Chasse, prédation et dominations

La chasse, qui était il y a quelques millénaires une question de survie, est aujourd'hui un exercice ringard de prédation, tentative désespérée de perpétuer une domination venue d'un vieux monde.

La France peine déjà à rameuter les touristes étrangers à cause de la covid-19, voilà que les chasseurs landais les tirent comme des pigeons lorsqu'ils passent sur l'autoroute. C'est ce qui est arrivé à un couple de Néerlandais qui a eu le malheur d'être mêlé à une battue.1 La ressemblance entre des Bataves et une portée de sangliers ne saute pourtant pas aux yeux. Tout ça pour dire que les tirs de foire et leurs méfaits ont repris (Voir mon précédent billet sur les accidents de chasse).

Avec l'ouverture de la chasse et son lâcher de mâles armés, les campagnes, si paisibles durant le confinement, redeviennent pétaradantes et dangereuses pour tout gibier, du lapin farceur au randonneur à poil, de la fraîche perdrix à l'ours mal léché, du poulet faisandé à l'éléphant rose (seulement le dimanche après-midi d'après ripaille)... bref, tout ce qui bouge mais n'est pas forcément clairement identifié avant autopsie.

Chasseur © Bernard Ondry Chasseur © Bernard Ondry

Plus sérieusement, la chasse, qui était il y a quelques millénaires une question de survie et/ou un rite d'initiation de passage à l'âge adulte 2, est aujourd'hui un exercice ringard de prédation, tentative désespérée de perpétuer une domination venue d'un vieux monde. Et toutes les tentatives marketing pour moderniser, féminiser et « écologiser » son image n'y changeront rien sur le fond (Voir, pour rire, les nouveaux spots de la fédération de chasse). « Depuis la fin des années 1960, et surtout à partir de la décennie suivante, l’acte de chasse a commencé à être appréhendé comme anachronique pour l'être humain et ce d’autant plus dans les pays considérés comme « avancés », alors lancés dans les « trente glorieuses » (1945-1975) et le « progrès » », relève Christophe Baticle, socio-anthropologue.3 Avec l'essor du gavage humain par l'agriculture industrielle, la grande distribution et la restauration rapide, plus de nécessité pour l'homme de la maison de ramener son lapin pour agrémenter la soupe du soir.

Mais pour les porteurs de fusils, l'arme reste un attribut de domination qui se mesure à la crainte des promeneurs (voir les panneaux « chasse en cours », traduction : allez voir ailleurs si on y est!), aux kilos de viande plombée ou à l'étendue des chasses privées.

La domination est d'abord celle du mâle. Ne dit-on pas « être en chasse » pour un animal en rut ? Diane, déesse de la chasse dans la mythologie, est l'un des rares alibis féminins (fantasmé) du monde de la chasse. Et encore, pas sûr que la symbolique comparée de Diane, aussi connue comme Diane des enfers, et d'Artémis dans la mythologie grecque soit un sujet de débats et d'envolées lyriques dans les repas de chasseurs. En France aujourd'hui, il n'y a que 25 000 chasseresses qui ne pèsent pas lourd face aux 1,22 million de chasseurs.4 Hormis quelques rares peuplades matriarcales, la chasse est avant tout une histoire de mâle dominant à travers les âges, de l'Antiquité, où elle participait de l'éducation des jeunes hommes, aux chasses présidentielles, cercles d'influence très masculins en passant par la noblesse moyenâgeuse. Dans une chasse royale, les figurantes se contentaient de jouer les belles amazones.

Même les braconniers (braconnières?) sont des hommes endossant le rôle de pourvoyeur de ravitaillement familial (ou pour restaurants chics). La chasse est aujourd'hui un loisir « d'interconnaissance et de sociabilité masculine »,3 il suffit d'assister à un repas de chasse. « La discussion quant à la normativité virile a renforcé la critique sur un exercice très massivement masculin (près de 98 % dans l’Hexagone), les femmes ayant été généralement reléguées au petit piégeage ».3

Chasseur dessin 1 © Etienne Mahler Chasseur dessin 1 © Etienne Mahler

La domination est également de classe sociale. « Phénomène archaïque, la chasse est, dans la civilisation occidentale, d'abord liée à la société féodale, note Alain Rey dans son Dictionnaire historique de la langue française. Elle est passée du rôle de pourvoyeuse de viande fraîche à celui de sport pour la classe dominante. » Il n'est pas besoin de remonter à nos bons rois pour assister aux étalages sanglants et clinquants des classes dominantes. Certes, après les deux guerres mondiales, la classe ouvrière, qui a payé un lourd tribut, a pu faire une incursion dans ce monde fermé des grands propriétaires fermiers. La loi Verdeille de 1964 va même faire voler en éclat un sacro-sainte principe en autorisant toute association agréée de chasseurs à entrer dans les propriétés privées.5 Mais comme il ne faut pas pousser le bouchon trop loin, les grandes chasses privées et exclusives des riches propriétaires sont restées inaccessibles au commun des chasseurs. Dans les territoires engrillagés de Sologne, résurgence ou survivance des chasses de la première moitié du XIXème siècle, les plus de 4000 km de grillages protègent 400 châteaux de la curiosité sans doute malsaine du petit peuple. Ils abritent riches PDG et oligarques qui ne lésinent pas sur les trophées et les dépenses somptuaires. « Les chasses gardées se multiplient chez nombre de capitaines d’industrie qui épousent l’alternance résidentielle comme le faisaient les hommes de cour à la fin de l’Ancien Régime », poursuit Christophe Baticle. Les intrus, promeneurs et randonneurs à pied, à cheval, en vélo, sont tenus à distance mais les hauts grillages piègent aussi la faune, petite et grande, dont on retrouve les cadavres accrochés aux grillages, ce qui révolte les Solognots exclus de leur forêt. Sans parler des risques sanitaires ou en cas d'incendie. « Nos grands patrons ne veulent pas que leur gibier si grassement nourri s’égare. Et cherchent surtout la tranquillité », constate le site capital.fr.7 Des grands patrons qui se nomment Dassault, Seydoux, Bouygues, Bich, Provost ou encore Tranchant...

