Les anti-mariage gay et l’intérêt de l’enfant

  Le mariage entre deux êtres de même sexe est désormais légal. Le législateur a tenu non seulement à reconnaître, ainsi, que l’amour homosexuel est tout aussi respectable que l’amour entre deux êtres de sexe opposé, mais également que l’aspiration à élever un enfant est légitime.

 

Révolution, il faut bien le dire, dans notre conception du monde. Beaucoup de ceux qui ont soutenu le gouvernement et la gauche dans cette ouverture, avaient encore, il y a quelques années, des réticences. Dans les commissions d’agrément de futurs parents adoptants, nous n’étions pas très à l’aise lorsque nous connaissions l’homosexualité du candidat. L’idée du mariage gay n’était pas à l’ordre du jour des réformes, même chez les plus progressistes. Mais le monde et les temps changent. D’autres pays, parfois de tradition plus conservatrice sur la question de la famille, ont sauté le pas. L’homosexualité n’est plus un choix ou un état pouvant être légalement discriminé. Par exemple, la Cour européenne des droits de l’homme, qui a longtemps laissé les Etats en décider, condamne désormais tout refus d’adoption d’un enfant sur le prétexte de l’homosexualité de l’adoptant (la France a été condamnée à ce sujet en 2008).

 

Cette évolution rapide dans les mentalités peut expliquer qu’il y ait des réfractaires, et même, les manifestations répétées l’ont montré, énormément de réfractaires. Parmi eux, beaucoup évolueront et admettront demain ce qu’ils refusaient aujourd’hui (comme pour le Pacs). Peut-être avec honte d’avoir combattu non pas contre la perte d’un droit, mais pour empêcher que d’autres y accèdent. Tout passera par profits et pertes ? Se souviendra-t-on de ceux qui ont osé et de ceux, frileux, qui ont reculé ? Quant aux calculateurs, réactionnaires et extrémistes, ils trouveront bien d’autres combats.

 

Calculateurs. Il n’est pas certain que tous étaient rebutés par l’évolution de nos mœurs. L’UMP, qui accueille quelques homosexuels parmi ses cadres dirigeants, a fait preuve d’une grande hypocrisie (excepté quelques courageux qui se comptent à peine sur les doigts d’une main), les leaders en désaccord avec la ligne du parti ayant choisi de se taire. Le Front national a été finalement plus modéré, peut-être parce que si l’on en croit Catherine Nay, spécialiste du politico-cancan, Marine Le Pen a un certain nombre de proches collaborateurs homosexuels (sur France 5, C dans l’air, le 27 mai).

Calculateurs, parce qu’ils espèrent récupérer le mouvement et ainsi enrôler de nouveaux militants aux motivations exacerbées. Calculateurs, parce que certains manifestaient à cor et à cri le 26 mai tout en prétendant qu’on aurait du faire évoluer le Pacs et donner les mêmes droits aux pacsés qu’aux mariés (Le Monde du 28 mai), ce qui dénote une fixation sur le mot « mariage », comme si on lui attribuait une connotation religieuse.

 

Réactionnaires, parce qu’ils ont répétéà l’envi « un papa, une maman », complètement déconnectés de la réalité, à savoir que cette famille nucléaire a explosé depuis belle lurette. Dès l’an 2000, le Code de la famille et de l’aide sociale a été dénommé Code de l’action sociale et des familles, justement pour prendre en compte la diversité des formes familiales. Depuis 1966 (je l’ai déjà écrit sur ce blog), sous De Gaulle et Michel Debré, une loi a permis qu’une femme (ou un homme) seule puisse adopter un enfant qui, dès lors, acquérait le statut d’enfant légitime. Sans que jamais personne ne le conteste. Des femmes d’un certain âge, célibataires, catholiques pratiquantes (j’en ai connues) devenaient ainsi « maman » toute seule, sans « papa », avec la bénédiction du clergé. Aucun responsable politique ne pouvait ignorer que certains de ces adoptants étaient homosexuels, isolés ou en couple. Les plus rétrogrades viennent d’ailleurs de réclamer la suppression de cette législation.

