Pour un Plan Marshall en faveur des plus démunis

Emmanuel Macron a constaté que la crise sanitaire creusait les inégalités et a beaucoup parlé de solidarité, de fraternité. Il sait que la situation est explosive. Prenons-le au mot, allons jusqu’au bout, investissons fortement dans la lutte contre la pauvreté. N’attendons pas que les oiseaux de malheur, qui condamnent l’État social, reprennent du poil de la bête.

Le Président de la République, au Musée de l’Homme à Paris le 13 septembre 2018, présentant le Plan Pauvreté, et ses propos d'aujourd'hui en bulle [Capture d'écran BFM TV et montage YF] Le Président de la République, au Musée de l’Homme à Paris le 13 septembre 2018, présentant le Plan Pauvreté, et ses propos d'aujourd'hui en bulle [Capture d'écran BFM TV et montage YF]

Le 12 mars, annonçant la fermeture des écoles et des restaurants, le Chef de l’État n’avait cessé de parler « solidarité », « fraternité », « intérêt collectif », « État Providence », soutien aux « plus fragiles », affirmant que « la santé n’a pas de prix », car « il est des biens et des services qui doivent être placés en dehors des lois du marché ». Le 16 mars, annonçant le confinement général, outre l’anaphore « nous sommes en guerre », il avait dit qu’il fallait « inventer de nouvelles solidarité » et « rester solidaires », dans la même phrase. S’il faut faire des sacrifices, « jamais ils ne doivent mettre en cause l’aide aux plus fragiles ». Il ajoutait : « Pour les plus précaires, pour les plus démunis, pour les personnes isolées, nous ferons en sorte, avec les grandes associations, avec aussi les collectivités locales et leurs services, qu’ils puissent être nourris, protégés, que les services que nous leur devons soient assurés. » Le chômage partiel est actionné massivement « afin que personne ne soit laissé sans ressources ».

Lundi 13 avril, il a redit sa préoccupation « pour les plus fragiles et les plus démunis » : c’est pourquoi il a demandé au gouvernement de verser sans délai une aide exceptionnelle aux familles les plus modestes avec enfants « afin de leur permettre de faire face à leurs besoins essentiels ». Il n’a pas oublié de remercier les travailleurs sociaux dont beaucoup sont justement les interlocuteurs des plus démunis. Il a même fait une allusion aux Jours heureux du Conseil national de la résistance, emblème des défenseurs du système de protection sociale français que la réforme des retraites se proposait de mettre à bas.

Il n’a pas craint par ailleurs d’affirmer que, dans cette crise sanitaire, il y a une chance : « nous ressouder et prouver notre humanité, bâtir un autre projet dans la concorde. Un projet français, une raison de vivre ensemble profonde. » Il prévoit dans les prochaines semaines, avec « toutes les composantes de la Nation », « dessiner ce chemin qui rend cela possible ».

Présentant le Plan Pauvreté le 13 septembre 2018, après être allé rendre visite à une permanence d’ATD-Quart monde, il avait fait une description de la pauvreté remplie de commisération. Dans sa liste de propositions, on notait sa volonté de combattre le non-recours (le fait pour des ayants droit à des prestations, comme le RSA, de ne pas les demander), d’étendre la garantie jeunes, de généraliser l’expérience « territoire zéro chômeurs », d’imposer une obligation d’accueil jusqu’à 21 ans des jeunes relevant de l’Aide Sociale à l’Enfance (ASE) avec prise en charge par l’État, de créer un service public de l’insertion et enfin de mettre en place un revenu universel d’activité.

Promesses du Plan Pauvreté, où en est-on ?

Qu’en est-il de ces promesses du Plan Pauvreté, un an et demi plus tard ? Il faut déjà savoir que le délégué interministériel à la pauvreté a démissionné en janvier (pour se présenter aux municipales à Grenoble, il y a une certaine habitude à la désertion dans ce gouvernement). Ensuite, il a été prévu en toute discrétion, seulement fin février, peu avant le confinement, d’étendre l’expérience « territoire zéro chômeur » débutée avant l’élection d’Emmanuel Macron, sans indiquer quels étaient les nouveaux territoires. On est bien loin de l’extension promise de la garantie jeunes (497 €) qui devait atteindre 500000 contrats en 2022. Le montant du soutien financier de l’État pour la prise en charge de jeunes majeurs par l’ASE est infinitésimal, comme un aveu qu’il ne faut faire aucune confiance aux promesses du pouvoir central. Le service public de l’insertion mettra du temps à voir le jour, puisqu’il a fallu attendre janvier 2020 pour que 14 collectivités soient choisies par l’État pour une expérimentation (dont 10, étrangement, dans la partie Nord de la France). Le revenu universel d’activité (RUA) est encore dans les limbes. Tout au plus on sait que l’allocation d’adulte handicapé ne sera pas concernée par la réforme, c’est la promesse qu’Emmanuel Macron a faite à la Conférence nationale du handicap le 11 février. Il s’agirait de fondre dans une même allocation le revenu de solidarité active (RSA), l’allocation logement et la prime d’activité, avec un fort risque de créer une nouvelle usine à gaz. Déjà on parle d’un RUA socle, donc un RSA ou un RMI de base, sans être plus élevé qu’actuellement soit moins de la moitié du seuil de pauvreté pour une personne seule (497,01 €, une fois déduit le forfait logement). Il en est de même pour l’allocation spécifique de solidarité (ASS) pour ceux qui n’ont plus droit aux allocations chômage (502,20 €).