Et ce sont parfois les stratégies de domination capitalistes qui s'y décident tout en flinguant le grand gibier. « Rien de mieux qu’une bonne battue dès l’aurore pour que patrons, politiques et élus locaux tissent des liens profonds… bien utiles pour les affaires », 7 tandis que ces grands propriétaires défiscalisent leurs domaines à tour de bras. Ils sclérosent aussi la vie des Solognots pour préserver leurs privilèges. « Pour discuter gros sous, les nantis ne veulent pas être dérangés, quitte à saborder la moindre initiative en Sologne. Production agricole ou industrielle, activité touristique ou protection des espaces naturels, tout est bon à faire capoter pourvu qu’ils puissent agrandir sans fin leurs propriétés et les gouverner façon Ancien Régime », constate Olivier Morin dans l'Humanité.8 Ils se sont notamment ligués pour faire capoter un projet de parc naturel, craignant sans doute une invasion de gueux déguisés en touristes. « Ils n’hésitent pas à faire pression sur les élus locaux afin d’empêcher, comme Olivier Dassault, la création d’un village vacances, ou, comme Martin Bouygues, l’installation d’une aire de gens du voyage, à côté de chez eux. »7 Pression exercée sans doute à travers une invitation... à une partie de chasse.  Des privilèges qui ne sont pas l'apanage de la Sologne. Louis XIV et Bouygues, même combat...

Chasseur dessin 2 © Etienne Mahler Chasseur dessin 2 © Etienne Mahler

Le dernier rapport de pouvoir est celui biblique de domination de la nature. Il légitime la césure entre l'Homme suprémaciste et la Nature qui n'est qu'un support de ressources et d'animaux consommables qu'il faut purger de ses inconvénients (nuisibles) « Nature tant crainte qu’exploitée pour ses ressources, l’humain en était le démiurge désigné qui s’en défendait autant qu’il la dessinait. »3 Le chasseur contemporain utilisant la technologie d'armes sophistiquées, prétendant « réguler » les populations sauvages et exterminer tout « nuisible » concurrent, imbu de sa supériorité armée, n'est qu'une illustration d'une société hors sol et l'un des soldats désuet et passéiste du capitalisme moderne et prédateur. A tel point que cela dérape parfois en domination de voyous, comme ce chasseur jugé à Draguignan le 11 septembre dernier pour avoir frappé une femme qui lui demandait de quitter sa propriété pour ne pas effrayer ses chevaux.9

On pourrait y ajouter la tentative de prédation politique et de préemption de la ruralité : le parti Chasse, pêche, nature et tradition (CPNT) créé en 1989, s'est mué en Mouvement de la ruralité (MDR ?) en 2019. Dès 2010, devant l'érosion de son audience, il s'était rallié à l'UMP, devenu Les Républicains (LR), comme si la France rurale dans son ensemble avait un fusil dans la main droite et le capitalisme en bandoulière.

 

1 : https://france3-regions.francetvinfo.fr/nouvelle-aquitaine/landes/accidents-chasse-landes-plusieurs-affaires-entre-mains-du-parquet-1876042.html#

2 : ça l'est encore pour les quelques peuples de chasseurs-cueilleurs que l'on abat au même rythme que les grands mammifères et les forêts qui les abritent.

3 : https://theconversation.com/la-chasse-une-histoire-avec-le-pouvoir-145191

4 : chiffres 2018 https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2018/08/29/sur-1-1-million-de-chasseurs-moins-de-10-possedent-un-permis-national_5347594_4355770.html et https://chasse.bipe.fr/#/Chasseurs

5 : https://www.legifrance.gouv.fr/loda/id/JORFTEXT000000319963/1991-04-16/

6: https://www.francetvinfo.fr/animaux/bien-etre-animal/sologne-l-engrillagement-de-la-foret-s-est-amplifie-durant-le-confinement_4000655.html

7 : https://www.capital.fr/economie-politique/les-parties-de-chasse-secretes-des-grands-patrons-1206295

8 : https://www.humanite.fr/grandes-fortunes-la-sologne-empire-sans-partage-des-proprietaires-643329

9 : https://reporterre.net/Intimidations-agressions-Quand-les-chasseurs-font-leur-loi

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