Jean Raguénès, le combat permanent pour la justice

 

Jean Raguénès est mort à 80 ans à Sao Paulo le 31 janvier. Les grands médias, toujours prêts à consacrer de pleines pages à des stars éphémères, n’ont rien dit, rien écrit, excepté La Croix et L’Est Républicain.

 

Dominicain, il a passé sa vie à combattre pour la justice sociale. Il s’était fait une spécialité : défier les pouvoirs. En mai 68, il protège, avec d’autres membres de son ordre religieux, les fameux « Katangais » de la Sorbonne (recherchés par la police). Plus tard, à Besançon, alors qu’il fait le soir l’éducateur de rue bénévole, il refuse de dénoncer auprès d’un juge qui l’interroge les auteurs d’une agression (il sera condamné avec un autre éducateur, Roger Gauthier, condamnation confirmée par la Cour de cassation en novembre 1971, jugement qui fait toujours jurisprudence aujourd’hui pour ne pas reconnaître aux éducateurs spécialisés un secret professionnel lorsqu’ils sont interrogé par la justice, tout en admettant qu’ils ont un devoir de discrétion).

 

Puis c’est l’affaire Lip : il sera à la pointe du combat, auprès de Charles Piaget, Roland Vittot, Fatima Demougeot, Raymond Burgy, Michel Jeanningros. C’est lui qui lance l’idée de s’accaparer le stock de montres (et de payer les salaires avec la vente des montres) : hésitation des autres, ce n’est pas légal, mais si c’est un curé qui le propose c’est que ce n’est pas immoral (on sait le rôle que joueront d’ailleurs certaines cures du Haut-Doubs pour dissimuler au nez et à la barbe de la police jusqu’à 60 000 montres pendant la durée du conflit et les sommes d’argent des ventes). Puis il rejoindra au Brésil, dans les années 90, son copain Henri Burin des Roziers, dominicain lui aussi, qui mène un combat risqué, pour sa vie, en faveur des paysans sans terre et qui a depuis longtemps déclaré publiquement qu’il savait que sa tête était mise à prix par les grands propriétaires mais que c’était sans importance : il n’a ni femme ni enfants.

 

Mettre dans la durée ce qui existait dans la fête …

 

C’est avec émotion que j’ai découvert, tardivement, cette disparition. Sans doute parce que j’estimais qu’il méritait mieux que cette discrétion médiatique. Parce que Jean et Henri sont, selon moi, les vrais héros : humbles, ne cherchant pas la gloire, ni cabotins, ni généreux avec ostentation. Ils ont vécu dans le dénuement. Burin aurait pu vivre dans l’opulence, il était issu d’une famille de la haute bourgeoisie française. Raguénès n’a jamais rien possédé et a poussé très loin le « vice » de la fraternité : au Brésil, il sort des griffes des latifundistes un ouvrier rural, l’héberge (son domicile a toujours été une auberge espagnole) mais l’ingrat pille son logement. Le coupable est arrêté et jugé : il risque la prison parce qu’il est sans logement. Raguénès propose tout simplement au tribunal…de l’accueillir chez lui ! (1)

 

Emotion aussi parce que, avant même que l’affaire Lip n’éclate, j’ai rencontré Jean et Henri dans leur petit appartement de Planoise à Besançon : Raguénès travaillait le jour à Lip depuis peu, Burin était, si je m’en souviens bien, employé chez un ferrailleur. Ils effectuaient la nuit ce travail de rue auprès des jeunes des cités et un ami éducateur m’avait présenté à eux. Pendant le conflit Lip, Raguénès était de tous les combats, on le croisait partout. Il avait un sourire engageant, était d’un abord facile. Quand j’ai été amené à écrire dans le journal franc-comtois L’Estocade, en septembre 1983, un article sur les dix années de lutte et sur la réalité du moment, alors que des tensions fortes opposaient plusieurs tendances sur les moyens de survie de cette fabuleuse aventure, Jean Raguénès m’avait déclaré : « C’est le passage des maquisards à la Libération. Il nous faut construire. C’est plus difficile mais c’est un point de passage décisif dans toutes sociétés. Le rêve de 73 se réalise aujourd’hui, dans le concret, dans la réalité. Il faut mettre dans la durée ce qui existait dans la fête. C’est la semaine par rapport au dimanche. »

_____

(1) Cette anecdote est racontée dans un texte chaleureux de Lamia Oualalou sur son blog de Mediapart,  http://blogs.mediapart.fr/blog/lamia-oualalou/040213/jean-raguenes-de-lip-l-amazonie

Marilza de Melo Foucher, présente à l’hommage qui a été rendu à Jean chez les Dominicains à Paris le 1er mars, en présence de Charles Piaget, de Roger Gauthier, de Paul Blanquart, a raconté son engagement au Brésil dans le domaine de la santé, de l’éducation, de l’environnement, de l’économie solidaire : http://blogs.mediapart.fr/blog/marilza-de-melo-foucher/040313/quelques-souvenirs-avec-jean-raguenes-en-amazonie-bresilienne

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.