Réconcilier la France

Le Conseil économique social et environnemental vient de publier son rapport annuel sur l'état de la France. S'il est justement censé aborder l'ensemble des questions économiques, sociales et environnementales, il met particulièrement l'accent sur les inégalités, d'où son titre : "Réconcilier la France".

 

 

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Le rapport constate d'emblée que les Français sont très pessimistes pour leur pays (plus pessimistes que les citoyens de tous les pays) mais plutôt satisfaits de leur situation personnelle (ce qui en dit long sur la démagogie des discours d'estrade où des politiques se gargarisent de "la souffrance des Français", toutes catégories confondues). Dans une vidéo, Guillaume Duval (membre du CESE, par ailleurs rédacteur en chef d'Alternatives Économiques) précise que ce hiatus risque d'être "autoréalisateur", c'est-à-dire que ce pessimisme quant à l'avenir du pays "amène à ne pas investir dans le futur, ne pas se servir des atouts du pays pour affronter les défis du 21ème siècle, la révolution numérique, la crise écologique".

Le rapport note que les inégalités sont plus limitées grâce aux dispositifs de redistribution (quoiqu'en disent les contempteurs de l'État social qui serait en faillite et inefficace).

On sait qu'en général les "experts" sont obnubilés par le montant de la dette publique, 2200 Mds€, et surtout sur le taux, qui plafonne à 97,5 % du PIB. Certains donnent l'impression d'être déçus qu'il n'atteigne pas encore 100 % du PIB, chiffre fatidique, qu'ils pourraient agiter dans le débat public comme le sommet de la catastrophe (afin de faire accepter toutes les réductions : sur les salaires, sur les aides sociales, sur la santé, comme ils s'y emploient depuis tant d'années).

Ils se gardent bien d'évoquer cette précision donnée par le rapport du CESE : la charge des intérêts acquittés, en pourcentage de PIB, pour l'ensemble des dettes publique et privée (pour l'État, les particuliers et les entreprises) a reculé pour atteindre le niveau de la fin des années 70 (du fait de taux d'intérêt qui ont baissé alors qu'ils ont été à une époque exorbitants). Il est noté que l'endettement important des ménages lié à l'investissement immobilier est un frein à une épargne qui serait mieux orientée, sinon, sur le secteur productif.

Inégalités de revenus [CC Hélène Pouille pour gouvernement.fr/SIG] Inégalités de revenus [CC Hélène Pouille pour gouvernement.fr/SIG]

Le rapport porte sur l'état général de la France, consacrant une large place à la question des inégalités. Car si elles sont moindres qu'ailleurs, elles se sont accrues depuis la crise financière de 2008. Par ailleurs, elles sont de moins en moins supportées. Une fois corrigé des mesures fiscales, les 20 % les plus riches gagnent, en 2015, 4,5 fois plus que les 20 % les plus pauvres (contre 4,1 en 2004). Mais la moyenne européenne est à 5,2. Le taux de pauvreté monétaire  se situe à 14,3 % : les auteurs se fondent sur le taux utilisé par la France à 60 % du revenu médian, soit 8,8 millions de pauvres monétaires (soit une hausse de 1,4 million en dix ans), sachant que l'Observatoire des inégalités, dont je présenterai prochainement le rapport 2017, utilise le taux à 50 %, plus juste selon lui).

Pauvreté en conditions de vie [CC Hélène Pouille pour gouvernement.fr/SIG] Pauvreté en conditions de vie [CC Hélène Pouille pour gouvernement.fr/SIG]

Le taux de pauvreté dite "en conditions de vie" (répondant au moins à 3 critères négatifs sur 9 : arriérés de loyer, ne pas pouvoir se chauffer, ne pas posséder un lave-linge, ne pas pouvoir consommer une source de protéines au moins tous les deux jours, etc…) se situe à 11,1 %, avec de fortes variantes puisque pour les familles monoparentales ce taux atteint 30,4 % (c'est-à-dire que près d'un tiers des familles mono-parentales est en situation de pauvreté en condition de vie). 4 millions de personnes sont mal logées (rapport 2017 de la Fondation Abbé-Pierre) et 12,1 millions sont en situation "fragilisée" quant au logement.

Les inégalités de patrimoine sont plus marquées encore. Si les 10 % les plus riches gagnent 24 % du total des revenus, ils possèdent 47 % du patrimoine total. A l'inverse, les 10 % les plus modestes perçoivent 3,5 % des revenus, et ne possèdent (quasiment) rien.

