Tailler dans les aides sociales

Agnès Buzyn a dit qu'elle n'était pas d'accord avec Bruno Le Maire sur la baisse des aides sociales. Elle a confié s'en être entretenue avec lui : il l'a rassurée prétendant qu'il voulait parler seulement de la baisse des aides à l'emploi. Verbatim. Peut-être une façon de tester les réactions à une refonte des aides aux chômeurs.
  • Dans ce billet, je confronte les dénégations de Bruno Le Maire au texte exact qu'il a prononcé sur Europe 1, où l'on voit bien qu'il visait les aides sociales individuelles. Soit il essaie de se rattraper, soit il ne connaît pas le sens des mots, soit il est en service commandé pour tester les réactions à des propos qui vont forcément inquiéter sinon paniquer. Dans tous les cas, jouer ainsi avec les nerfs des citoyens qui galèrent est à la fois cruel et irresponsable. On soupçonne Bruno Le Maire d'avoir voulu susurrer que l'Allocation de solidarité spécifique (ASS) pourrait disparaitre : versée aux chômeurs en fin de droits, c'est une misère. Le pouvoir, au lieu d'envisager d'en améliorer le montant, pourrait la faire basculer carrément dans les minima sociaux. On n'est pas à une humiliation près.
  • Je publie par ailleurs un texte fort d'un lecteur qui m'a écrit suite à un précédent billet et qui livre ici ce que signifie vivre avec l'ASS.

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Les commentateurs se perdent en conjectures, qu'a-t-il voulu dire exactement, Bruno Le Maire, lors de l'émission le Grand rendez-vous de David Doukhan sur Europe 1 dimanche dernier ? Son ministère a précisé qu'il visait les politiques d'aides à l'emploi et non pas les "aides sociales personnalisées". En somme, ce qu'il aurait dit à Agnès Buzyn pour la rassurer, selon ce qu’elle a confié sur France Inter le 24 mai.

Or qu'a dit exactement M. Le Maire ? Ses dénégations sont-elles fondées ? Voici la transcription de ses propos que j'ai faite à partir de la vidéo d'Europe 1.

"Il y a les dépenses sociales. (…) il y a tout le volet social [une journaliste dit : "les aides sociales"], c'est quasiment 50 % de la dépense, dire que l'on va réduire la dépense publique sans rien toucher aux aides sociales, ce ne serait pas cohérent, ce ne serait pas juste ni lucide vis-à-vis des Français". Le projet du président de la république et du premier ministre : "nous voulons lutter contre les inégalités, or la manière [de le faire] depuis 20 ans n'est pas la bonne. Il y a des inégalités importantes, liées à la formation, à la qualification, à l'emploi et au chômage, et nous compensons ces inégalités importantes en France par des aides sociales toujours plus élevées. Et bien nous, nous voulons rompre avec ça. Traiter des inégalités à la racine, en formant mieux, en qualifiant mieux, en donnant des emploi. C'est exactement ce que nous avons commencé à faire. Cela nous autorise ensuite à réduire le montant des aides sociales qui sont distribuées pour compenser les inégalités."

Question : "C'est quoi : une baise du RSA, une baisse de, de… ?"

"Sur la politique de l'emploi, nous considérons qu'à partir du moment où nous réussissons à créer des emplois dans le secteur privé, à trouver des emplois pour chacun, à mieux qualifier, à mieux former, à donner des formations qui correspondent aux besoins des entreprises, à valoriser l'apprentissage [correspondant aussi aux besoins des entreprises]… Aujourd'hui, vous avez des entreprises, elles cherchent des chaudronniers, elles cherchent des soudeurs, elles n'arrivent pas à en trouver. A partir de ce moment là, il peut être légitime de réduire la politique sociale sur l'emploi parce que nous aurons résolu économiquement le problème de l'emploi.

A la question : "vous entendez ce que va dire l'opposition : après les propositions pour les riches, on va baisser les aides sociales".

Réponse : [A la différence de l'opposition], "nous, nous avons de l'ambition pour le pays. Nous pensons que nous ne sommes pas condamner à compenser les inégalités par toujours plus de dépenses publiques, [c'est-à-dire] toujours plus d'impôts pour le contribuable." (…)

"Mais ça ne nous interdit pas de continuer à aider les plus fragiles, parce que nous savons bien qu'il y a des personnes qui de toutes façons ont besoin de ces aides, auront besoin du soutien public. Quand nous augmentons l'AAH, le minium vieillesse, quand nous maintenons le crédit d'impôt pour les emplois à domicile, (…), nous faisons attention aux plus fragiles. Vous voyez le caractère novateur de cette politique."

