Rappel
Bolsonaro a été élu avec l'aide de Steve Bannon, qui l'a doté d'un service d'émission d'infox en continu, monté en puissance pendant la campagne, et qui continue jour après jour.
Après son élection, Bolsonaro a monté un gouvernement reposant sur un trépied formé par
- Paulo Guedes, ultralibéral ministre de l'économie, connu pour avoir travaillé avec Pinochet au Chili, et ses soutiens dans le monde économique.
- Moro, le populaire ex-juge en charge de la justice et de la police fédérale, doté de son aura d'incorruptibilité, qui a mis Lula en prison alors qu'il était favori à l'élection présidentielle
- Bolsonaro, avec le soutien des évangéliques et ses appuis d'extrême-droite qui l'appellent "le mythe" (o mito).
Les trois piliers du délire bolsonariste
Premier pilier : Guedes, sauveur de l'économie par le libéralisme
La droite et la presse conservatrice avaient annoncé le décollage de l'économie dès la sortie de Dilma Rousseff.
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Au Brésil, ses mesures ultralibérales ont amené un effondrement de la monnaie (graphique) et une récession annoncée, déjà avant l'arrivée du coronavirus. Son aura était donc déjà très affectée. Une fois arrivé le coronavirus, ce sont le SAMU et le SUS, embryons de service de santé, créés par Lula, qui sauvent la population, alors que Temer et Bolsonao voulaient les supprimer et avaient déjà bien entamé le démantèlement du service public de santé.
Guedes qui était considéré comme le sauveur de l'économie après les années de gauche au pouvoir n'a réussi qu'à faire revenir la faim et la misère. Il est maintenant décrié par la droite, et la télévision de l'évangélique Edir Macedo l'a récemment cloué au pilori.
Second pilier : Moro, le juge incorruptible
Le prestige du ministre Moro s'est effrité lors des révélations du journal The Intercept/Brasil, puis par d'autres organes de presse (Folha de São Paulo, El Pais, Veja...). On a appris que le juge collaborait illégalement avec les procureurs pour manipuler la presse et faire condamner Lula, et qu'ils étaient conscients du manque d'arguments. On a découvert également que les procureurs en avaient tiré un processus très lucratif, et que le juge était au courant. Plus récemment, que les procureurs avaient arrangé au mépris de la loi le séjour d'une équipe américaine pour aider au procès. Dès les premières révélations, alors que le juge Moro était attendu pour déposer devant les députés, lui et le procureur Dallagnol ont disparu aux USA chacun de leur côté, pour "consulter les services de sécurité".
Troisième pilier : Bolsonaro, l'homme d'action, le mythe (o mito)
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La réputation de Bolsonaro et ses fils a également souffert des enquêtes. On a appris que Flávio, fils aîné, faisait payer des salariés fantôme par l'état, et récupérait une partie de leurs salaires en liquide, sur son compte ou celui de l'épouse de Bolsonaro. L'enquête sur l'assassinat de la conseillère Marielle Franco tourne également autour de Flávio et de son père. Le même collaborateur de Flávio qui lui renvoyait les salaires fictifs, Queiroz, est soupçonné de participation directe dans cet assassinat. Proche de la maffia qui rançonne et trafique à Rio de Janeiro, la milícia Il est en fuite et (supposé être) recherché par la justice. Le chef du groupe soupçonné de l'assassinat, Adriano Nobrega, ami personnel de Flávio et Queiroz, a été abattu par la police alors qu'il se cachait à la campagne (cf article précédent).
D'autres fissures sont apparues dans les soutiens de Bolsonaro.
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Les propos enflammés contre la Chine du fils Carlos et du ministre des affaires étrangères, Araujo ont détérioré les relations entre les pays (Pour Araujo, "la quarantaine fait partie du plan pour imposer le communisme au monde"). Le lobby de l'agronégoce, la bancada ruralista qui avait financé largement l'élection présidentielle, a ainsi vu la Chine, premier acheteur des produits brésiliens, annoncer se fournir maintenant en soja aux USA.
Par ailleurs, les attitudes de Bolsonaro avec les groupes d'extrême-droite dans des manifestations demandant la tête du président de l'assemblée nationale, la fin du tribunal suprême et la prise de pouvoir total des militaires incommodent la droite traditionnelle et les entreprises exportatrices. Enfin, avec le virus, les attitudes de Bolsonaro contre le confinement l'ont mis en opposition avec une bonne partie des pouvoirs locaux, gouverneurs et maires. La situation sanitaire est catastrophique, un génocide pour une ancienne ministre de Dilma Rousseff. Les personnels de santé, sans équipement, apparaissent comme les liquidateurs de Chernobyl.
Bruits de bottes
On estime que Bolsonaro a placé 1500 militaires au gouvernement et à la tête des agences nationales. Les généraux se manifestent de plus en plus ouvertement. Un général quatre étoiles, un des quinze que compte le pays, a donné une interview qui tourne en boucle sur les réseaux, dans laquelle il revendique le droit "constitutionnel" de l'armée de rétablir l'ordre.
Le général Mourão, vice-président, donne son avis sur tout. Le général Braga-Netto, sorte de premier ministre, conteste les décisions de Bolsonaro et promeut ou l'empêche de renvoyer en permanence tel ou tel qui déplaît. Deux expulsions ont fait du bruit récemment : celle du militaire qui avait fait arrêter une bande d'orpailleurs qui avaient envahi les terres indiennes, et, plus grave, qui avait fait accompagner son action par une caméra de télévision. La décision de démettre ce militaire avait irrité des généraux. L'autre, celle du ministre de la santé, Mendetta, pourtant homme d'affaires ultralibéral et médecin, parce qu'il était en faveur du confinement. Bolsonaro avait essayé plusieurs fois de s'en séparer. Initialement protégé par les généraux, il avait perdu leur soutien en incitant à la désobéissance à la télévision.
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L'annonce de la demande de démission du ministre de la justice Moro fait l'effet d'une bombe. Il semble que l'ère Bolsonaro touche à sa fin. Aucun civil ne semble pouvoir assumer le pouvoir. Le scénario que redoutait le premier ministre (chefe da casa civil) Braga Netto, pourtant général de son état, la prise directe du pouvoir par les généraux, semble l'issue la plus probable.
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Au Brésil, le président, les militaires et l’astrologue. Bruno Meyerfeld, Le Monde, 27 mars 2020
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