Honduras, Paraguay, Brésil : le Plan Atlanta

Un journaliste, écrivain et homme politique dominicain, Manolo Pichardo, rapporte avoir assisté en 2012 à la présentation d'un plan pour chasser les gouvernants de gauche par des campagnes visant à les discréditer, eux ou leurs proches, puis par une action judiciaire. Il pense au Honduras, au Paraguay et au Brésil. Des étranges mouvements de diplomates américains pourraient conforter ses dires.

Origine et dénomination de ce plan.

C'est en 2016 que Manolo Pichardo1, journaliste et homme politique dominicain de gauche, mentionne pour la première fois de ce projet dans un article du journal Listin Diario.

Manolo Pichardo © wikipedia commons Manolo Pichardo © wikipedia commons

Il avait participé en 2012 à Atlanta, grâce à son amitié avec un ancien Président d'Amérique Centrale, à une conférence où il n'était pas invité a priori, la "Conferencia Permanente de Partidos Políticos de América Latina y El Caribe", COPPPAL2, dont il est maintenant président. Dans cette réunion fut signée une déclaration sur la liberté d'information. Au cours d'une rencontre précédant la signature, un délégué a déclaré : "Puisque nous ne pouvons pas battre ces communistes par un processus électoral, je communique ce qui suit", et a annoncé un plan.

 

"[...] les détails sont résumés en deux étapes. la première visait à lancer une campagne de discrédit contre les présidents d'orientation de gauche ou progressistes pour saper leurs dirigeants. Pour cela, il a prétendu compter sur les media, dont certains ont été mentionnés. La seconde consistait à transformer les manœuvres des médias en processus judiciaires mettant fin aux mandats présidentiels sans avoir à recourir au vote populaire qui les a installés dans l'administration des États.

Lors de l'examen de ce qui constituerait la deuxième étape du plan, il a également été mentionné des noms d'individus liés aux institutions judiciaires de la région, impliqués dans le complot qui conduirait à ce que l'on appelle les "soft strikes", déguisés en procès politiques précédés de scandales de corruption. , ou des campagnes visant à dénoncer les supposés comportements douteux de la vie intime de leaders progressistes; y compris, au besoin, des amis ou des parents."

Manolo Pichardo s'est demandé s'il ne s'agissait pas du Honduras et du Paraguay, comme un essai, pour atteindre le "joyau de la couronne", le plus prestigieux sans conteste, Lula. Interrogé en janvier 2018 dans "Carta Maior", le doute ne lui semble plus permis.

Est-ce du conspirationnisme ?

On peut s'interroger sur le bien-fondé d'un propos entendu dans une réunion.

Au Honduras, le président Zelaya, est confortablement élu Président en 2005, et son parti, le Parti Liberal du Honduras (centre droit) récolte 62 des 128 sièges. Il mène une politique de réduction de la pauvreté, mais se heurte aux entreprises pétrolières Esso, Texaco et Shell (cf Wikipedia). Il règle des conflits anciens avec le Salvador et le Nicaragua, et se rapproche du Venezuela. Il contrarie les USA en refusant l'asile à un responsable d'attentats contre Cuba, et à l'Etat-Major, ce qu'il relate dans un (es) article d'El Pais.

Le 28 juin 2009, il est expulsé de nuit en pyjama par les militaires. Le congrès entérine le jour même le coup d’État et nomme un nouveau Président, qui ne sera reconnu que par les USA, entraîna de grandes manifestations durement réprimées par l'armée3, et mit en place un régime autoritaire, violent et injuste.

Pour le journaliste américain Matthew Pulver4, "Hillary Clinton a liquidé le Honduras". Hillary est à cette époque à la tête du State Department.

Tom Shannon © wikipedia commons Tom Shannon © wikipedia commons
Dans son livre de mémoires, elle reconnaît : "nous avons monté un plan pour restaurer l'ordre au Honduras, et s'assurer que des élections libres et justes puissent se tenir rapidement et légitimement, ce qui résout la question de Zelaya". Cette phrase de la version reliée du livre n'est plus dans la version brochée, sortie un an plus tard5. Le gouvernement nie l'existence d'un coup d’État, mais un câble de l'ambassadeur américain, révélé par Wikileaks6, reconnaît clairement que c'en est un. Dans le New York Times7, le journaliste Mark Weisbrot reproche au Président Obama de continuer la politique de George Bush Jr.

Il met en cause en particulier le N°3 du Département d’État, Thomas Shannon8, nommé sous Bush Jr et maintenu sous Obama.