Bruno Le Maire en province : ici à Auch le 18 mai [Photo YF] Bruno Le Maire en province : ici à Auch le 18 mai [Photo YF]
Prétendre qu'il parlait des aides publiques à l'emploi (aux entreprises pour qu'elles embauchent) et non des aides sociales versées aux personnes, est de pure mauvaise foi. Sauf que ça chauffe un peu dans la majorité : Brigitte Bourguignon, députée LREM, présidente de la commission des affaires sociales peste, se démarquant de Bercy en déclarant sur France Info lundi : "je ne suis pas là pour accréditer l'idée que le Président de la République est le président des riches, mais c'est par ce genre de propos qu'on pourrait l'accréditer davantage".  Au ministère du travail, on affirme que rien n'est décidé.

Même Gérald Darmanin a recadré Bruno Le Maire : le ministre des Comptes publics a affirmé que, lui, ne voulait pas "toucher" aux prestations sociales individuelles.

Wauquiez light

Bruno Le Maire était dans le Gers trois jours plus tôt où il a prononcé presque mot pour mot certains passages cités plus haut. Quand je l'ai interpellé sur sa façon de mettre sur le même plan fraude sociale éventuelle (condamnable, certes, mais faible) et dépenses générales de santé, il n'a pas répondu sérieusement à la question et a botté en touche sur le fait que le RSA, ainsi que l'ASS, est d'un montant si faible, ne permettant pas de vivre, alors qu'il se vante d'augmenter l'AAH et le minium vieillesse (voir mon billet Bruno Le Maire dans le Gers). Gérald Darmanin est venu également dans le Gers en février dernier. Certaines personnalités et fonctionnaires ayant assisté aux deux prestations attestent que Darmanin c'est un autre niveau : sans partager ses conceptions d'homme de droite, on doit admettre qu'il connaît ses dossiers, et s'exprime avec plus d'aisance. Le Maire c'est plus laborieux, et son idéologie droitière ("Wauquiez light"), moins subtile.

Ne serait-ce que du tangage à Bercy ? Certains pensent que Bruno Le Maire faisait une allusion à l'extinction prochaine de l'Allocation de solidarité spécifique (ASS) versée aux chômeurs en fin de droit, dont le montant frise celui du RSA. Et l'objectif serait de la fondre dans une réforme des minima sociaux, pour les "nouveaux entrants". C'est ce que propose, entre autres, une note de Bercy  récemment (Transformer les prestations sociales) révélée par Le Monde, qui envisage aussi la suppression de l'indexation des allocations familiales et des retraites, la prise en compte du patrimoine pour l'APA, et une révision de l'APL pour les minima sociaux. Le tout pour faire des économies (3,5 milliards) à la hauteur de la réduction de l'impôt sur la fortune (ISF).

L'ASS : il s'agit d'une allocation dont on parle peu dans le débat public. Pourtant, une allocation de misère. Moi-même, qui évoque souvent le RSA, j'oublie le plus souvent de la citer dans les minima sociaux situés à la moitié… du seuil de pauvreté. Après la publication de mon billet Les pauvres, entre commisération et rejet, publié le 20 avril dernier, j'ai reçu cette lettre d'un lecteur, avec lequel j'ai eu un échange et qui signe ici Didier Lévy. Je crois que ce texte dit tout sur le sujet (voir, si après, Les invisibles).

 

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Le 20 mai, le jour-même où le ministre des finances envisageait de réduire les aides sociales, Enquête exclusive, sur M6, nous instruisait sur la vie des plus riches (yachts toujours plus longs, toujours plus chers). Trois jours auparavant, Bloomberg avait annoncé que les milliardaires qui s'enrichissaient le plus vite dans le monde ce sont les Français : + 27,6 milliards de dollars depuis le début de l'année soit une hausse de 12,2 %. Si ces plus-values leur étaient ponctionnées, on pourrait tout simplement doubler le RSA, l'ASS et même augmenter le Smic.

 

Les invisibles

"J'ai été très sensible à la lecture de votre dernier article, fort argumenté et synthétique quant à cette question de la stigmatisation - même inconsciente - des démunis. Ma propre situation me conduit, depuis 8 ans à faire partie de cette catégorie de Français devant se contenter du minimum pour (sur) vivre. Mais ce n'est pas pour geindre sur ma condition que je me permets de vous écrire. Juste pour préciser deux ou trois choses.

Dans tous les articles ou documentaires consacrés à cette question des minima sociaux, jamais (ou presque) leurs auteurs n'évoquent les bénéficiaires de l'Allocation de Solidarité Spécifique, versée par Pôle emploi. Et dont le montant mensuel équivaut à peu près (et même plutôt légèrement moins) au RSA. Le "titulaire" du RSA est devenu, d'ailleurs, une sorte de "catégorie" sociale à part entière. Comme il y a les smicards, les handicapés, les riches, les classes moyennes. 