Réactionnaires sur le refus d’un droit à l’enfant reconnu aux homosexuels, considérant que l’enfant devient alors l’objet, le jouet, le caprice d’adultes, résultat de l’hédonisme cher à mai 68. Conception méprisante, excluante, rejetante et hypocrite, comme si l’envie d’avoir un enfant, que l’on soit homo ou hétéro, ne répondait pas à une multitude d’aspirations, de sentiments, de désirs.

Réactionnaires enfin ceux qui s’en prennent à la théorie du genre, qui cherche à démontrer combien les comportements masculins et féminins sont culturels, acquis, et non déterminés par le sexe : ils caricaturent ces thèses, sans doute sans bien les comprendre, ulcérés à l’idée que l’on puisse confondre homme et femme, obnubilés par la seule biologie.

 

Extrémistes : c’était aussi l’occasion de s’opposer au pouvoir de François Hollande, dont l’élection n’a pas été digérée par une partie de la droite et l’ensemble de l’extrême droite, qui la considèrent comme illégitime. On a assisté à tous les délires.

Ceux de Christine Boutin, qui non seulement voit désormais des homos partout (il est possible que lorsque l’on a épousé son cousin, germain de surcroît, on ait du mal à envisager d’autres formes de mariage), mais qui, en outre, proclame qu’il y a des règles supérieures à celles de la République (celles sans doute qui l’autorisaient sous Nicolas Sarkozy de cumuler une retraite confortable de parlementaire avec une indemnité encore plus confortable pour établir un rapport bidon).

Ceux de Laurent Wauquiez qui a vu des manifestants pacifiques avec enfants dans des poussettes « gazés » par les forces de l’ordre, et qui, sur BFMTV, a répondu en bafouillant quand il a été interrogé sur ce qu’il pensait de l’homosexualité.

Ceux de Bernard Carayon, ex-député UMP du Tarn, qui annonce qu’à la « libération » les « socialos seront tondus ».

Ceux des manifestants du 26 mai qui hurlaient contre « l’Etat fasciste », pour l’entrée en « résistance ». Ceux de l’égérie du Printemps français, mouvement raciste, qui appelle à la violence. Ceux de Ludovine de la Rochère, qui a suppléé à Frigide Barjot et qui criait halte à la « dictature », non à l’ « Etat totalitaire ». Et Barjot elle-même, qui, avant d’être menacée, non pas par des citoyens favorables au mariage gay mais par les troupes de son propre camp, avait lancé : « Hollande veut du sang, il en aura » (elle s’est rétractée depuis).

Ceux de Marine Le Pen, qui glorifie Dominique Venner, militant d’extrême droite, païen et fier de l’être, raciste déclaré, militant contre la mariage pour tous, qui se suicide devant l’autel de la cathédrale Notre-Dame de Paris : « geste, éminemment politique » qui «  aura été de tenter de réveiller le peuple de France », déclare la présidente du Front national. Si on peut (éventuellement) comprendre qu’aucune autorité morale n’ait condamné cet acte de profanation, aucun responsable public sérieux ne peut récupérer une telle folie. Cela en dit long sur ce qu’est toujours le Front national, malgré ses tentatives de passer pour un parti républicain.

 

Tous ont affirmé : « on lâchera rien », imitant en cela le slogan des printemps arabes. Le mystère dans cette affaire est le calme, le silence, la patience du camp d’en face. Une partie de la France approuvait cette loi annoncée et réalisée par la gauche. C’est elle qui aurait pu proclamer qu’elle ne lâcherait rien. Les opposants étaient offusqués de n’être pas entendus et de constater que leurs défilés ne débouchaient pas sur un retrait de la loi. Encore heureux : le scandale aurait été qu’il en soit ainsi. D’ailleurs, après le vote de la loi, si l’on en croit les sondages, non seulement les Français ne comprenaient plus l’intérêt des manifestations mais encore accordaient à François Hollande un petit regain de popularité. On peut même se demander  si face aux excès du déferlement droitier, des indécis ne se sont pas rallier finalement à la loi.

