Toujours les bons et mauvais pauvres…

On préfère de beaucoup commenter les imprécisions et hésitations du Premier ministre que de l'interpeler sur le fait qu'il ne jure que par les "actifs", seuls à avoir droit à l'amélioration du pouvoir d'achat. Quant aux inactifs, il privilégie les bons (handicapés, âgés) aux autres (chômeurs n'ayant plus que le RSA).

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Augmenter AAH, ASPA… mais pas RSA

Certains ont fait des gorges chaudes parce que le Premier ministre Edouard Philippe, chez Jean-Jacques Bourdin (BFM-RMC) le 24 août, n'a pas su répondre d'emblée à deux questions, sur les pensions invalidité et sur la date d'augmentation des pensions de retraite : "je n'ai pas tous les chiffres en tête, je ne suis pas un sur-homme". L'effet sans doute recherché par les médias qui s'en gargarisent, y compris par Bourdin (qui fait le buzz en essayant de coincer ses invités sur des données qu'il a, lui, bien révisé avant de poser ses questions), c'est de ne pas aborder les problèmes sur le fond. Ainsi Edouard Philippe assure que l'Allocations Adulte Handicapé (AAH) va augmenter de façon "assez massive", de "façon inusitée". Il refuse de dire si son montant passera de 810 à 900 €, mais dit que "l'objectif, c'est de le faire sortir du seuil de pauvreté". Il précise : "à terme", sans dire que le seuil de pauvreté est aujourd'hui à 1008 € (chiffres 2014), sans dire non plus ce qu'il adviendra de la majoration pour la vie autonome, MVA, d'un montant de 104 € qui s'ajoute déjà à l'AAH pour ceux qui vivent seul, hors établissement, et perçoivent l'AAH car ne peuvent travailler. Là, il aurait fallu qu'il aille à nouveau consulter ses conseillers. Pour le "minimum vieillesse" [en réalité l'ASPA, l'Allocation Solidarité pour Personnes Âgées], il a annoncé qu'il devrait augmenter dans les mêmes proportions.

Je persiste et signe : si pour vivre décemment un individu handicapé ou âgé, ne pouvant pas ou plus travailler, doit disposer de 900 ou 1000 euros pour vivre, pourquoi celui qui est au RSA, qui n'a pas ou plus droit à des indemnités chômage, ne percevrait pas une somme équivalente ? Alors qu'il touche 470 € par mois ! Voilà la vraie question sur laquelle le Premier ministre aurait dû être interrogé. Au lieu de cela, il a répété qu'"il faut en France que ceux qui travaillent, ceux qui produisent de la richesse aient un gain de pouvoir d'achat". Sous-entendu : pas les assistés (excepté les handicapés et les vieux). Ce culte des "actifs" est un véritable mépris pour ceux qui n'ont pas demandé d'être jetés à la rue. Et si finalement l'État considère que, s'ils sont au RSA c'est qu'ils le veulent bien... et bien qu'il supprime le RSA !

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CSG, Contribution Sans Garantie

La réforme de la CSG annoncée par Emmanuel Macron pendant sa campagne prévoyait de l'augmenter de 1,7 point (22 milliards prélevés sur les salaires, les retraites et le capital) et d'une baisse des cotisations salariales de 3,15 points (17 Mds redistribués), soit une baisse de cotisation de 1,45 point (profitant d'ailleurs davantage aux plus hauts salaires jusqu'à 30 000 € par mois). Quant aux retraités qui perçoivent plus de 1200 € de pension, ils ne bénéficieront pas de la baisse de cotisation mais auront une CSG plus élevée : on leur a fait miroiter une suppression de la taxe d'habitation, alors même qu'elle ne concernera pas tous les retraités et que la mesure est reportée à plus tard.
La décision prise par le gouvernement hier est d'étaler l'an prochain la baisse des cotisations : à partir du 1er janvier 2018, la CSG sera augmentée de 1,7 et les cotisations salariales pas encore réduites de 3,15. Tour de passe-passe : Bercy se réjouit, des milliards entreront ainsi dans les caisses de l'État. Pour tester peut-être la réactivité, on supprime 5 € sur les allocations logement, on augmente la CSG sans la garantie d'une compensation immédiate, et on favorise ostensiblement les plus hauts revenus avec la réforme de l'ISF et le prélèvement unique de 30 % sur les revenus de l'épargne. Sans vergogne.

. NB : au moment-même où j'écrivais ce texte et le mettais en ligne sur Facebook le 24 août, le Premier ministre précisait (justement sur BFM-RMC), ce qui n'avait pas été fait auparavant, qu'au 1er janvier 2018, la réduction des cotisations salariales serait d'un peu plus de 2 %, ce qui, pour les salariés, constituera un gain immédiat en pouvoir d'achat (2 - 1,7), nous dit le Premier ministre... soit 0,3 %, c'est-à-dire 3,3 € mensuels pour un salaire à 1100 € !

