ne sont pas considérés chez nous comme des hommes, comme des frères, comme des Français ».

Si une classe peut avoir des doléances, c’est bien celle-là, celle des journaliers, des salariés, des gens non gagés, et pourtant ce sont eux qui sont rejetés au sein de la Nation. Ils sont sans représentants propres. Ils sont l’Ordre sacré des Infortunés, et pourtant ils payent plus que les autres. Les pauvres paient cher les produits de consommation parce qu’il y a moult intermédiaires alors que les riches s’approvisionnent à bas prix directement chez les grossistes. La prospérité générale ne peut provenir du système actuel qui favorise « une concentration de biens sur un petit nombre de têtes ». Alors qu’il professe son respect pour le Roi, il assène que « les Privilégiés ne peuvent représenter les non-Privilégiés».

C’est pour les pauvres que « les Lois doivent être entières, inflexibles, prévoyantes, protectrices : que c’est surtout pour eux que toute la Société politique doit être en activité ; toute la Société morale, en sollicitude, en vigilance, en soins préservateurs et en largesses ».

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Il milite pour « la conservation des faibles de la dernière Classe » et espère bien que les députés et chaque Français feront tout « pour la destruction de toutes les causes de la misère ». S’il se préoccupe des infortunés, ce n’est pas seulement pour avoir subi lui-même des revers ou par égoïsme : « c’est pour avoir été le témoin de leurs grandes vertus. Laborieux, constants, infatigables, courageux, patients, humbles, pleins de confiance en la Providence, bons pères ». Il est choqué par les reproches que leur font « des hommes sans mœurs et sans foi, corrompus par principes, des êtres dégradés, qui osent les traiter de canailles ! » Il se fait gloire de défendre cette prétendue canaille contre les « méprisants égoïstes, renégats de l’Humanité ». Il convoque Virgile sans le nommer mais en citant cette maxime : Non ignora mali, miseris succurrere disco, connaissant le malheur, j’ai appris à secourir les malheureux (L’Énéide).

Il voudrait mobiliser les curés, les sociétés philanthropiques, les administrateurs des hôpitaux, leur demandant de lui adresser des mémoires sur les causes de la misère dans leur secteur, sur les occupations des pauvres, sur leur dénuement, et « sur les remèdes et palliatifs à proposer ». Il demande aux contributeurs éventuels de fournir des justificatifs et de préciser s’ils souhaitent que leur nom figure à l’impression du rapport final. Il sait bien que ces gens-là ne sont pas habituellement en contact avec les miséreux, alors il leur demande de s’en approcher sans délai « pour se mettre en état de scruter les maux, d’en approfondir les trois causes, physique, politique et morale, et d’en indiquer les remèdes suffisants ». 

Il considère qu’une des causes principales de la misère c’est l’excès du prix du pain et des premières denrées. « Pour la félicité générale et celle du peuple », il prône « l’éducation populaire», qu’il appelle aussi « éducation nationale » : dépasser l’éducation chrétienne, pour que l’homme devienne citoyen. « L’état social » doit veiller à ce que la propriété, l’aisance et la richesse qu’il procure à quelques individus ne soient pas fondées « sur l’oubli, sur la cruelle oppression, la misère, la douleur et la mort d’un grand nombre d’hommes ». Il invite à ce que l’on contrôle l’état des dépôts et des prisons et qu’on vérifie qu’il n’y a pas d’abus, avec des gardiens plus féroces que ceux qu’ils gardent. Il est bien sûr quand même l'homme de son temps : les exclus sont des hommes, les femmes sont absentes de son propos, ainsi que les étrangers.  

. Cahiers du quatrième ordre, celui des pauvres journaliers, des infirmes, des indigens, etc.., l’Ordre sacré des Infortunés, ou Correspondance Philanthropique entre les Infortunés, les Hommes sensibles, & les États-Généraux Pour suppléer au droit de députer directement aux états, qui appartient à tout François, mais dont cet Ordre ne jouit pas encore, par M. Dufourny de Villiers, 25 avril 1789.