 

L’intérêt de l’enfant

Le Conseil constitutionnel a approuvé la loi, le 17 mai 2013, par trois petits articles après 92 considérants pour répondre aux objections des députés UMP et UDI qui avaient contesté le texte devant la haute juridiction. La seule réserve n’en est pas une puisqu’elle dit que l’adoption d’un enfant par un couple homosexuel devra se faire dans « l’intérêt de l’enfant ». C’est-à-dire… conformément aux textes déjà en vigueur. Les opposants au mariage pour tous ont été estomaqués d’une telle approbation, alors que, sur les dix sages qui ont pris part à la décision, deux seulement ont été nommés par la gauche.

 

Cette question de l’« intérêt de l’enfant » est ancienne mais d’un maniement difficile, car peu définie. La déclaration des Droits de l’Enfant de 1959 précisait d’entrée de jeu que l’enfant doit bénéficier « dans son intérêt comme dans l’intérêt de la société » d’un droit à l’égalité, à une nationalité, à un nom, à une alimentation, à un logement, à des soins, à une éducation gratuite. Si elle affirmait pour la première fois que « l’intérêt supérieur de l’enfant doit être le guide de ceux qui ont la responsabilité de son éducation et de son orientation », elle ne définissait pas cet intérêt supérieur. Le dernier article de cette Déclaration se concluait sur ce que l’on pourrait considérer comme un devoir (de futur citoyen) : « il doit être élevé dans un esprit de compréhension, de tolérance, d’amitié entre les peuples, de paix et de fraternité universelles, et dans le sentiment qu’il lui appartient de consacrer son énergie et ses talents au service de ses semblables ».

 

La Convention internationale des droits de l’enfant de 1989, plus connue, applicable en France depuis le 6 septembre 1990, affirme le droit de l’enfant à bénéficier d’une « protection spéciale » (droit à la vie, à la « survie » même, à la santé, à vivre en famille, à l’éducation) et liste de nombreux droits nouveaux découlant de son « intérêt supérieur » (à la liberté d’expression, à la liberté de pensée, de réunion, d’adhésion, au respect de sa vie privée). Il doit être éduqué dans le respect des « valeurs nationales du pays dans lequel il vit » et de celles des autres civilisations. S’il est coupable, il doit subir un traitement qui tienne compte de « la nécessité de faciliter sa réintégration dans la société et de lui faire assumer un rôle constructif au sein de celle-ci ». L’enfant doit pouvoir vivre dans sa famille sauf raisons majeures : « Les États parties veillent à ce que l'enfant ne soit pas séparé de ses parents contre leur gré, à moins que les autorités compétentes ne décident, sous réserve de révision judiciaire et conformément aux lois et procédures applicables, que cette séparation est nécessaire dans intérêt supérieur de l'enfant. Une décision en ce sens peut être nécessaire dans certains cas particuliers, par exemple lorsque les parents maltraitent ou négligent l'enfant, ou lorsqu'ils vivent séparément et qu'une décision doit être prise au sujet du lieu de résidence de l'enfant. »

 

La loi française prévoit justement (en dehors du cas de l’abandon) de mettre en place un suivi éducatif à domicile ou un placement hors du milieu familial lorsque « la santé, la sécurité ou la moralité d’un mineur non émancipé sont en danger, ou si les conditions de son éducation ou de son développement physique, affectif, intellectuel et social sont gravement compromises ». Une loi du 2 janvier 2004 a tenu à rappeler que, pour toute décision, le juge des enfants doit « se prononcer en stricte considération de l’intérêt de l’enfant » (afin que les droits des parents ne soient pas la priorité). Le juge aux affaires familiales agit de même.