Au Paraguay, l'évêque Fernando Lugo démissionne en 2005 pour s'engager en politique, et est élu Président le 20 avril 2008, mettant fin au pouvoir du parti Colorado depuis 19469. Il entreprend une redistribution des terres (2,6 % de la population détient 85 % des terres cultivables10), institue un système de santé publique gratuite. Il renégocie avec le Brésil la gestion du barrage d'Itaipu en faveur de son pays. Il se heurte à Monsanto pour la culture du coton transgénique. Il est renversé de manière expéditive le 22 juin 2012, et le parti Colorado reprendra bientôt le pouvoir11.

Liliana Ayalde © wikipedia commons Liliana Ayalde © wikipedia commons

Quelques semaines après l'élection de Lugo, les USA avaient nommé ambassadrice Lilana Ayalde, qui venait de l'USAID (United States Agency for International Development, entreprise humanitaire souvent accusée de liens avec la CIA). Elle en partira en juin 2011, quelques mois avant le coup d’État12.

Au Brésil, on sait depuis la publication les archives américaines, que l'organisateur du coup d’État de 1964 était Lyndon Gordon, l'ambassadeur des USA13.

En décembre 2009, quelques semaines avant le coup d’État du Honduras, Thomas Shannon est déplacé de ce pays et nommé ambassadeur au Brésil.

Il occupera ce poste jusqu'en mai 2013, quand il sera remplacé par Liliana Ayalde, précédemment ambassadrice au Paraguay.

Le lendemain même de la destitution de Dilma Rousseff, c'est Shannon que le représentant du sénat brésilien, Aloyso Nunes viendra rencontrer à Washington dans un voyage express. Après l'analyste Mark Weisbrot , le journal Viomundo titrera :"les Etats-Unis signalent leur appui au coup d’État de manière indirecte, comme ils ont fait au Honduras"14. Liliana Ayalde quittera le Brésil en janvier 2017, quelques mois après la destitution de Dima Rousseff.

Thomas Shannon reviendra au Brésil en novembre 2018 après l'élection de Bolsonaro. Il y plaidera l'entrée du Brésil dans l'OTAN15, mais surtout incitera le Brésil à commercer davantage avec les USA et moins avec la Chine16, problème qui le préoccupe depuis longtemps17.

Que conclure ?

Les trois pays cités par Manolo Pichardo, le Honduras, le Paraguay et le Brésil ont échangé les ambassadeurs dans un jeu étrange. Thomas Shannon en particulier, numéro 3 du département d’État, a servi sous Bush Jr, Obama et Trump. Il a exprimé de longue date ses préoccupations contre les échanges commerciaux entre les pays d'Amérique Latine et de la Chine.

Juste après la destitution de Dilma Rousseff, un ancien conseiller économique de Reagan écrivait "Washington lance ses attaques contre les BRICS18", allusion au groupe formé par le Brésil, la Russie, l'Inde, la Chine et l'Afrique du Sud. Pour lui, ni l'intervention américaine ni le motif principal se semblaient en question.

Faut-il parler de coups d’État au Brésil et dans ces autres pays ? Donnons le dernier mot à John Kerry, vice-Président de Obama, quelques semaines avant sa visite à Dilma Rousseff en 2013 : "L'hémisphère occidentale est notre arrière-cour, c'est critique pour nous. […] Nous entendons faire tout le possible pour changer l'attitude de nombreux pays avec lesquels il y a eu une brèche dans nos relations ces dernières années" (video)19


Sources :

1 Sur (es) Manolo Pichardo

2 (fr) COPPAL (es) COPPAL

3 Cf Coup d’État du Honduras sur Wikipedia, et commentaire de (en) Timothy Bancroft-Hinchey dans la Pravda.

4 (en) Revue Salon, 8 juin 2015. Le journaliste met également en cause Bill Clinton.

5  (en) Al Jazira, Reality Check, oct 2016 

6 (en) Cable du 24 juillet 2009

7 (en) New York Times, 11 août 2009.

8  "Note sur notre arrière-cour : Conseils que Thomas Shannon donnerait à Mike Pompeo" Real News, 25 juin 2018 (en) (es), entretien, en video et texte (en) :https://therealnews.com/stories/the-role-the-us-played-in-reversing-latin-americas-pink-tide

9  Le Monde, 21 avril 2018

10 (es) http://www.nodal.am/2015/06/de-lugo-a-cartes-el-paraguay-sin-tierra-por-federico-larsen/

11 Le Monde, 22 avril 2013

12 (en) Lilana Ayalde sur Wikipedia https://en.wikipedia.org/wiki/Liliana_Ayalde

13  Voir post précédent.

14 (pt) Viomundo, 30/04/2016

15 (pt) BBC News Brasil, 1e novembre 2018 `

16 (pt) Folha de São Paulo, 22 novembre 2018

17 (en) BBC News, 3 avril 2006.

18 (en) Paul Craig Roberts, de l'Institute for Political Economy, 22 avril 2016

19 (en) Au comité des affaires étrangères, 9 mai 2013.

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