«Une saison en France», vie ordinaire d'une famille sans-papiers

Dans ce film, qui sort en salle mercredi, le réalisateur tchadien Mahamat-Saleh Haroun nous raconte l'histoire d'Abbas, venu de Bangui avec ses deux enfants, Asma et Yacine. Ils sont en France depuis un an et demi mais Abbas se bat pour régulariser sa situation administrative. En vain. Rencontre avec le réalisateur.

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Abbas était professeur de français en Centrafrique, pays où règne un conflit meurtrier depuis 2013. Il a pris le chemin de l'exil, parce que sa vie et celle de ses proches étaient en danger : son épouse a été tuée par des miliciens au moment où ils avaient décider de s'enfuir. Cela ne suffit pas aux autorités françaises, ni le fait qu'il est bien intégré, qu'il occupe un emploi, que ses enfants sont scolarisés : il se rend régulièrement à la Cour Nationale du Droit d'Asile (CNDA) mais ne voit jamais son nom inscrit sur les listes affichées de ceux qui ont obtenu le droit d'asile.

Abbas (Eriq Ebouaney) travaille sur les marchés et a une relation sentimentale avec Carole (Sandrine Bonnaire), une fleuriste, modeste, issue d'une famille polonaise. Elle a beaucoup de tendresse pour cet homme et ses enfants qui ont cru pouvoir choisir la France pour havre de paix. Les enfants rêvent de vivre dans une maison à eux et de voir leur père se faire enfin des amis. Son ami Etienne (joué par le musicien centrafricain Bibi Tanga), lui aussi ancien professeur de français, galère, rumine sa déception et vit dans une cabane en bois sur un terrain vague. Le réalisateur joue à fond l'anti-misérabilisme : Abbas et Etienne parlent un français impeccable, le second achetant de vieux livres, lisant Modiano et Montaigne. Mais ils basculent dans la misère car les économies s'épuisent.

Les graffitis "Migrants dehors" fleurissent et Abbas, désabusé, constate : "Il n'y a plus de place pour des gens comme nous en France, il faut partir. Où aller ? On n'a plus de pays. Le Centrafrique n'existe pas. C'est une fiction, comme toute l'Afrique". Quel est le pays où ils cesseraient d'être chassés ? Le Pôle Nord ? Quand l'un de ses proches se suicide, il est inhumé dans le carré des indigents : l'assistante sociale a dit que dans cinq ans, il sera incinéré. Il se souvient alors qu'en Centrafrique on ne brûle pas les morts.

L'OQTF (obligation à quitter le territoire français) tombe comme un couperet. Ces quatre lettres que l'on entend trop souvent, nouvelle tragédie pour des milliers de personnes venues chercher chez nous du secours. Abbas sait que l'Europe, devenue Tour de Babel, avait jadis opposé un refus aux Juifs lorsque, avant-guerre, ils cherchaient asile en France. Il constate même qu'un ressortissant français peut être menacé de "délit de solidarité" s'il héberge un sans-papiers sous le coup d'une expulsion.

[Ph. Franck Verdier Pili Films] [Ph. Franck Verdier Pili Films]

Sandrine Bonnaire est parfaite dans ce rôle de belle personne, à la fois secourable et aimante. Eriq Ebouaney, français d'origine camerounaise, n'a jamais eu un tel rôle. Il impose sa stature, une forte présence, et sa voix chaleureuse est enveloppante. Le réalisateur a voulu nous montrer sa force tranquille et sa fragilité : cet homme courageux, sécurisant pour ses enfants, est assailli par les larmes, conduit à se livrer en présence d'une femme humaine, à donner à voir ainsi toute son humanité face à un monde cruel, si cruel. Le spectateur cesse de seulement observer un récit, triste mais extérieur à lui : il intègre qu'il assiste à une histoire vraie, celle d'un homme désemparé, qui craque comme lui-même craquerait s'il devait être confronté à un tel rejet.

Quelques commentaires du réalisateur :

Mahamat-Saleh Haroun et Sylvie Buscail, déléguée générale de Ciné32, le 5 octobre 2017, lors de la toute première projection du film [Photo Yves Faucoup] Mahamat-Saleh Haroun et Sylvie Buscail, déléguée générale de Ciné32, le 5 octobre 2017, lors de la toute première projection du film [Photo Yves Faucoup]
Ce film a été présenté pour la première fois en salle lors du Festival Indépendance(s) & Création (Ciné 32, à Auch, dans le Gers) le 5 octobre dernier. Le film devait sortir fin février, mais, actualité oblige sans doute, il sera en salle le 31 janvier. Présent lors de cette toute première projection, Mahamat-Saleh Haroun, dont tous les films ont été projetés ces dernières années dans ce festival, explique au public son parcours. Tchadien, il vit en France depuis trente ans. Il a côtoyé beaucoup d'hommes et de femmes qui ont fui leur pays. Le Tchad compte 400 000 réfugiés, venus du Darfour, du Nigéria, de Libye. Ce qui a déclenché son sujet c'est cet événement tragique survenu en 2014 à la CNDA à Montreuil, dans la banlieue parisienne, où un Tchadien demandeur d'asile s'est immolé par le feu.