Le bénéficiaire de l'ASS, lui, est encore plus obscurément tenu dans l'ignorance des réalités dans ce pays. Et j'ai bien vu à quel point les rares amis qui me restent (j'étais autrefois très entouré, compte tenu de mon passé professionnel qui me conduisait à fréquenter beaucoup de monde) commettent eux aussi l'amalgame et me présentent, embarrassés, comme bénéficiaire du RSA. Je ne peux leur en vouloir - il y a longtemps que j'ai compris qu'on vous tourne rapidement le dos lorsque vous osez descendre à ce point dans l'échelle sociale, après avoir provisoirement "réussi" - mais je finis par m'offusquer quelque peu que tant de professionnels de la sociologie, semblent persister eux aussi à ignorer ce qu'est l'ASS.

L'ASS n'est donc versée que par Pôle emploi, ce qui suppose d'obéir au devoir de l'actualisation mensuelle comme y sont obligés tous les demandeurs d'emploi. Elle est d'un montant de 16,48 euros (depuis 1er avril 2018, soit une hausse de 16 centimes par rapport à son montant antérieur).

Souriez ! [Ph. YF] Souriez ! [Ph. YF]
La différence avec le RSA réside dans le fait, sans doute non négligeable, que sa perception, contrairement au Revenu de Solidarité Active, comptera pour le calcul des points retraite du bénéficiaire.

Évidemment, l'ASS doit être reconsidérée tous les 6 mois par Pôle emploi. Il faut alors produire des documents attestant que les revenus du foyer ne dépassent pas un certain plafond. Et produire deux fois par an, le document fiscal attestant que vous n'êtes pas éligible au paiement de l'Impôt sur le Revenu, en déclarant éventuellement biens immobiliers, rentes, pensions...

L'ASS ne dispense pas non plus (ce serait trop simple) de prouver auprès de Pôle emploi que son bénéficiaire effectue activement des recherches pour retrouver un emploi. Depuis pratiquement un an, je suis convoqué une fois par mois par l'agence locale de Pôle emploi.

Ce n'est sans doute pas le lieu pour vous détailler combien ces rendez-vous sont inutiles, combien les dialogues avec les employés de Pôle emploi se heurtent à l'incompréhension, en décalage total avec les réalités.

J'ai bientôt 55 ans et, tout en m'efforçant de répondre aux annonces que je trie rigoureusement afin d'éviter les démarches inutiles et une perte de temps, tant pour les annonceurs que pour moi-même, j'ai pris récemment conscience que je ne retrouverai sans doute pas un emploi de sitôt. Puisque déjà largement considéré comme "senior" et que, de plus, mon expérience et mes diplômes en surprennent, voire en "effraient" plus d'un et sont donc devenus totalement invalidants : le fait d'envisager de recruter quelqu'un comme moi fait naturellement craindre à mes potentiels employeurs, un salaire trop élevé (alors que n'est quasi jamais abordée cette question, les rares fois où mes candidatures intéressent lesdits employeurs se soldant soit par un refus poli par voie de courriel, au mieux par un entretien préalable avec eux qui se solde bien vite par la préférence pour un-e candidat-e plus jeune et sans aucun doute aussi légitime que moi) ou une éventuelle indocilité (ce qui reste à prouver).

Les agents de Pôle emploi que je rencontre ne sont absolument pas spécialisés dans mon secteur professionnel et essaient de me diriger vers des stages, des ateliers de rédaction de CV, etc. Dispositifs que je refuse catégoriquement, sachant que ces emplâtres sur jambe de bois sont surtout conçus pour me faire quitter provisoirement les effectifs des demandeurs d'emploi. J'ai changé en un an trois fois d'interlocuteur à Pôle emploi, après avoir été ignoré pendant 7 ans (aucun rendez-vous et mes propres démarches à leur égard se sont toutes soldées par une fin de non recevoir pour m'aider à postuler à des formations en lien avec mes anciens métiers).

Voilà, synthétisés, mon profil, ma condition. Je vis (seul) avec un revenu de 510,88 euros - les mois de 31 jours - ou 494, 40 euros - les mois de 30 jours (au taux fixé et revu à la légère hausse donc au 1er avril 2018).

Il me semblait capital de vous alerter sur cette autre réalité vécue, dans la société française, par les bénéficiaires de l'ASS qui, à force d'être invisibles ou ignorés par la plupart, finissent par penser qu'ils vivent en dehors des statistiques, de la société tout entière."

                                                                                                                                                                                                Didier Lévy

[Ph. YF] [Ph. YF]

 

Billet n° 397

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