Vers des émeutes de la faim ?

Emmanuel Macron semble donc aujourd’hui se préoccuper des plus démunis, si l’on en croit ses propos tenus devant 35 millions de Français, au moins. Il n’est pas exclu que les services de renseignement lui ont fait remonter le fait qu’en bien des lieux la situation est explosive. Certains observateurs, à Toulouse, n’excluent pas qu’adviennent des « émeutes de la faim ».

Dans les médias, on a entendu certains éditorialistes, découvrir soudain que peut-être des citoyens pourraient ne pas être alimentés suffisamment, des politiques, jusqu’alors pas trop soucieux de la pauvreté dans le pays, craindre que des gens soient dans la misère aujourd’hui, reconnaître que beaucoup d’enfants ne mangent pas à leur faim puisqu’ils n’ont plus la cantine à midi ! Pourtant, si le confinement crée des conditions de vie peu supportables pour les plus démunis, beaucoup ne vont pas être plus miséreux qu’ils ne l’étaient déjà. Que penser de cet éclair de lucidité ? Est-ce parce que désormais un plus grand nombre de citoyens vont se retrouver dans une situation précaire que l’inquiétude gagne ? De même que le gouvernement a décidé de reporter la loi sur l’indemnisation du chômage (qui sapait les droits existants) et a ouvert largement le chômage partiel, à ce jour pour 9 millions de salariés pour un montant de 24 milliards d’euros !

Jusqu’alors, il était clair que la prise en compte des plus démunis n’était pas dans l’ADN de la majorité en place. Est-ce que la crise sanitaire pourrait avoir pour effet de la faire bouger sur ce sujet ? Rien n’est moins sûr, quand on apprend que Macron consulte régulièrement Sarkozy pour l’éclairer sur la marche à suivre. Plus concrètement, l’aide accordée aux plus démunis est de 150 euros (pour une personne seule, et 100 € par enfant), en une seule fois, sorte de hochet charitable agité pour calmer les colères, mais tout de même cautère sur une jambe de bois. On nous rabâche que rien ne sera plus comme avant : chiche ! Et si toutes les forces sociales et politiques se liguaient pour dire qu’il est totalement anormal que dans un pays comme la France, qui a pourtant un système de protection sociale plutôt développé, des citoyens n’aient pas « des moyens convenables d’existence » prévus pourtant par la Constitution. En juin 2018, à Montpellier, Emmanuel Macron avait déclaré qu’il fallait que celui qui perçoit un minima social tel que le RSA ne soit pas abandonné dans la nature mais qu’il fallait prévoir un « droit à un accompagnement social et professionnel adapté à  ses besoins et organisé par un référent unique ».

Désormais, il importe de cesser les incantations et les tergiversations : il faut consacrer des sommes importantes pour relever ces minima et renforcer considérablement l’accompagnement en insertion, en mettant en place un véritable Plan Marshall de soutien aux plus défavorisés. Le coût total pour la collectivité du RSA et de l’ASS est autour de 12 milliards d’euros (pour 2,2 millions de foyers bénéficiaires soit peut-être 5 millions de Français). On voit que face à la crise actuelle, on n’a pas hésité à injecter des milliards dans l’économie malgré une récession sans précédent et une dette publique accrue. Pourquoi ne pas rajouter 15 à 20 milliards non pour saupoudrer mais pour aller au fond des choses, avec une amélioration significative des minima sociaux (au moins remonter le RSA et l’ASS à la hauteur du minimum vieillesse et de l’allocation adulte handicapé), des créations massives d’emplois aidés et de postes d’accompagnants (sociaux, professionnels) ? Toutes ces dépenses injectées dans le circuit, outre leur caractère de justice, contribueraient aussi à favoriser la reprise. Allons-y : ne chipotons pas, profitons d’un moment où ceux qui galèrent ne seront peut-être pas désignés tout de suite comme boucs émissaires. On peut espérer que, pendant un temps, les oiseaux de malheur, celles et ceux qui s’ingéniaient jour après jour à expliquer au bon peuple qu’on dépensait trop pour le « social », que les sommes consacrées au revenu minimum c’était la ruine du pays, rabattrons leur caquet.

Pour le moment, dans cette ambiance d’unité nationale que certains appellent de leurs vœux, dans les efforts que le pays tout entier doit produire, sachons inclure aussi ceux qui n’ont eu droit jusqu’alors qu’au mépris : par ces discours indignes et humiliants tenus contre l’assistance, et par le fait que des conditions de vie misérables aient été tolérées.

. Crise sanitaire et 115 : les sans-abri en danger

. Toulouse : vers une « émeute de la faim » ?

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. L’Observatoire des inégalités, site très fourni en informations, études, statistiques sur les inégalités, publie bientôt un premier Rapport sur les Riches en France (souscription). Voir son dernier article : Ce que fait le coronavirus aux inégalités (12 avril).

. Pour la création d’un revenu minimum unique, par Noam Leandri et Louis Maurin, président et directeur de l’Observatoire, s’exprimant à titre personnel dans cette proposition.

[illustration Observatoire des inégalités] [illustration Observatoire des inégalités]

Billet n° 545

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