Le CESE préconise d'approfondir la mesure générale de la pauvreté et le repérage des "trappes de pauvreté", de lutter contre le non-recours (le fait que 30 % des personnes ne réclament pas leurs droits) et de mener une politique plus hardie de construction de logements sociaux et "très sociaux". Mettre également l'accent sur la pauvreté chez les jeunes, en favorisant le développement de l'emploi des jeunes, et sur le soutien aux familles monoparentales.

L'espérance de vie en bonne santé

Jean-Jacques Eledjam, président de la Croix-Rouge Français, traite de l'espérance de vie en bonne santé (qui est considérée comme un des dix nouveaux indicateurs de richesse). Cet indicateur mesure à la fois la mortalité et l'incapacité. S'il a eu tendance à progresser depuis des années, il s'est ralenti sur la période 2013-2015 pour atteindre 62,2 ans pour les hommes et 64,4 pour les femmes (ce qui, sauf erreur de ma part, assure aux femmes 75 % seulement de vie en bonne santé et aux hommes 80 %, en sachant que ces derniers vivent moins longtemps que les femmes, soit 6 ans de moins : 78,9 ans et 85). En clair, l'obligation de départ en retraite à 62 ans et l'exigence, à terme, de 43 années de cotisations contraignent les salariés à travailler jusqu'à ce que leur état de santé périclite. Dans l'Union Européenne, la France est au 10ème rang, moins bien placé que le Royaume-Uni, bien meilleure que l'Allemagne qui est à la traîne, avec plus de 10 ans d'écart avec la France ! On voit que certains, lorsqu'ils vantent les mérites de nos voisins Outre-Rhin oublient par inadvertance de citer cet indicateur crucial. Tellement crucial que l'UE se donne pour objectif stratégique de l'améliorer partout sur le continent. Le CESE propose de progresser dans l'évaluation de cette espérance de vie et de la prendre en compte dans l'élaboration de la prévention et de la protection générale de la santé de la population.

Guillaume Duval et Pierre Laffont déroulent tout un chapitre sur l'indicateur "satisfaction dans la vie" : si la moyenne est de 7,2 (sur 10), la satisfaction est moindre chez les plus âgés (6,7), supérieure chez les plus jeunes (7,9), la satisfaction tenant compte davantage de la bonne ou mauvaise santé que du niveau de vie. La France est dans la moyenne européenne, comme de juste les pays nordique atteignent une note à 8, alors que la Bulgarie descend à 4,8. Le CESE préconise, entre autres, de lutter contre les situations de dépendance (les personnes de plus de 60 ans en situation de dépendance et percevant l'APA sont aujourd'hui 1,24 millions, chiffre qui dans à peine plus de 10 ans pourrait augmenter de 500 000).

Taux d'emploi en France et en Europe [CC Hélène Pouille pour gouvernement.fr/SIG] Taux d'emploi en France et en Europe [CC Hélène Pouille pour gouvernement.fr/SIG]

Les auteurs prônent des mesures pour réduire les inégalités : lutter, comme il se doit, contre le chômage, contre les "trappes à bas salaire", et en faveur de la formation professionnelle. Et aussi freiner la hausse des hautes rémunérations dans les grands groupes. Afin d'atténuer ces inégalités, est suggérée une "dotation universelle attribuée à la naissance qui serait débloquée à l'âge de la majorité et permettrait à chacun de disposer d'un capital d'amorçage".

Bien d'autres points sont abordés dans ce document : la situation dégradée de l'emploi, l'insuffisance des dépenses pour la recherche, l'école qui ne crée pas d'inégalités mais ne parvient pas à les réduire, la santé, les inégalités territoriales, les inégalités de genre, les discriminations d'origine, mais aussi l'empreinte carbone et l'artificialisation des sols.

Ce rapport vient s'ajouter à bien d'autres rapports : le sérieux et la sincérité des auteurs ne sont pas en cause mais on est toujours amené, à chaque fois, à se poser la question de savoir quelle est la portée de tels constats et de telles préconisations. La seule politique économique et sociale sérieuse serait celle qui verrait les indicateurs nettement s'améliorer. Pas seulement, la pauvreté se réduire : en démocratie et en République, c'est la réduction des inégalités qui devrait compter avant tout.

Le rapport Réconcilier la France.

La note de synthèse (2 pages) : ici

Vidéo : interview de Guillaume Duval et Pierre Laffont (5'41) :

Réconcilier la France - Rapport annuel sur l'état de la France en 2017 - cese © Conseil économique social et environnemental

 

 

Billet n° 323

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