Emplois aidés et utiles
Qui veut noyer son chien dit qu'il a la rage, c'est ce que font les fidèles "experts" qui ironisent sur les emplois aidés et qui encombrent les plateaux de télévision. Édouard Philippe, quant à lui, se lamente, et d'autres avec lui : non seulement la politique des contrats aidés coûte cher, mais après un contrat aidé, 25 % seulement retrouvent du travail, "c'est presque rien", a-t-il le 24 sur BFM-RMC. Ah bon, lorsqu'il y a 400 000 emplois aidés et que 100 000 retrouvent un emploi, c'est presque rien ? D'ailleurs, si ces personnes en emplois aidés servent à quelque chose, que l'on crée des postes stables, dans l'Éducation nationale par exemple.
Voir ci-dessous une étude officielle rapportée par Alternatives économiques le 23 août qui tient un tout autre discours sur les emplois aidés que celui de la ministre du travail. Il faut savoir que pour les "libéraux", l'idée même d'intervention de l'État en matière de création d'emplois, ça leur met des boutons.

Le chômage repart à la hausse en juillet, du fait de l'arrêt des formations pour les chômeurs, et cela devrait se poursuivre, du fait justement de la réduction du nombre d'emplois aidés.

. Mauvais procès aux emplois aidés, par Laurent Jeanneau.

Le cynisme bon teint des "experts" de C dans l'air

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Sur France 5, fidèle à ses vieux démons, l'émission C dans l'air, propriété du groupe Lagardère, avait invité le 22 août la fine fleur du néo-libéralisme pour discourir du Code du travail. On avait droit à la sempiternelle ritournelle : "il y a plus de chômage en France qu'en Allemagne, c'est bien la preuve qu'il faut réformer le marché du travail". L'animatrice Caroline Roux s'étonnait qu'il faille passer par les syndicats pour réformer, Bruno Jeudy de Paris-Match considérait que Muriel Pénicaud avait été bien choisie comme ministre du travail… puisqu'elle a été DRH chez Danone (on peut ajouter : et son chef de cabinet a fait toute sa carrière au Medef). [Le Révérend Père] Bernard Vivier (à la tête d'un petit institut du travail privé néo-libéral, qui ne représente pas grand-chose ce qui ne l'empêche pas d'être toujours invité sur ces sujets) sortait ses lapalissades, ses paraboles ("20 fois sur le métier, remettez votre ouvrage") et ses sentences qui tuent, justifiant le "travailler plus pour gagner moins" (ma pôvre dame, c'est la loi de la mondialisation). Jean-Marc Daniel, économiste néo-libéral pur sucre, avec sa faconde habituelle, regrettait que Macron ne soit pas suffisamment libéral et ne joue pas davantage la concurrence. Christine Kerdellant (L'Usine nouvelle, vieil hebdo à la diffusion quasi-confidentielle, ce qui ne l'empêche pas, elle aussi, d'être souvent sur le plateau) affirme que tout le monde connaît au moins un petit employeur qui a coulé sa boite à cause des indemnités de licenciement qu'il a dû verser à "un salarié ayant 20 ans d'ancienneté".

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Ils décrètent tous que les droits des insiders sont accordés au détriment des outsiders, donc réduisons les droits. Ils reconnaissent cyniquement que ce sera bien la conséquence de la flexibilité. Rassurez-vous, bonnes gens, la réforme va créer dans un premier temps du chômage. Mais dans un deuxième temps, p'tête bin que ça pourrait créer de l'emploi. Enfin, quand ils doivent se prononcer sur le nombre de page du Code du travail, la bande des Quatre, comme larrons en foire, s'exclament dans un rire général : "bien sûr qu'il ne va pas diminuer avec les réformes Macron". Alors qu'eux et d'autres n'ont cessé d'invoquer le volume du Code pour justifier des réformes. On voyait bien que ce n'était plus le problème : ce qui compte, dans leur défense exclusive du patronat, ce sont les mesures restrictives des droits sociaux.

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. Lors de l'émission du 24 août, il fallait se coltiner Elie Cohen qui rit que l'on puisse parler d'austérité en France. Il assène tout de go que, sur les baisses de cotisations, il aurait mieux valu ne pas communiquer sur le sujet ("on ne devrait même pas le savoir", nous dit l'expert) puique de toutes façons, "à terme ce sera un avantage" !

Christophe Barbier et Sylvie Coignard [capture d'écran : YF] Christophe Barbier et Sylvie Coignard [capture d'écran : YF]

[Montage YF] [Montage YF]
Quant à Sylvie Coignard (le Point), elle considère que "cet homme [Edouard Philippe] est trop honnête. Mais est-ce qu'on peut être trop honnête en politique ?". Faut peut-être demander à Cazenave  ou à Fillon qui bosse désormais dans un groupe financier français qui gère… 10 milliards d'actifs.