Buste de Dufourny de Villiers Buste de Dufourny de Villiers

. Après le déclenchement de la Révolution, le 11 novembre 1789, dans un texte que cite Henri Bossan, Dufourny réclame la création de Comités fraternels pour y recevoir les infortunés, préférant ce mot fraternel à ceux de charité ou de bienfaisance, qui sont humiliants. Ces Comités ne seront jamais mis en place. Après la promulgation de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, il s’insurge dans un texte du 25 avril 1790 (un an jour pour jour après les Cahiers du Quatrième Ordre), contre une distinction qui perdure entre citoyens actifs et passifs (la Déclaration du 24 juin 1793, abandonnera cette exclusion des pauvres, en mettant tous les citoyens sur un même plan d’égalité, mais en 1795 la Constitution réintroduit le suffrage censitaire, rejetant une nouvelle fois les pauvres). Il craint que la Révolution dise aux indigents ce que la noblesse et le clergé avaient pour habitude, avec tyrannie, d’opposer au tiers-état. Autrefois, 1/50e maintenait le reste de la Nation en servitude ; si aujourd’hui, 1/16e impose une servitude c’est plus grave encore car elle est désormais « légale ». Alors même que « c’est eux qui nous ont en fait si généreusement acquis notre liberté par leur courage, par leurs souffrances, par leur misère, par la famine, par leur patience, par la vertu avec laquelle, frappés à la fois des fléaux physiques et politiques, ils ont résisté ». Hommage, rare dans l’Histoire, rendu aux plus démunis. On comprend que l’association ATD-Quart Monde inscrive Dufourny de Villiers dans son panthéon.

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.  voir aussi Le Souci des plus pauvres. Dufourny, la Révolution française et la démocratie, par Michèle Grenot (préface de Michelle Perrot), Presses universitaires de Rennes avec les Éditions Quart Monde, 2014. L’auteure, qui milite à ATD Quart Monde, publie ici sa thèse de doctorat. Elle évoque les Cahiers du quart ordre et montre aussi que Dufourny, dans ces temps révolutionnaires, est très actif pas seulement en faveur des miséreux : il aura en charge l’aliénation des biens hospitaliers, l’organisation de la capitale en camp fortifié et la constitution d’une régie révolutionnaire ayant en réserve la poudre de guerre. Suspecté pour complicité avec Danton, il est emprisonné, ironie du sort, au moment même où est adoptée la loi sur la bienfaisance nationale en faveur des infortunés, qui a été préparé par le Comité de mendicité, présidé par le duc (révolutionnaire) La Rochefoucauld-Liancourt. Les décisions de la Révolution resteront bien en deçà de ce qui avait été proclamé par les uns et les autres, et même ses décisions généreuses, le plus souvent, ne furent pas mises en oeuvre. Dufourny évitera de justesse l’exécution capitale grâce à la chute de Robespierre. Il meurt deux ans plus tard, oublié de tous.

Rappel :

. Pour la création d’un revenu minimum unique, par Noam Léandri et Louis Morin, de l’Observatoire des inégalités, 17 octobre 2019.

. Pour un Plan Mashall en faveur des plus démunis, 16 avril.

Louis Gallois et la solidarité :

Louis Gallois qui est cité au début de cet article est, comme indiqué, dévoué aujourd’hui au sein de la Fédération des acteurs de la solidarité (FAS, ex-FNARS). Il préside par ailleurs le Fonds « territoires zéro chômeur longue durée », expérimentation en cours sur dix territoires, initié par ATD Quart Monde. Très bien, ne pas oublier cependant qu’il fut président du conseil de surveillance de PSA et, avant, commissaire général à l’investissement de 2012 à 2014, auteur du rapport sur la compétitivité française qui conduira à des mesures portant atteinte à la Sécurité sociale (exonération de cotisations sociales) et ouvrira la voie au Pacte de responsabilité, comportant le CICE (crédit d’impôt compétitivité emploi) et des réductions fiscales accordées aux entreprises, cadeaux exorbitants concédés au patronat par François Hollande.

 Billet n° 550

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   [Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique]

 

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