Ces gens sont confrontés sans cesse à des obstacles qui "polluent" leur vie, mais la générosité existe, "le sourire le plus généreux en France c'est celui de Sandrine Bonnaire". Elle est dans ce film le symbole de la générosité. Mahamat-Saleh Haroun dit n'avoir pas voulu montrer des "méchants"… c'est pourquoi il ne montre pas l'administration.

A une question posée sur le fait qu'il n'évoque pas les associations, nombreuses, qui agissent réellement en faveur des demandeurs d'asile et aussi des déboutés, il répond laconiquement que ces militants "ont une certaines idées d'eux-mêmes et ne comprennent pas la situation de ces réfugiés".  Or les demandeurs d'asile sont comme des personnes qui ont été violées : considérées comme coupables de l'avoir été. "Ils ne croient plus en rien. Ils se font un honneur de s'en sortir tous seuls". C'est ce que croit pouvoir faire Abbas dans une fuite incertaine dans l'inconnu.

Moins sévère, un ami, présent sur le territoire français depuis plusieurs années, sans parvenir à obtenir des papiers, sous l'épée de Damoclès de plusieurs OQTF, qui a vu ce film, me confie qu'il partage ce point de vue : les associations financées par les pouvoirs publics se plient aux exigences des préfectures, y compris en donnant les noms des sans-papiers recueillis dans leurs centres, alors même que l'on a assisté à un tollé suite à la circulaire de décembre du ministre de l'Intérieur. Par contre, il n'a pas de doutes sur la sincérité de beaucoup de bénévoles actifs auprès des réfugiés, le dévouement total de beaucoup d'entre eux : tout en sachant que jamais, s'ils ne l'ont pas vécu, ils ne pourront comprendre vraiment ce qu'est l'exil et la demande d'asile, ce que vit un individu soumis à cette menace constante, à cette incertitude, à cette insécurité permanente.

Interrogé sur l'image étrange de la fin du film, le regard éperdu de Carole devant cet espace immense, terrain labouré, de l'ancienne jungle de Calais, sans plus aucune trace des êtres humains qui tentèrent d'y survivre, Mahamat-Saleh Haroun dit qu'il a voulu donner à voir ce vide total, qui signifie l'effacement factice du problème. Les télévisions se gardent bien de le montrer car quiconque possède une parcelle d'humanité prendrait conscience alors de l'hypocrisie de ceux qui en ont décidé. Et qui plombe pour nous cette histoire "ordinaire" en nous laissant sans réponse sur ce qu'il a pu advenir d'Abbas, d'Asma et de Yacine.

Bande-annonce du film qui sort en salle mercredi 31 janvier :

UNE SAISON EN FRANCE Bande Annonce (2018) © FilmsActu

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.  Parlemtv, Web télé associative, participative et d'éducation populaire, basée dans le Gers, a réalisé dans le cadre du Festival, une interview de Mahamat-Saleh Haroun à propos de son film.

Mahamat-Saleh Haroun [extrait vidéo de Parlemtv] Mahamat-Saleh Haroun [extrait vidéo de Parlemtv]
Contrairement au titre que j'ai retenu pour ce billet, dans cette interview, le réalisateur d’Une saison en France récuse le terme "sans-papiers". Il dit n'avoir pas voulu parler de sans-papiers mais "de gens en attente d'une décision qui leur permette de rester en France ou de partir". Il parle plus précisément ici de la Conférence d'Evian de 1938 où les délégations de divers pays occidentaux ont dit leur refus de recevoir des Juifs persécutés en Allemagne. Vidéo de Parlemtv : ici.  

. Une saison en France est le premier long métrage que Mahamat-Saleh Haroun réalise en France. Il avait auparavant réalisé Abouna ("Notre père") en 2002, Daratt, saison sèche, en 2006 et Grigris, en 2013. Par ailleurs, il est l'auteur de deux documentaires : Bye-Bye Africa (qui a obtenu le prix du meilleur premier film à la Mostra de Venise en 1999) et Hissein Habré, une tragédie tchadienne.

. Plusieurs articles récents sur ce blog Social en question sur les demandeurs d'asile, les réfugiés et migrants : la situation à Besançon (ici), dans la Loire (ici), la nomination du préfet délégué interministériel à l'intégration des réfugiés (ici).

 

Billet n° 373

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