. Lors de l'émission du 25 août, les libéraux sont là, mais leurs propos sont plus mesurés : ils ont en face d'eux Thomas Porcher, membre des Économistes atterrés, co-auteur avec Frédéric Farah d'un petit ouvrage fort bien fait Introduction "inquiète" à la macron-économie (Les Petits matins, 2017). A C dans l'air, Porcher s'applique à rappeler la proximité entre Hollande et Macron, et qu'il est sans intérêt de les opposer. Il exprime son "inquiétude" quant aux leçons qui n'ont pas été tirées de la crise de 2008, avec crainte de replonger dans une même crise financière : dividendes qui augmentent sans retenue, investissements qui ne sont pas faits. Une politique macro-économique aurait favorisé la croissance, mais l'Europe a fait le choix de l'austérité. La croissance que l'on voit poindre (1,5, peut-être 2, en 2017) il faut qu'elle profite à tous, qu'elle soit "inclusive", et non pas uniquement réservée à la sphère financière. Si le gouvernement mettait le paquet sur la rénovation des logements (économie d'énergie), ce serait : créateur d'emplois, facteur de croissance et générateur de recettes fiscales. Par ailleurs, la loi travail joue sur l'éternel principe de "compétitivité", attitude frileuse, qui néglige totalement l'innovation, et la montée en gamme : talon d'Achille de l'industrie française, qui préfère causer "marché du travail".

 Première dame patronnesse

L'Élysée vient donc de publier la charte relative au statut "du conjoint" du Président (qui n'est applicable que pour Mme Macron, et non aux futur(e)s conjoint(e)s). Comme de juste, elle sera amenée à soutenir des manifestations à caractère caritatif, et à intervenir, entre autres, dans le domaine du handicap et de la protection de l'enfance. Sans que l'on nous dise pourquoi le président, qui serait si "novateur", se montre, ici comme ailleurs, si traditionaliste. Pourquoi une femme de Président devrait forcément intervenir sur ces champs sociaux (comme Anémone, Bernadette ou Valérie) ? En quoi Mme Macron est particulièrement compétente dans le domaine du handicap ou de la protection de l'enfance ? On nous dit que Mme Macron reçoit déjà 150 lettres par jour, soit 5 à 7 fois plus que Carla B. et Valérie T. Traditionnellement, la conjointe du Président reçoit des lettres, le plus souvent pour solliciter de l'aide. Les demandeurs espèrent qu'elle sera plus attentive que les services administratifs ou sociaux. En réalité, ces lettres redescendent aussitôt en Préfecture puis, depuis la décentralisation, communiquées au Conseil départemental à charge pour le service social départemental de traiter. J'ai vu nombreuses de ces lettres, ainsi que celles adressées à Nicolas Sarkozy où l'auteur, après avoir été dithyrambique, couvrant d'éloge le "cher Nicolas", réclamait un petit secours financier. Si le secrétariat de la Première Dame ou celui du Président pouvait toujours accuser réception en disant qu'il avait donné suite, le traitement de ces courriers n'était en rien différent des autres adressés directement aux services compétents sans passer par l'Élysée.
. Charte de transparence relative au statut du conjoint du Chef de l'Etat : ici

. Voir sur mon blog, article de janvier 2014 : Première dame exit : mais qui va s'occuper du caritatif ?

 . Experts sur le Smic : un arrêté du 23 août désigne comme membre de ce groupe des néo-libéraux, dont Gilbert Cette, qui le préside, et André Zylberberg. Ces deux-là ont produit avec Pierre Cahuc un rapport sur le Smic, qu'ils trouvent trop élevé par rapport au salaire médian, concernant trop de salariés, et ne réduisant pas les inégalités. On imagine ce que seront leurs préconisations au gouvernement.

. Exonérations de "charges" : le ministre des Comptes Publics a annoncé dans la Provence le 17 août qu'à partir de 2019, un employeur n'aura plus de charges à payer pour un salarié au Smic. Ces exonérations, qui ne datent pas d'aujourd'hui malgré les plaintes répétés des employeurs prétendant qu'ils croulent sous les "charges sociales" [depuis Fillon 2003, les salaires inférieurs à 1,6 Smic sont en partie exonérés de cotisations sociales, cela représente déjà tout de même 5 milliards d'euros pour la seule Ile-de-France] sont en principe compensées par l'État sur son budget : sauf qu'il ne compense pas intégralement et cela pèse sur le déficit de la Sécu.

 

. Captures d'écran : YF

. Certains de ces petits billets sont parus au préalable sur mon compte Facebook, parfois de façon plus ramassée.

 

Billet n° 337

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  [Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Voir présentation dans billet n°100. L’ensemble des billets est consultable en cliquant sur le nom du blog, en titre ou ici : Social en question. Par ailleurs, tous les articles sont recensés, avec sommaires, dans le billet n°200]

 

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