 

On conviendra que cette notion d’intérêt de l’enfant reste tout de même assez subjective, aucun texte ne parvenant à la définir de façon suffisamment précise. Bien évidemment, les valeurs du moment peuvent influer sur les décisions à prendre en faveur d’un enfant. Mais le bon sens peut être aussi convoqué dans ce débat : l’attachement dont les individus sont capables, le temps qu’ils pourront consacrer à l’enfant, les valeurs morales qui guident l’éducation : respect de l’autre, tolérance, générosité, ouverture sur le monde. Dans le cadre de l’adoption, puisque c’est le sujet, les enquêteurs en vue d’agrément (psychologues, travailleurs sociaux) doivent repérer si l’enfant sera élevé, éduqué dans de bonnes conditions avec le ou les parents adoptants, et le Conseil de famille, lorsqu’il décide qu’un enfant abandonné sera adopté, ses critères devront prendre en compte ce qui sera le mieux pour l’enfant (et ce ne sera ni leurs revenus élevés, comme beaucoup le croient, ni  la sexualité des adoptants).

 

Après le déversement d’homophobie (qui n’émanait pas de tous les opposants), après le mépris affiché à l’encontre des couples d’hommes ou de femmes élevant des enfants, après ce que ces enfants ont pu vivre de mal-être face à un discours public qui les niait et les rejetait, on peut espérer que les choses s’apaiseront. Et que tout rentrera dans l’ordre, et que l’on pourra passer à autre chose. L’émission de France Inter le 27 mai au soir (le lendemain de la grande manifestation) où une avocate et une notaire répondaient tranquillement aux questions des auditeurs sur les conséquences juridiques de la nouvelle loi, était à la fois surréaliste et rassurante.

 

Yves Faucoup

Enseignant et consultant dans le domaine de l’action sociale et du développement social local. Ancien directeur d’un centre de formation de travailleurs sociaux, ancien directeur de l’action sociale d’un Département.

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Etrangement, les journaux catholiques français La Vie et La Croix ont fait preuve d’une grande modération au cours du débat sur le mariage pour tous. Manifestement, il y avait une volonté de compréhension, d’apaisement et de respect des thèses en présence, à la différence d’une partie de la hiérarchie catholique (on se souvient des propos du cardinal Barbarin craignant que l’on en vienne à lever l’interdiction de l’inceste et du porte-parole du Vatican voyant se profiler le risque de polygamie).

 

Un maire catholique pratiquant et homosexuel témoigne dans le journal La Croix :

http://www.la-croix.com/Actualite/France/Thierry-Speitel-maire-homo-et-catho-apotre-du-mariage-pour-tous-2013-05-26-964821

 

Bruno Frappat, ancien directeur du journal, a publié un texte dans la Croix sur la folie des débats dans ce pays et plus particulièrement contre les excès des anti-mariage pour tous. Il appelait à calmer les esprits :

http://www.la-croix.com/Actualite/France/Sommes-nous-devenus-fous-Par-Bruno-Frappat-2013-04-19-950114

 

Un jeune homme, homosexuel et catholique pratiquant, a témoigné de sa souffrance devant une Eglise, qui selon lui, l’exclut :

http://www.rue89.com/2013/05/21/manif-tous-harcele-jusque-eglise-242496

 

Quant au témoignage de Thierry Peltier, sur son blog de Mediapart, il commence ainsi :

« Je vais à la messe tous les dimanches, je prie tous les jours, je participe aux préparations liturgiques dans ma paroisse. A ce titre, je fais partie du conseil paroissial. Je fais au moins une retraite chaque année. J'essaie de me mettre à la disposition des gens qui en ont besoin. Je suis marié. J'ai 6 enfants dont une adoptée ».

http://blogs.mediapart.fr/blog/thierry-peltier/280513/lettre-ouverte-labbe-grosjean-et-ceux-qui-le-suivent

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